UN CHRONIQUEUR

Je ne me souviens pas que l’on ait fêté le centenaire de Mme de

Girardin. Cela aurait dû intéresser au moins la corporation des

journalistes, car presque aucun, peut-être, ne fut plus brillant, plus

spirituel, plus doucement satirique. Mais on vient de récompenser le

recueil choisi de ses œuvres et voici une occasion, plus sensée qu’un

anniversaire, de rappeler son souvenir. Cette femme charmante, qui n’est

plus qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans la constellation

romantique, fut pendant dix ans une étoile lumineuse. Comme elle était

fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès qu’elle chanta et sa poésie

passa d’abord pour aussi belle que ses beaux cheveux blonds. Elle fut la

Muse, elle fut Velléda, elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva du

génie, Vigny l’aima; Lamartine, toujours un peu morose, l’admirait, tout

en la trouvant trop gaie, car cette poétesse était de l’humeur la plus

riante et sembla toujours plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette

gloire, qui ne se comprend plus bien, si on se met au seul point de vue

littéraire, ne dura pas plus longtemps que sa première jeunesse et que

son état de jeune fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin ayant fondé

la _Presse_, il se métamorphosa soudain et se révéla chroniqueur.

Sainte-Beuve, qui avait presque toujours le mot juste, même sur ses

contemporains, avait bien dit que sa poésie était, autant que d’un

poète, la poésie d’une femme du monde. C’est encore ce qu’elle resta en

se faisant journaliste, courriériste parisien, et ses _Lettres

parisiennes_ en gardent un parfum particulier. Miracle! On peut les lire

encore avec un certain plaisir. Femme et poète, elle est aussi un

écrivain.

La fin de l'art · 第 40 / 71 题