«Quel bon style poncif, écrivait Flaubert (5 octobre 1860), à propos
d’une encyclique du pape Pie IX, que le style ecclésiastique! Ce serait,
du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels.» Il
n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une telle étude, de s’éjouir du
style judiciaire qui n’a toute sa beauté et toute son originalité, toute
sa liberté que les «Attendus». Le Code bride l’imagination des
magistrats; aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils qu’à la fin,
quand ils ont épuisé leur provision d’histoire, de littérature ou de
philosophie. Une note de couturière contestée par la cliente les fera
penser à Laïs, tout au moins à la «Toilette d’une dame romaine»; ils ont
de la lecture et ils le prouvent. Voilà un procès qui part d’un litige
amoureux: vite il place dans ses «Attendus», toujours tant attendus, une
histoire abrégée de l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à
nos jours. Cela vous pose un magistrat et peut le mener à la pourpre.
Attendu, disait l’autre jour un juge de paix, que «dans l’antiquité, le
mariage était basé uniquement sur l’amour de deux êtres de sexe
différent...». Est-ce assez péremptoire, assez pompeux, assez
historique? Petit-Jean remontait avant le déluge; le moderne juge de
paix n’a pas de notions sur les époques mythiques: il a l’esprit
positif, il entre du premier coup dans l’histoire. Au fait, où a-t-il
pris cela, que le mariage, chez les anciens, était basé sur le pur
amour? J’aurais cru le contraire, que l’amour n’y avait aucune part, du
moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel que nous le concevons,
n’avait nulle place dans leurs relations sociales. L’antiquité, c’est
les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. O naïveté de croire que
les petites Grecques et les petites Romaines faisaient des mariages
d’amour! Croyez-moi, monsieur le juge de paix, tenez-vous en au Code,
c’est plus sûr.