J’ai une petite collection de livres baroques où je m’amuse quelquefois
et où je fais des découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité que j’ai
eu la patience de lire jusqu’au bout. Le titre est à la fois ingénu et
piquant. Le voici: «Dix-neuf manières de faire fortune honorablement en
commençant sans argent.» Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes sont
même fort ingénieuses. Cependant le mot «honorablement» est de trop,
mais cela montre peut-être seulement que la conception de l’honorabilité
a beaucoup varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait. Néanmoins,
n’est-on pas d’abord surpris qu’il se soit publié en 1840 un manuel
aussi ingénu de la fraude? «10e moyen. Le vin de Lunel.» C’est l’art de
transformer le vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le vendre en cette
qualité... Un autre moyen de faire fortune est de tirer de l’alcool des
pommes de terre, d’y ajouter «quelques gouttes d’alcali» et de le vendre
pour de l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs procédés de ce
genre et tous aussi honorables. En voici encore un dont la candeur
étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné d’excellents résultats. Il
s’agit tout simplement de se procurer un tas d’objets hétéroclites et de
les orner, avant de les mettre en vente, d’étiquettes de ce genre:
«Plume avec laquelle Voltaire écrivit _La Pucelle_», ou bien: «Balle
trouvée dans l’une des bottes de Napoléon après la bataille de Wagram»,
etc. Je pense que l’on a reconnu dans ce petit traité une satire de
l’ingéniosité industrielle ou commerciale qui commençait à prendre son
essor vers le milieu du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de la
satire, on devine la naïveté des fraudeurs ou des estampeurs. Comme
toutes choses, cet exercice de l’esprit humain a fait de grands progrès,
et naturellement la crédulité a augmenté en proportion. Elle a droit, de
nos jours, à des railleries d’une autre qualité.