BONN.--L’_Étoile d’or_.--Le livre d’or.--Ce que peut contenir
un registre d’auberge.--S. P. Q. B.--Exigences de mon vieux
Jean.--Je retrouve mon pharmacien mystérieux.--La statue et
la maison de Beethoven.--Les moines de Kreutzberg.--LA LUNE
PRISONNIÈRE.
Nous devions séjourner à Bonn une partie de la journée, pour ménager
les forces de Jean. Descendus à l’hôtel de l’_Étoile d’or_, quand
l’hôtelier, M. Joseph Schmitz, vint à notre rencontre, Antoine, à qui
la terre ferme avait tout à fait rendu sa belle humeur, me désignant
du geste, et de son air le plus noble, lui dit: «Monsieur, je vous
présente M. Augustin Canaple, une sorte de littérateur français, qui,
en ce moment, prend des notes pour un voyage à travers la Prusse
rhénane. Traitez-nous consciencieusement, qu’il ait bon compte à rendre
de vous, je vous prie.»
Cette mauvaise plaisanterie de mon sérieux ami me valut d’abord un
profond salut de M. Schmitz, qui me prit aussitôt à partie pour se
plaindre à moi de M. Alexandre Dumas. M. Dumas, dans une de ses
nombreuses et charmantes relations de touriste, par une impardonnable
légèreté, a nommé comme propriétaire de l’_Étoile d’or_, à Bonn, un
autre hôtelier de la même ville, Herr Simrock, le frère du poëte, le
frère de ce même Karl Simrock dont justement il venait d’être question
entre nous.
Certes, si M. Joseph Schmitz avait un frère dans la poésie, il est
assez riche pour l’en retirer et lui donner un emploi plus convenable,
dût-il le prendre avec lui comme teneur de livres, ou comme premier
keller.
M. Schmitz me fit visiter en détail tout son magnifique établissement.
Je doute que la salle à manger de l’hôtel du _Louvre_, à Paris,
surpasse en grandeur, en somptuosité, celle de l’_Étoile d’or_, à Bonn.
Je ne m’expliquais guère la raison d’un pareil luxe dans l’auberge
d’une ville prussienne de second ordre; mais M. Schmitz déposa entre
mes mains un grand registre relié de maroquin rouge, et me laissa le
méditer à mon aise. C’était son livre d’or.
En voici le titre:
_Princes et princesses descendus à l’hôtel de l’Étoile d’or, depuis
l’année 1818._
J’y trouvai, à la date du 5 juillet 1839, Son Altesse Impériale le
prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, ex-roi de Westphalie;--à la date
du 29 novembre 1852, Sa Majesté la reine Marie-Amélie, _comtesse de
Neuilly_;--Son Altesse Royale le prince de Joinville;--puis encore, en
octobre 1852 et 1853, la reine Amélie, le prince et la princesse de
Joinville, la princesse Marie-Amélie d’Orléans, les ducs de Penthièvre
et d’Aumale, toute cette bonne et grande famille;--en octobre 1855,
en juin 1856, 1857, de nouveau la reine Amélie, avec _sa suite de
Claremont_.
Que de réflexions à faire devant ce registre d’auberge!
Au milieu de ces constellations de premier ordre s’y groupe une
quantité d’étoiles de seconde et de troisième grandeur; les ducs de
Hesse, de Nassau, de Brunswick; ceux de Saxe-Cobourg, de Mecklembourg,
d’Oldenbourg, de Lauenbourg, de Schauenbourg, de Schwartzbourg, de
Bernbourg; puis, après les ducs en _bourg_, les ducs en _berg_; c’est à
n’en pas finir.
Mais parmi toutes ces Altesses, je n’y trouvai point M. Alexandre
Dumas, une Altesse littéraire cependant!
Le registre m’expliquait la salle à manger. Dans celle-ci, au besoin,
il doit se tenir un congrès de princes et principicules de la
confédération allemande.
Tandis que dans un petit salon du rez-de-chaussée, je recueillais ces
notes précieuses, j’aperçus du coin de l’œil, sur la place du Marché,
mon excellent Antoine Minorel se promenant, par un soleil légèrement
voilé, avec mon vieux Jean. Jean s’appuyait sans façon sur le bras
d’Antoine. Tous deux, comme de bons amis, cheminaient doucement, à
la volonté, à la commodité du malade. Jean ayant laissé tomber son
mouchoir, je vis Antoine s’empresser de le ramasser. Les larmes m’en
vinrent aux yeux. O le meilleur des ours!
Quand j’allai les rejoindre, Jean me rendit un très-bon compte de son
compagnon:
«Il a été aux petits soins, me dit-il, et complaisant pour moi, ni plus
ni moins que s’il était mon maître.»
Jean, comme son homonyme Jean de La Fontaine, produit de ces mots
sublimes sans calcul, sans efforts, sans conscience aucune de leur
valeur.
Au milieu de la place où nous nous trouvions, s’implante un obélisque
de marbre où rayonne le nom de Maximilien. Antoine affectionnait ce
grand batailleur, d’abord poëte, puis roi des Romains, puis empereur
d’Allemagne, et qui avait eu un instant l’idée de se faire pape.
Non-seulement il avait la collection des monnaies et des médailles
frappées sous son règne, en Allemagne et dans les Flandres, mais dans
la cathédrale d’Inspruck, en Tyrol, il avait vu son tombeau, entouré
d’un cortége d’hommes bardés de fer. C’était un des vifs souvenirs de
sa première jeunesse.
Nous nous rapprochâmes de l’obélisque. Au vaillant empereur ce monument
avait été élevé par le sénat et le peuple de Bonn. S. P. Q. B.
(_Senatus populusque Bonnensis_). Bonn a donc été ville libre, capitale
d’un État démocratique, comme Andernach, comme tant d’autres localités,
rapetissées, amoindries de nos jours jusqu’à l’état de petite ville,
de bourgade, ou même disparues complétement? De combien de guerres,
de révolutions, de quels remaniements de peuples les bords du Rhin
n’ont-ils pas été témoins?
Cette réflexion profonde appartient à Antoine. Il la développait avec
quelque complaisance, quand nous vîmes Jean porter la main à son grain
de beauté, et l’effleurer légèrement de l’ongle. Craignant pour lui
quelque rechute, nous nous hâtâmes de rentrer à l’hôtel.
Dès qu’il y fut installé dans une bonne chambre, devant un bon feu, je
lui demandai comment il se sentait. Il se sentait un grand appétit.
Sur mon ordre, on lui apporta un potage et un œuf à la coque. Il
déclara préférer une aile de poulet, sans renoncer ni à l’œuf ni au
potage. Il émit aussi cette opinion qu’un verre de vin de Bordeaux lui
serait bon, le bordeaux lui réussissant toujours pour ses faiblesses
de jambes ou d’estomac.
Je me demandai où il avait été à même d’en faire l’expérience.
Quoique je n’accomplisse pas ma longue et laborieuse tournée en
Allemagne, rien que pour y faire un recueil des mots heureux de maître
Jean, ce même jour, il en eut encore un que je ne puis passer sous
silence, tant il me semble compléter le caractère de ce rare serviteur.
Son potage pris, après s’être humecté les lèvres d’un demi-verre de
léoville, il demanda au keller de service auprès de lui, un journal, un
journal français.
Je lui fis observer que la lecture, surtout en mangeant, ne pouvait que
le fatiguer.
«Aussi, me répondit-il, je comptais que monsieur lirait à mon
intention, tout haut; j’aime beaucoup à entendre lire monsieur;
monsieur prononce bien.»
Décidément, Jean m’avait pris à son service.
Il était une heure; la cloche du dîner sonnait à l’hôtel; je
recommandai Jean au keller et, Antoine et moi, nous abordâmes le chemin
de la magnifique salle à manger.
Sauf quelques Anglais et Anglaises, nos compagnons de bord, nous n’y
vîmes que de tout jeunes gens, des étudiants de l’Université sans doute.
La ville de Bonn est célèbre par son Université, la mieux famée de
l’Allemagne. Le prince Albert, le mari de la reine Victoria, avait été
étudiant à Bonn, Henri Heine de même; mais ici les poëtes ne comptent
pas.
Une immense corbeille de fleurs s’élevant au milieu de la table me
dérobait une partie des convives. Au rôti, la corbeille enlevée,
j’aperçus devant moi une figure de connaissance; c’était l’homme aux
pluies d’argent, l’homme à l’_anagallis arvensis_, mon pharmacien
mystérieux! A Heidelberg, en effet, on me l’avait signalé comme un
étudiant de Bonn. Je demandai à M. Joseph Schmitz, qui m’avait fait
l’honneur d’une place près de lui, quel était ce jeune homme habillé de
noir, cravaté de blanc.
«Son Altesse le duc de ***, me répondit-il, fils de Son Altesse le
duc défunt de ***, et le neveu, l’héritier de Son Altesse le prince
régnant.»
Il me désigna ensuite, non sans un certain air de fierté, plusieurs
autres jeunes Altesses qui garnissaient la table, sablant le vin de
Champagne comme vin d’ordinaire; du vin Brascassin peut-être!
Je comprenais maintenant comment le soi-disant élève en pharmacie
jetait l’or et l’argent à poignées, et la considération toute
particulière dont les autres étudiants l’entouraient; je comprenais
aussi, sur le fameux registre rouge de M. Schmitz, au milieu de
quelques noms illustres et respectés, cette multitude de comtes, de
ducs, presque tous étudiants sans doute, les nobles commensaux ou
locataires de l’_Étoile d’or_.
Quand on se leva de table, M. Schmitz me proposa de me présenter au
jeune duc de ***, qui justement alors avait les yeux tournés vers moi,
tout en parlant bas à un de ses voisins; et il me sembla voir voltiger
sur ses lèvres le mot: _Mouron_.
J’accueillis modestement la proposition par un refus formel.
«Pourquoi donc? pourquoi donc? me dit l’hôtelier en insistant; Son
Altesse se laisse facilement aborder, et un littérateur aussi
distingué que vous, connu en Allemagne comme en France....»
Heureusement, une voix fortement timbrée vint l’interrompre au milieu
de sa phrase:
«Mon ami, lui objecta Antoine, quoique littérateur très-distingué,
n’est connu en France que de moi. Il ne travaille que pour moi seul.»
Et il disait vrai, ou peu s’en faut.
M. Schmitz, croyant avoir affaire à mon collaborateur en chef, lui
adressa un salut non moins profond que celui qu’il m’avait adressé à
moi-même à notre entrée à l’hôtel.
Ne devant prendre le chemin de fer qu’à six heures, nous avions le
temps de visiter la ville et ses environs, si Jean voulait bien nous
le permettre. Jean dormait, dormait profondément. Après avoir chargé
son même keller de veiller sur son sommeil, nous fîmes appeler le guide
attaché à l’établissement pour nous renseigner auprès de lui.
En homme habile, qui entend ses intérêts et ceux de l’hôtel, le
guide nous cita dans la ville et ses environs des lieux célèbres,
des monuments, des jardins, des châteaux, des curiosités, de quoi
nous retenir à Bonn pendant huit jours. Si nous l’en avions cru, sous
prétexte d’environs de Bonn, il nous aurait volontiers fait rebrousser
chemin jusqu’à Coblentz.... peut-être jusqu’à Stolzenfels!
«Pour aujourd’hui, messieurs, nous avons à visiter le Munster, la
cathédrale....
--Qu’y verrons-nous?
--D’abord, la statue de sa fondatrice, l’impératrice Hélène, la femme
du grand Constantin....
--Sa mère, il me semble, dit Antoine.
--Non, sa femme.
--Depuis peu alors! murmura mon ami avec sa gravité habituelle. Ensuite?
--Des tombes d’archevêques....
--Passons.
--Sur la place, devant le Munster, se trouve le monument élevé au
célèbre compositeur Louis Van Beethoven, qui était sourd, et n’en
composa pas moins des symphonies admirables.
--Est-ce que tu comprends qu’un sourd soit musicien? me dit Antoine.
--Pourquoi pas? lui répliquai-je; la statue de Memnon rendait des sons
harmonieux que, certes, elle était incapable d’apprécier.
--C’est ce que j’allais dire, reprit le guide; et il continua son
programme. A l’Université, musée de peinture, musée romain, salle des
statues, salle des médailles....»
Antoine ouvrit de grands yeux.
«Y verrai-je des médailles à la marque S. P. Q. B.?
--La salle des statues et celle des médailles sont fermées aujourd’hui,
mais demain....
--Passons!
--A l’observatoire....
--Qu’y verrons-nous?
--Une magnifique allée de marronniers d’Inde....
--Passons!
--Au château de Clemensruhe, au village de Poppelsdorf....
--Qu’y verrons-nous?
--D’abord, une magnifique allée de sapins....
--Passons!
--Au Kreutzberg....
--Qu’y verrons-nous?
--Les corps de vingt-cinq moines, parfaitement conservés.»
A mon tour, j’avais les paupières béantes. Je songeais à prendre ma
revanche du vieux cimetière de Francfort, où je n’avais vu qu’une jolie
fillette rose et un gardien bon vivant tressant des couronnes funèbres.
Je votai pour le Kreutzberg. Antoine opina du bonnet.
Il s’agissait de se procurer une voiture; M. Schmitz mit galamment
la sienne à notre disposition. Je commence à croire que la mauvaise
plaisanterie d’Antoine était excellente.
Tandis qu’on attelle, nous allons visiter la statue de Beethoven, et
la maison où il est né, rue du Rhin. Elle porte le numéro 934; après
quoi, prenant congé de notre cicerone, que le cocher pouvait remplacer
facilement, nous nous mettons en route.
Seul avec Antoine, je ne manquai pas de lui raconter l’histoire de Son
Altesse Ducale, mon élève apothicaire, comment je l’avais rencontré
d’abord aux ruines d’Aller-Heiligen, où j’étais à la recherche de mon
chapeau et de Brascassin....
Je le croyais très-attentif à mon récit:
«A propos de ce Brascassin, dit-il en m’interrompant, c’est un fort
aimable garçon, et un peu chimiste, sais-tu? ce qui ne peut pas nuire à
un fabricant de vin de Champagne. As-tu répondu à son invitation pour
ce mariage?
--Tu sais bien que non; où aurais-je adressé ma réponse?
--Mais à Épernay, à tout hasard.
--Je lui écrirai aussi bien de Marly-le-Roi. On a toujours le temps de
répondre quand il s’agit d’un refus.
--Ainsi tu refuses?
--Je refuse net! je ne retarderais pas mon retour à Marly de deux
heures, même pour assister à tes propres noces, à toi!
--Tu as peut-être raison, me dit Antoine; à ton âge, il est sage de
ne plus assister aux mariages ni aux enterrements; on peut se laisser
entraîner par l’exemple.
--Quoi! à mon âge? J’ai quarante-cinq ans!
--Au moins!»
Et nous parlâmes d’autre chose.
En arrivant devant la petite église de Kreutzberg, nous trouvâmes le
sacristain occupé à rattacher la vigne qui en décorait le fronton.
Il descendit de son échelle, mit sa botte de joncs sous son bras,
sa serpette dans sa poche, et, sans quitter même son tablier de
travailleur, nous introduisit dans l’église. Là, il alluma une
chandelle, une simple chandelle de suif (j’aurais préféré une torche),
et souleva une dalle en avant du maître autel; j’entrevis des marches
de pierre, en petit nombre, mais inégales et glissantes, une voûte
sombre, et quelque chose de blanc, de vague, de rigide, qui s’espaçait
sur le sol de chaque côté du caveau. Je frissonnai; la sueur me monta
au front; cette fois du moins j’avais l’émotion que j’étais venu
sottement chercher.
Nous autres bourgeois de Paris, après avoir pris tant de soin afin de
nous clôturer dans notre bien-être prudent, même quelque peu égoïste,
dans le but d’éloigner de nous toute sensation pénible, tout spectacle
capable de troubler nos joies ou notre digestion, pourquoi courons-nous
ensuite de nous-mêmes, et avec une sorte d’instinct féroce, au-devant
des spectacles les plus épouvantables? Moi, du moins, j’ai à me
rendre cette justice que contre les langueurs de ma vie calme et les
affadissements de mes joies champêtres, je n’ai jamais eu recours à ces
violents réactifs d’une visite à la morgue, ou d’une exécution publique.
Mais alors qu’étais-je venu chercher dans ce caveau du Kreutzberg?
J’hésitais donc à descendre:
«Pristi! quel diable de plaisir as-tu pu espérer de cette exhibition?
te voilà tout pâle. Allons! remonte en voiture,» me dit Antoine.
A sa voix, le courage me revint; je franchis la première marche, puis
la seconde; je n’avais pas encore touché le sol funèbre que déjà mon
émotion s’était complétement évanouie.
On nous avait beaucoup vanté la propriété de la terre du caveau pour
la parfaite conservation des corps, et Antoine, qui complotait d’en
dérober quelques poignées pour en faire l’analyse chimique, m’avait
entretenu à ce sujet de ces fameuses momies d’Auvergne, conservant
après des siècles non-seulement la forme de leurs muscles, mais jusqu’à
la souplesse synoviale de leurs articulations.
Nous avions sous les yeux, non vingt-cinq cadavres, mais bien
vingt-cinq squelettes, ou à peu près, couchés, les uns dans leurs
bières, les autres sur une planche, revêtus de leurs uniformes de
moines, tombés en poussière sous l’action du temps tout aussi bien
que leur vêtement charnel. Tel moine n’avait de parfaitement conservé
que ses souliers; tel autre son capuchon, lequel ne recouvrait plus
qu’un front dénudé et des orbites vides. Le troisième, sur la rangée
de gauche, la bouche ouverte (je le vois encore!), garde seul une
physionomie à peu près humaine, une espèce de cartonnage, un masque,
voilà tout. Le caveau de Kreutzberg est un ossuaire, non un hypogée.
Antoine négligea de recueillir un échantillon de cette terre
conservatrice.
Et voilà ce que nous étions venus voir de deux lieues de distance
(quatre lieues, aller et retour)! Être mystifié par des vivants, passe
encore, c’est dans l’ordre, mais par des morts!...
L’humble église de Kreutzberg possède un _escalier sacré_ de vingt-huit
marches, en beau marbre de Carrare, fidèlement calqué sur la fameuse
_Scala sancta_ où s’imprimèrent les pas de Jésus-Christ se rendant chez
Pilate pour y être jugé.
On découvre de là un panorama admirable.
Dans toutes les églises d’Allemagne, à Mayence comme à Francfort,
quand on a visité les curiosités apparentes, et réglé son compte
avec l’homme qui vous a accompagné, un autre individu, sous forme de
cicerone-adjoint, se présente pour vous initier à la connaissance
d’une merveille, d’un chef-d’œuvre de peinture. Il fait briller à vos
yeux un trousseau de clefs, ouvre trois portes devant vous, et vous
arrivez à la sacristie. Là, sur un simulacre d’autel est un tableau
recouvert d’un voile épais. On tire le rideau; c’est une sainte Famille
ou une Adoration des mages, un Holbein ou un Rubens; une copie ou un
original; vous avez vu, content ou non, vous payez derechef et le
cicerone-adjoint vous reconduit jusqu’à la porte extérieure.
Il en fut à peu près ainsi pour nous avec l’humble sacristain de
la petite église de Kreutzberg. N’ayant point de suppléant, il se
contenta d’ôter son tablier de vigneron; et après nous avoir fait des
sommités de la _Scala sancta_ descendre dans une modeste chambre que je
soupçonne fort être moins la sacristie que le logement du sacristain,
il nous indiqua du doigt, appendu à un mur blanchi à la chaux, et
dont il était l’unique ornement, un petit tableau d’une assez bonne
composition et dont le sujet, qu’il nous expliqua, me parut curieux.
«Dans les temps anciens, un curé de Kreutzberg, homme fort pieux et
savant magicien (on sait qu’alors ces deux titres pouvaient s’accoler),
pour punir ses paroissiens de leurs déportements, avec l’assentiment
de Dieu, avait fait la lune prisonnière. Il l’avait enfermée chez
lui, dans une cage de fer, et depuis ce moment elle cessait de se
montrer à l’horizon. La nuit avait perdu son flambeau naturel. Certes,
les paroissiens de Kreutzberg, qui avaient mérité ce châtiment,
s’ils souffraient beaucoup de son absence, n’avaient que ce qu’ils
méritaient; mais comme déjà dans ce temps il n’y avait qu’une lune pour
tous les habitants de la terre, le reste du monde gémissait autant
qu’eux de ces ténèbres continues qui se prolongeaient quotidiennement
depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever.
«Dieu comprit que les choses ne pouvaient durer ainsi. Il autorisa un
séraphin à entreprendre la délivrance de la lune, en lui imposant pour
condition toutefois de ne point toucher à la cage de la captive, cette
cage étant protégée par la croix.
«Pour le séraphin, avec une semblable restriction, l’entreprise était
difficile. Mais les séraphins sont des intelligences supérieures. A
travers les barreaux rapprochés et contournés de la cage ne pouvant
faire sortir la captive d’un seul bloc, celui-ci trouva moyen de la
découper par tranches, par fragments; ces fragments, au nombre de
quatre, passèrent facilement et au besoin pouvaient se rajuster. Du
superflu il fit des étoiles.
«C’est depuis ce temps, nous dit le sacristain, que la lune, tantôt de
gauche, tantôt de droite, nous apparaît par quartiers.»
L’historiette m’amusa, je la recueillis; le petit tableau même me
tenta. J’en pris une esquisse.
Comme nous retournions à Bonn, nous rencontrâmes, sans l’avoir cherchée
cette fois, la magnifique allée de sapins de Poppelsdorf, dont nous
avait parlé le guide, et même son cimetière, où nous fîmes une station.
Dans ce cimetière sont enterrés la femme et le fils de Schiller. Quant
à lui, les honneurs de la tombe l’ont séparé de sa famille. Il repose,
ainsi que Gœthe, dans le caveau grand-ducal de Saxe-Weimar, près de ce
noble Charles-Auguste, qui fut leur protecteur à tous deux. N’importe!
fi de la gloire qui de notre vivant, et même après notre mort, nous
sépare ainsi de ceux que nous aimons, ou que nous avons aimés!
A six heures moins un quart nous faisions notre rentrée à l’Étoile
d’Or; à sept heures, grâce au chemin de fer, nous étions à Cologne.
V
COLOGNE.--Rêverie.--Système d’Antoine touchant la littérature
et les orgues de Barbarie.--Publierai-je ou ne publierai-je
pas mon voyage?--La tribu des Farina.--Rubens et Marie de
Médicis.--Vision sous le tunnel de Kœnigsdorf.
La nuit est venue. De Cologne, je n’ai vu encore que la salle à manger
du grand hôtel royal. Elle ne vaut pas celle de l’_Étoile d’or_.
Maintenant, tandis qu’Antoine est allé visiter le pont de bateaux,
assis devant une table, près d’une fenêtre ouverte sur le Rhin,
j’achève de mettre en ordre mes notes de voyage. Des sons joyeux de
flûtes et de violons arrivent jusqu’à moi. Ce sont les casinos de
Deutz qui, de l’autre côté du fleuve, m’envoient des symphonies de bal
et de noce, juste au moment où j’essaye de fixer sur le papier mes
impressions à ma descente dans le caveau funèbre de Kreutzberg....
Ces airs vifs et sautillants changent le cours de mes idées. On danse
donc là-bas? On y danse, on s’y marie peut-être.... Je laisse là mes
vingt-cinq squelettes de moines. Je songe à Brascassin et à Mme de
X.... Mme de X...! Oui, c’était bien la femme qui me convenait....
De l’observatoire de Gespell, quand je l’ai aperçue pour la première
fois, à deux lieues de distance, une voix secrète et sympathique ne
s’était-elle pas élevée en moi?... Et j’aurais consenti à être témoin
de son mariage avec Brascassin?... Jamais!
Les orchestres de Deutz cessent de se faire entendre; j’interromps
mes rêves pour reprendre mon travail. Une nouvelle symphonie, plus
rapprochée, moins mélodique, résonne chromatiquement derrière moi, et
vient de nouveau me distraire. C’est Jean qui dort à grand orchestre.
Travaillez donc au milieu de toutes ces musiques!... Enfin, Jean cesse
de ronfler; les casinos de Deutz se taisent; mais à peine ai-je repris
la plume, je m’entends apostropher par une voix de basse-taille; c’est
Antoine qui rentre: «Tu te tueras, Augustin! Encore au travail! Voyons,
sérieusement, nourrirais-tu donc quelque fatal projet de publicité au
sujet de ton voyage?
--Pourquoi pas? Ne puis-je espérer le succès aussi bien que tant
d’autres?
--Dieu me garde de le dire et même de le penser, mon Augustin; de par
le monde des cabinets de lecture il circule beaucoup d’ouvrages en
renom, dont, certes, les auteurs n’ont pas plus de talent que toi, j’en
suis convaincu.»
Tout surpris, je l’écoutais avec plaisir, avec surprise; il m’avait
jusqu’alors si peu habitué à la flatterie!
«Vois-tu, ami, poursuivit Antoine en prenant un siége et posant son
chapeau sur ma table même, au milieu de mes papiers; sans être ni
artiste ni poëte, j’ai mon éprouvette, ma pierre de touche qui me met à
même de prédire à coup sûr un succès littéraire, et, là, franchement,
entre nous, je te crois largement doué de tout ce qu’il faut pour
réussir.»
Le cœur de plus en plus chatouillé: «Voyons ta pierre de touche, lui
dis-je en rapprochant ma chaise de la sienne.
--Il en est, vois-tu, de la littérature comme de la musique; ainsi,
par exemple, l’instrument le plus simple, le plus rudimentaire,
c’est bien certainement le tambour, n’est-ce pas? Eh bien, le soir,
sur ton boulevard du Temple, vois quelle foule emboîte le pas à la
suite de l’artiste militaire! c’est toute une armée de titis et de
faubouriens. Si des cris d’enthousiasme n’éclatent point, c’est que
ces fanatiques de la peau d’âne craignent de perdre un roulement
ou un tic tac de baguettes. Quel que soit le charme du tambour,
cependant nos boutiquiers, plus raffinés dans leurs goûts, dilettanti
d’un ordre supérieur, lui préfèrent, et de beaucoup, l’orgue de
Barbarie, instrument plus compliqué, plus harmonieux. Toutefois, déjà
l’enthousiasme est moindre; les bons petits bourgeois ne s’aviseront
pas de faire escorte à l’orgue comme les gamins au tambour; c’est
encore un succès néanmoins, un grand succès! Dès que l’orgue
stationne sur un point quelconque de la voie publique, la fruitière,
la confiseuse, les jeunes demoiselles de boutique, les commis en
bonneterie et en épicerie, sont sur leur porte, l’oreille tendue; du
haut en bas des maisons, les fenêtres s’ouvrent et les sous pleuvent;
mais sache-le, Augustin, le divin Apollon en personne, la lyre en main,
viendrait à traverser ces mêmes rues, ces mêmes boulevards, à peine
quelques honnêtes gens le salueraient-ils, sans l’acclamer; les autres
lui feraient la grimace et l’enverraient demander sa rémunération,
c’est-à-dire un succès, à la postérité.
--Je ne vois pas trop où tu veux en venir, dis-je à Antoine, avec un
certain malaise d’esprit.
--J’en veux venir à la démonstration de cette vérité incontestable,
la base de mon système: à chaque auteur son public; plus l’auteur est
médiocre, plus le public fait nombre autour de lui, car, grâce à la
vulgarité de sa forme, au peu d’élévation de son vol de basse-cour,
il jouit alors de l’heureux privilége de se faire comprendre de tous
ces liseurs ignares et crétins, aussi multipliés aujourd’hui que les
étoiles du ciel, les sables de la mer et les guêpes dans les années à
fruits; de ces liseurs sortis de terre, et comme les vers de terre,
avalant tout sans mâcher et sans digérer; tout-puissants par leur
nombre, ce sont ceux-là qui imposent aujourd’hui à la littérature sa
marche boiteuse et rétrograde; ce sont ceux-là qui distribuent les
couronnes! foin ou laurier, peu importe!
--Merci, Antoine; ainsi, selon toi, je ne suis bon qu’à amuser
messieurs des faubourgs.
--Oh! non, non, mon Augustin; sont-ils capables de t’apprécier?
Tes succès seront moins bruyants mais plus honorables; c’est à la
bourgeoisie marchande, même à ces dames de la finance et à leurs femmes
de chambre que tu les devras; en littérature, tu joues de l’orgue.»
Je fis faire un mouvement de recul à ma chaise.
«Quelle mouche te pique, ce soir? Tes cigarettes sont-elles devenues
venimeuses?
--Eh quoi! tes aspirations allaient donc plus haut? Ainsi, tu n’as
écrit tes petites notes de voyage que pour charmer les loisirs des
savants et des hommes d’État?
--Dieu m’en garde!
--Alors, contentez-vous de votre lot, monsieur!... Par malheur, mon
pauvre Augustin, si les joueurs d’orgue ont plus que d’autres des
chances de réussite, la réussite peut leur échapper cependant. Le
gros public de la boutique et de l’antichambre, avant de se soucier
de l’ouvrage, s’avise parfois de se soucier de l’auteur: est-il
jeune? est-il joli homme? ressemble-t-il à l’un de ses héros? a-t-il
eu des aventures galantes avec des princesses russes, ou des dames
choristes de nos petits théâtres? combien de fois s’est-il déjà battu
en duel?... a-t-il tué son homme? Il faut que le malheureux paye
d’abord de sa personne. De cette nécessité fatale d’attirer sur soi
l’attention du public, pour l’attirer ensuite sur son livre, résultent
des conséquences fâcheuses. Une foule de bons et honnêtes garçons,
qui n’auraient pas demandé mieux que de vivre calmes et retirés, tout
entiers à leur labeur machinal et quotidien, se sont vus forcés à mille
extravagances pour ne pas se laisser oublier. On ne peut pas toujours
couper la queue à son chien; aujourd’hui, c’est au maître d’entrer en
scène. L’un se fait remarquer par l’excentricité de son costume et de
ses manières, l’autre par ses querelles incessantes avec toutes les
autorités de la terre, afin de contraindre les échos de la publicité
à répéter son nom et ses bons mots; à l’instar du comte de Mirabeau,
qui s’était fait marchand de draps, un troisième se fait marchand de
poisson; celui-ci arme en guerre, comme M. de Marlborough; celui-là
se fait trappiste, ou même se fait mort! quitte à ressusciter pour
recevoir son ovation. Jongleries sur jongleries! Voyons, Augustin, un
succès te sourirait-il, à de semblables conditions? D’ailleurs, te
sens-tu assez solide pour te lancer dans ces exercices de haute voltige?
--Mille fois plutôt briser ma plume! m’écriai-je.
--Très-bien! tu n’as pas dit: _ma lyre_; je t’en remercie.
--Mais, repris-je, ces exigences du succès, ne les as-tu pas rêvées,
pour le plaisir de gourmander et de donner un coup de boutoir à notre
littérature contemporaine, honorable et honorée, quoi que tu en dises!
--Pouah!... la vilaine! Je ne parle que de celle des joueurs d’orgue,
bien entendu! ajouta-t-il en forme de parenthèse; au surplus, libre à
toi d’affronter ton gros public sans les préliminaires indispensables;
mais tu n’es encore qu’un débutant, et un débutant.... pas jeune! avec
toi il se croira en droit de faire le connaisseur, le puriste, la bête
féroce. Va porter des vivres à cette ménagerie; ils n’y toucheront que
pour y chercher cette saveur d’impureté qui leur plaît tant. Alors tu
es un homme noyé! Et les journaux, grand Dieu! tu n’appartiens ni à une
école, ni à une coterie, s’ils s’occupent de toi, ils t’éreinteront.
Ce ne sera sans doute que bonne justice; c’est égal! ton nom brocardé,
conspué, le nom de mon ami, ce nom que j’aime, traîné sur la claie de
leurs chroniques, de leurs feuilletons, tiens, vois-tu, cette idée me
fait mal!»
Je lui tendis la main:
«Je le savais bien, cher Antoine, tu n’es aussi méchant ce soir que
dans les meilleures intentions du monde. Tu voulais m’effrayer?
--Non pas! Je suis effrayé moi-même!
--Eh bien, rassure-toi. Mon nom, le nom de ton ami, ne figurera point
sur mon livre, qui vaudra peut-être mieux que tu ne penses.... Je
compte m’adjoindre un collaborateur.
--Et il signera pour toi?
--Oui.
--Quel est cet audacieux?
--Un de mes voisins de campagne, un brave garçon, sans trop de vanité
littéraire; il n’a pas le droit d’en avoir peut-être; mais il a déjà
publié divers volumes; il a plus que moi l’habitude....
--Tu le nommes?
--M. Saintine.
--Connais pas.
--Il est cependant très-connu.... à Marly-le-Roi.
--Et il acceptera la collaboration?
--Il ne peut guère me refuser; nous demeurons porte à porte.
--Ah!
--Je veux dire par là que nous sommes en bons rapports. Je suis souvent
son partenaire au whist.... un autre genre de collaboration, et la
chance nous est heureuse.
--Tu m’en diras tant!... Et qui fera les frais de l’impression?
--Moi!
--Seul moyen de bien t’entendre avec ton éditeur.
--C’est ce que j’ai pensé, puis, comme cela se fait à Londres, je veux
débuter par une édition de luxe, une édition illustrée....
--De tes dessins?
--Justement!
--Brrrou! fit Antoine, avec un frémissement d’épaules; la nuit se
fait froide. Allons, poëte, ferme ta fenêtre et couche-toi. Tu as
plus besoin de sommeil que le monde n’a besoin de tes divagations de
voyageur. Bonsoir!»
Il prit son chapeau et rentra dans sa chambre. Je suivis son conseil et
me couchai; mais le sommeil eut de la peine à venir: «Publierai-je ou
ne publierai-je pas mon voyage?»
Cette idée controversée dans ma tête me tint longtemps les yeux
ouverts. Le reste de la nuit, il me sembla entendre un orgue de
Barbarie jouer sous ma fenêtre.
.... Ce matin, 27 mai, nous avons visité tout Cologne, la cathédrale,
l’hôtel de ville, les églises des Saints-Apôtres, de Saint-Géréon, de
Sainte-Ursule, l’entrepôt, et cette longue rue dans laquelle chaque
boutique inscrit sur son fronton le nom d’un FARINA! nom prestigieux,
nom dynastique, et qu’il suffit de porter légitimement pour arriver à
la fortune.
La liqueur cosmétique dite: eau de Cologne, par droit de conquête et
par droit de naissance appartient aux Farina; il faut un Farina pour
la composer et la débiter, quoique le secret de sa composition soit
connu de tout le monde et qu’aucun brevet, aucun privilége exclusif ne
protégent cette grande usurpation. Mais pour la fabrication de cette
eau, le Farina est tout aussi indispensable que le _néroli_; aussi,
quoique les Farina pullulent prodigieusement à Cologne, on n’en a
jamais assez. Ceux qui ne peuvent trouver place dans leur ville natale,
on les envoie dans les autres villes de l’Allemagne, ou en France,
en Italie, en Amérique, en Australie, dans les archipels des îles
Sandwich. Un Farina qui ne vendrait pas de l’eau de Cologne serait
déchu de sa caste et renié par les autres Farina; une eau de Cologne
qui ne porterait pas le nom de Farina serait estimée plus bas que de
l’eau de fontaine, non filtrée.
Voilà ce qui m’a été affirmé à Cologne même, par un indigène du lieu,
qui regrettait fort de ne point se nommer Farina, autant que j’en ai pu
juger à sa mine piteuse et à son habit percé au coude.
J’ai eu l’honneur de voir plusieurs membres de cette glorieuse famille
des Farina; ils n’ont ostensiblement rien qui les distingue des autres
hommes.
Quant à la cathédrale, il faudrait plus de temps pour la décrire qu’il
n’en a fallu pour la construire, et elle date du treizième siècle,
quoique inachevée encore.
Me trouvant à Cologne, je ne pouvais manquer de m’apitoyer sur le sort
de l’infortunée Marie de Médicis, veuve de Henri IV, mère de Louis
XIII, qui y est morte de misère _dans un galetas_, ainsi que me l’ont
répété tous mes historiens classiques.
Antoine n’aimait point Marie de Médicis; sur ses médailles, il lui
trouvait la lèvre pincée et l’air faux; d’ailleurs il prétendait avoir
sur elle les plus fâcheux renseignements. Il lui refusait même, comme
expiation de ses fautes, sa fin malheureuse.
Selon lui, le galetas de Marie de Médicis était une figure de
rhétorique, un mythe impossible, un de ces canards comme il en barbote
tout le long des rivages de la grande histoire. Moi, je tenais à mon
galetas; il m’avait été affirmé par tous mes professeurs, solidement
appuyés eux-mêmes par nos annalistes les plus recommandables, Anquetil,
le président Hénault, gens dignes de foi.
Comme son cousin Junius, Antoine aurait eu honte de reculer d’une
semelle dans la discussion. En dépit de ces graves témoignages, il
tenait bon, s’obstinant à nier le galetas.
Mais nous étions à Cologne sur le lieu même de la scène.
Nous nous dirigeâmes tous deux vers la maison Jabach, où Marie de
Médicis avait fini ses jours. J’y entrai seul, Antoine s’étant arrêté
en route devant une boutique de bric-à-brac, décorée sur sa devanture
d’une sébile pleine de vieux sous.
Dans la maison Jabach, j’essayai d’abord de recueillir quelques
renseignements du concierge; il était absent; je m’adressai au
rez-de-chaussée, occupé par un marchand de tabatières; j’y vis des
tabatières en bois, en carton, en métal, en cuir, en corne, et même en
fécule de pomme de terre; mais je n’y vis pas le marchand. Cependant je
tenais à trouver mon galetas. Vainement je frappai à toutes les portes,
je n’en pus faire sortir que des cuisinières blondes qui m’écoutaient
d’un air effaré, ouvraient la bouche et restaient muettes.
Découragé, je regagnai la rue. La première personne que j’y vis, ce
fut Antoine; il m’appelait à lui et paraissait en extase devant la
façade de la maison Jabach. «J’avais donc raison, mille fois raison,
me dit-il; tiens, lis, voici mes preuves; elles me suffisent.» Et il
m’indiqua du doigt l’un des pilastres latéraux de la porte cochère.
J’y lus ces mots, inscrits en français: «En cette maison, le 29 juin
1597, est né Pierre-Paul Rubens, le septième enfant de son père. Il est
mort à Anvers le 30 mai 1640.»
Cette première preuve me semblait peu convaincante; je passai à l’autre
inscription:
«Dans cette même maison, en 1642, est morte Marie de Médicis, en cette
même chambre où était né Pierre-Paul Rubens.»
«Pèse bien cette phrase, me dit Antoine en m’interrompant dans ma
lecture. Marie de Médicis est morte dans cette même chambre où Rubens
est né; Rubens, nécessairement, n’a pu naître que dans la chambre où
sa mère est accouchée de lui, n’est-ce pas? C’est là un fait assez
probable. Or, M. Rubens le père, ancien magistrat fort riche, était
propriétaire de cette maison; il l’habitait seul avec sa famille;
sa femme donc devait en occuper le principal appartement. Est-il
présumable qu’elle ait grimpé dans un _galetas_ pour mettre au monde
son dernier enfant?
--Très-bien! dis-je; mais _galetas_ ne signifie pas absolument grenier,
et l’appartement de la mère de Rubens, confortable en 1597, je
l’admets, a fort bien pu, par la suite du temps, se transformer en un
séjour à peine habitable.
--Cela serait possible, reprit Antoine, mais cette maison où il
était né, Rubens, plus riche encore que n’avait été son père, la
posséda après celui-ci jusqu’à la fin de ses jours, comme vient de me
l’apprendre mon marchand de bric-à-brac. Maintenant, rappelle-toi,
si tu l’as jamais su, sache-le, si tu l’ignores, Rubens avait été
le protégé, l’obligé de Marie de Médicis; il lui avait dû son
chef-d’œuvre; est-il probable que dans sa position de fortune,
naturellement généreux et reconnaissant, comme tout grand artiste, il
ait été installer sa locataire, sa bienfaitrice, une reine! dans un
taudis? Non! Raye donc de ta mémoire le galetas de Marie de Médicis;
la veuve de Henri IV n’est pas morte dans la misère; M. Anquetil et M.
le président Hénault, qui te l’ont dit, t’en ont grossièrement imposé.
Si tu en doutes encore, jette les yeux au bas de cette inscription,
tracée sur place par des contemporains.»
Au bas de la seconde inscription, je lus: «ELLE A FAIT BEAUCOUP DE BIEN
AUX PAUVRES.» Je me déclarai convaincu; Antoine a toujours raison.
Deux heures sonnent, nous courons au _grand hôtel Royal_ chercher le
vieux Jean; nous le trouvons en train d’achever son second déjeuner, et
nous nous dirigeons vers l’embarcadère.
En quittant Cologne pour gagner Aix-la-Chapelle, on tourne le dos au
Rhin, la voie ferrée traçant un angle aigu avec la rive du fleuve.
L’Allemagne elle-même semble s’effacer devant nous. Noble Allemagne,
accroupi dans l’encoignure de mon wagon, je songeais à toi, à tes bons
et loyaux habitants, à ta jeunesse enthousiaste, à tes aspirations vers
la liberté, vers l’unité; je ne t’avais pas quittée encore que je te
regrettais déjà; je me sentais reconnaissant de ton beau soleil, qui
avait presque constamment réchauffé ma route, de tes vertes forêts, de
ton beau fleuve, et de la courtoisie de tes hôteliers; pour compléter
mon voyage près de s’achever, j’évertuais mon imagination à me montrer
de toi ce que je n’avais pu voir; je visitais ta province du Harz et
ses vallées ombreuses, noircies de sapins; j’escaladais les hautes
montagnes où ton vieux roi Witikind, où ton vieil empereur Barberousse
dorment en attendant le jour du réveil national, ce grand jour où les
feuilles doivent reverdir au front des arbres morts. Tout à coup,
une obscurité profonde se fit autour de moi; à travers les ténèbres,
j’entendis des voix crier sourdement: «Teutonia! Teutonia!...» Aux
lueurs d’une flamme rougeâtre qui semblait courir sur la terre,
j’aperçus Barberousse et Witikind, avec leurs longues barbes
traînantes, et s’apprêtant à s’en dépouiller et à reverdir comme les
arbres. A leurs appels répétés, au milieu d’affreux grincements de fer
et de bruits aigus, semblables à des chocs d’armes et aux sifflements
du vent, la terre s’entr’ouvrit; il en sortit une vapeur, une forme
blanche, une femme! C’était Teutonia. A son aspect, les deux héros
poussèrent une exclamation de joie, bientôt étouffée sous un cri de
surprise désespérée, et ils se voilèrent les yeux.
Teutonia n’était plus la vierge d’autrefois, simplement vêtue de la
saye germaine, aux membres sains et robustes, harmonieusement reliés
entre eux; c’était une matrone, grande et vigoureuse encore, mais
de mille façons contrastant avec elle-même. Ses vêtements bigarrés
appartenaient à tous les temps, à toutes les modes; sa figure grimaçait
convulsivement sous la pression multiple de vingt idées incohérentes;
ses membres disparates, à l’instar de ceux de quelques divinités
indiennes, présentaient des anomalies monstrueuses. A ses épaules
se rattachaient une multitude de petits bras, plutôt confédérés que
reliés les uns aux autres; tous s’agitaient en sens divers. Sa jambe
droite, longue et flexueuse, semblait tâter le sol pour y chercher tour
à tour des points d’appui différents; sa jambe gauche, plus solide,
mais rigide, presque ankylosée, était plus courte que l’autre, ce qui
forçait la dame de se servir d’une béquille pour ne pas trébucher.
Le long de cette béquille flottaient de petites banderoles avec ces
mots:--Constitution.--Liberté civile.--Promesses de...; et sur sa tête
se dressaient, en guise de coiffure, des tourelles féodales, et sur sa
large poitrine s’étageaient la bible de Luther, le rituel catholique,
et le catéchisme philosophique d’Hegel.
Witikind et Barberousse poussèrent un long gémissement, le cercle
magique s’effaça, ainsi que ma vision.
Cependant, quand je rouvris les yeux, l’obscurité n’avait pas cessé,
j’entendais encore les sifflements de l’air, le bruit des armures, une
lueur ardente continuait de rougir la terre. Ce bruit, cette lueur, ces
sifflements, n’avaient d’autre cause que notre locomotive.
Comme je rêvassais, nous traversions le tunnel de Kœnigsdorf, qui n’a
pas moins de quatorze à quinze cents mètres de longueur. Enfin la
lumière se fit tout à coup, et ma vision s’évanouit.