Un malheureux camelot, invité à circuler par un agent, répond: «Ta
gueule!» Est-ce une insulte? On a soumis le cas à M. Brunot, lequel n’y
voit qu’une forme populaire de langage et l’équivalent de cette autre
locution: «Ferme ça!» Les juges n’ont pas été de cet avis, et, condamné
à six mois de prison, le camelot a vu, en appel, sa peine portée à un
an. Mais comment faire comprendre à des magistrats, hommes de la société
polie, hommes mesurés, distingués, qu’il y a en France deux langages,
celui qu’emploient les gens qui fréquentent les salons et celui
qu’emploient les gens qui ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si
«ta gueule!» était proféré dans un salon, il y provoquerait un
incroyable scandale, sans nul doute, mais il n’en est pas de même sur le
trottoir, et surtout entre gens de la même classe populaire, qui
échangent, à chaque propos, les mots les plus grossiers dont ils ne se
choquent nullement, par la bonne raison qu’ils n’en connaissent pas
d’autres qui rendent aussi bien leur pensée et avec une spontanéité
aussi nette. Il y a de l’impatience, il y a une nuance de dédain dans
l’expression du camelot, mais il n’y a pas insulte à proprement parler.
Elle traduit le «Assez!» qui échappera au magistrat exaspéré, ou même le
«Zut!» où il se laissera aller dans un moment de colère familière. Ne
voit-on pas, dans des scènes de caserne, deux soldats se dire sur un ton
affectueux: «Mon vieux cochon» et autres aménités qui seraient fort
déplacées dans le salon de Mme de Noailles, mais qui ne le sont plus à
la caserne. Le peuple ne sent pas la grossièreté comme nous, ou plutôt
ce qui nous semble grossier ne l’est pas nécessairement pour lui. Il y a
deux langues dans la langue française, avec des nuances, où tout le
monde ne se reconnaît pas. C’est le devoir des raffinés d’être le plus
indulgents.