J’ai une grande sympathie pour ces gens qui travaillent la nuit, pendant
que je me repose, qui peinent pour que j’aie à mon réveil un tas de
petites satisfactions quotidiennes, sans lesquelles ma vie serait gâtée,
et quand je pense à eux, c’est toujours avec reconnaissance. Le
boulanger est au premier rang de ceux-là. Je voudrais que les bourgeois
songeassent, comme je le fais, à tous ces malheureux qui passent des
nuits blanches sur les chemins ou dans des caves pour augmenter les
agréments de leur existence. Le travail de nuit du boulanger est le plus
connu, étant le plus sensible et le plus pittoresque. On le voit, par
les soupiraux, dès dix heures du soir travailler la pâte et la disposer
dans des corbeilles. Il n’est donc pas besoin d’être noctambule pour
apprécier son labeur. D’autres métiers sont plus secrets ou ne sont
observés que par de rares personnes. La lettre qui vous surprend le
matin a voyagé ou a été surveillée toute la nuit. Le journal qu’on vous
apporte en même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore toutes sortes
d’employés et d’ouvriers. Le lait, les légumes que vous allez manger se
sont mis en route comme vous vous couchiez, ainsi que les fleurs qui
vont vous réjouir, et si ces choses viennent de plus loin que les
environs de Paris, assez souvent il faut qu’à leur arrivée très matinale
il se trouve des hommes pour les recevoir et les distribuer. Le travail
humain le plus essentiel à la vie même se fait en grande partie la nuit.
Avouez qu’il devrait être mieux rétribué que le travail de jour qui est
plus aisé, plus conforme à la physiologie. Or, c’est souvent le
contraire. Et tel est notre égoïsme que nous en jouissons la plupart du
temps sans y faire attention. Une grève du pain, et plus complète que
celle-ci, serait très salutaire, non seulement pour les mitrons, mais
pour toutes les sensibilités endormies.