J’emporte toujours au fond de ma malle quantité de livres sérieux, qui
ne sont pas sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte sans les
avoir ouverts. En revanche, je reviens encombré de brochures à bon
marché qui ont tenté ma paresse, au passage dans les gares. Comme toute
cette littérature, médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, me semble
au retour ridicule! J’en suis un peu honteux et je me promets toujours,
mais en vain, de ne plus m’y laisser prendre. Je le sais, il vaudrait
mieux regarder tomber la pluie philosophiquement, mais le démon de
l’ennui, de la peur de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si lâche
dès que l’on sort de ses habitudes! J’y ai gagné du moins, car il n’est
pas une sottise qui ne nous vale quelque compensation, une certaine
connaissance d’une littérature dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais
toujours resté chez moi. Je ne la désigne pas autrement. C’est
d’ailleurs la plus connue, celle où se délectent la plupart de nos
contemporains, celle qui passe aussi pour représenter le mieux ce qu’on
nomme l’esprit français. Il y a même eu, il y a quelques années, une
collection populaire sous ce titre fallacieux. Il faut croire que cet
esprit n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur de ces opuscules a
disparu. Mais d’autres ont été séduits par le prestige du titre et c’est
encore ce genre qui alimente les bibliothèques des gares. Ces livres,
d’une gaîté si splénétique, répondent sans doute à un besoin du
voyageur, de l’homme bien décidé à ne pas faire le moindre effort
intellectuel, mais comme ils font regretter ceux que l’on oublie dans
leur prison, ceux qu’on n’a pas le courage d’atteindre! C’est que,
précisément, sans effort intellectuel il n’est peut-être pas de plaisir
possible.