LA MÉDIOCRITÉ

Ayant gardé la chambre plusieurs jours, le hasard m’a fait entreprendre

diverses lectures qui auraient dû me distraire, mais qui ont beaucoup

augmenté mon ennui. Décidément, il n’y a rien de plus pénible que le

livre qui veut être divertissant, mais qui est surtout médiocre. Un

traité d’arithmétique ou de chimie me conviendrait vraiment mieux. Ce

n’était pourtant pas le vulgaire roman, mais des souvenirs contemporains

et j’en attendais quelque plaisir. En est-il aucun près de ces âmes

superficielles plus contentes encore, dirait-on, de leurs petits

chagrins que de leurs petites joies? Je voudrais bien désigner plus

clairement ces malheureux auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me

comprendraient pas d’ailleurs, peut-être trouveraient-ils seulement que

j’ai bien mauvais goût. Oui, je l’espère, et que nous avons une

sensibilité différente. Mais ce qui m’a surtout exaspéré, c’est la

platitude du style. Je me suis répété dix fois, au cours de cette

lecture, le mot de Flaubert «sur le style coulant, cher aux bourgeois».

Il a un mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il répand. Rien

n’incline mieux au sommeil que la médiocrité soutenue, celle qui ne

flanche jamais, celle qui se joue des difficultés, glisse, comme frottée

d’huile, à travers la syntaxe, donne enfin l’impression d’un robinet

d’où sort éternellement une belle eau claire, toujours la même. Pourquoi

donc, me dira-t-on, ai-je persévéré? Peut-être parce que j’espérais une

chute, une brisure? Puis, la persévérance est dans mon caractère. C’est

pourquoi je crains les ouvrages en plusieurs volumes. Je ne sais plus

m’arrêter. Cela m’a mené parfois très loin, à des tâches dont je sens

encore la courbature. Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime

au cerveau la lecture d’un livre médiocre. Hélas, c’est presque tous!

La fin de l'art · 第 29 / 71 题