C’est une question bien affligeante pour les casanovistes que celle qui
resurgit dans les étroites colonnes de l’_Intermédiaire_. On la croyait
non seulement élucidée, mais enfouie depuis longtemps au cimetière des
vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté: «Stendhal n’est-il pas
l’auteur, ou du moins le reviseur des _Mémoires_ de Casanova?» Il
n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on la prenne désormais au sérieux, mais
c’est peut-être trop de la laisser revivre, même pour un instant. Elle
avait été lancée jadis par le bibliophile Jacob, qui en souleva de plus
ingénieuses. Même il ne posait pas la question, il affirmait, il disait:
«J’ai la certitude morale que Stendhal, etc...» Et le malheureux donnait
ses raisons. On les a relevées dans la préface de l’édition Garnier et
vraiment elles lui font peu d’honneur. J’aimerais mieux que les
intermédiaristes s’occupassent du vrai reviseur de ces Mémoires, qui
fut, comme on le sait, un nommé Jean Laforgue, professeur de français à
Dresde. On a dit beaucoup de mal de lui, qu’il a défiguré le texte de
Casanova, qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec suite, on ne voit
pas à quels endroits il en aurait faussé le ton, et quant à
l’adoucissement, par ce qu’ils contiennent de verdeur et de choses très
osées, on n’en aperçoit pas bien la trace. Casanova destine son livre au
public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant. D’ailleurs, ce n’était
pas un esprit grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes ou s’en
est aussitôt repenti. S’il avait beaucoup de vulgarité, il avait aussi
une certaine délicatesse. C’était un voluptueux mais aussi un perpétuel
amoureux et, assurément, il n’a pas conté ses bonnes fortunes dans un
style érotique, plus propre à en diminuer la valeur qu’à les rendre plus
précieuses à son souvenir. Jean Laforgue n’a été que le correcteur des
italianismes qui abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt que
d’accabler ce professeur de français, les casanovistes devraient vénérer
sa mémoire.