VI

AIX-LA-CHAPELLE.--Le tombeau.--Le trésor.--Nouveau coup de

boutoir d’Antoine à propos de Charlemagne, des dentistes,

et des noix de coco.--DE VERVIERS A BRUXELLES.--Jean

contrebandier.--Coup de théâtre au débarcadère.

Le Rhin seul donne aux villes de cette partie de l’Allemagne une allure

hautaine et fière. Privée de cet accompagnement, Aix-la-Chapelle ne

paraît plus être qu’une ville de province, propre et bien ordonnée.

Elle n’est grande, elle n’est peuplée, que par le souvenir de

Charlemagne.

C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a été déposé en terre, dans

l’église fondée par lui; c’est ici, en 997, que l’empereur Othon III,

cédant à un sentiment ardent d’étrange curiosité, le visita, dans son

tombeau. Il le trouva assis sur sa chaise de marbre, la couronne au

front, le sceptre dans la main, le manteau impérial sur les épaules.

Tout cela avait déjà un peu souffert du temps. Le ver du sépulcre

non-seulement s’était attaqué au manteau, mais aussi au visage de

l’illustre mort; le bout du nez manquait. Othon le fit remplacer au

moyen d’un fragment d’or, artistement travaillé; puis, après s’être

respectueusement incliné devant le héros, après avoir pris le soin

pieux de lui faire les ongles lui-même, il se retira, fermant la porte

sur lui, et croyant le sceller de nouveau dans son éternité.

Deux siècles plus tard, le tombeau fut encore visité. En 1165, Frédéric

Barberousse (que les Teutons fanatiques me pardonnent de le révéler!),

moins par curiosité que par convoitise, fit sauter les portes qu’Othon

III avait si bien cru clore à jamais. Il s’empara des richesses de

toutes sortes que renfermait le caveau, fit quitter au grand Charles

sa position séculaire et le força de se lever devant lui. En se

redressant, le cadavre craqua et tomba en pièces; ces débris humains,

sous prétexte de canonisation, Barberousse les dispersa de droite et

de gauche comme reliques. La Sainte-Chapelle en garda sa part, ainsi

que des autres dépouilles. Nous y avons vu la large chaise romaine

de marbre blanc sur laquelle Charlemagne s’était tenu assis pendant

l’espace de trois cent cinquante et un ans. Peut-être l’empereur

d’Allemagne s’était-il vengé du roi de France, qui avait assigné à la

France pour limites naturelles les bords du Rhin.

Sur ce tombeau est une pierre noire placée au milieu de l’église,

avec ces deux mots: _Carolo Magno_. Eh bien! aujourd’hui encore, après

dix siècles d’intervalle, ces deux mots si simples, cette pierre, qui

ne recouvre rien, ce tombeau vide, suffisent à remplir le cœur d’une

profonde émotion.

On nous avait parlé du _Trésor_, des merveilles de ciselure et

d’orfévrerie qu’il renferme, le tout provenant du sépulcre mis à

sac par Frédéric Barberousse. Moyennant la bagatelle de cinq francs

par tête, nous pûmes jouir de la vue de ces richesses, vraiment

extraordinaires, curieuses surtout comme spécimen de l’art au

commencement du neuvième siècle.

Ensuite, _par-dessus le marché_, on nous montra quelques restes de

celui qui avait été le grand empereur d’Occident; je pus mesurer un

os de son bras ou de sa jambe, je ne sais pas au juste. Mme de X....

m’aurait tiré de ce doute. Toujours par-dessus le marché, il me fut

permis de tenir entre mes mains le crâne puissant de Charlemagne!

Pourquoi cette gratuité exceptionnelle? Je crois en avoir deviné le

motif. On ne veut pas qu’il soit dit qu’aujourd’hui, à Aix-la-Chapelle,

dans le lieu de sa naissance, dans cette ville illustrée, enrichie

par lui, comblée de ses bienfaits, on fait voir Charlemagne pour de

l’argent.

Tandis que je causais avec la tête de ce grand homme, comme Hamlet avec

celle d’Yorick, Antoine, le sourcil hérissé, se peignait la barbe avec

ses dix doigts. Dès que nous fûmes hors de l’église, cessant de se

contenir:

«Sapristi! s’écria-t-il, quel nom donner à ce commerce des morts qui

a cours par toute l’Allemagne? Au Kreutzberg, c’est vingt pauvres

moines qu’on tient en magasin, donnant des os pour de la chair, par

conséquent trompant les chalands sur la qualité de la marchandise. Ce

matin, à Cologne, nous avons visité Sainte-Ursule, un charnier plutôt

qu’une église, et où les prétendus ossements des onze mille vierges

sont entassés de haut en bas comme dans une catacombe; ici, impiété!

profanation! c’est un puissant monarque, un législateur, le créateur du

monde moderne, dont, moyennant finance, quoi qu’ils en disent, on livre

les fragments à la curiosité de stupides bourgeois, ravis de tenir la

tête d’un empereur entre leurs mains!»

Je me redressai vivement, croyant à une personnalité; mais Antoine

n’avait point songé à faire une allusion; car, se croisant les bras et

m’apostrophant d’un ton radouci:

«Dis-moi, mon Augustin, est-ce que la France ne serait pas en droit

de réclamer la tête et le bras de son roi Charles? Il est vrai qu’en

France le respect pour les morts n’est guère mieux observé qu’en

Allemagne. A Paris même, dans ce centre de la civilisation, ne vend-on

pas publiquement des squelettes, à l’usage de messieurs les élèves

en médecine? D’effrontés dentistes, jusque dans nos quartiers les

plus aristocratiques, se gênent-ils pour exhiber dans leur montre

d’étalage une moitié de crâne humain, ornée d’un faux râtelier? et

j’ai vu d’honnêtes marchands de bric-à-brac mêler à leurs tessons de

saxe ou de vieux sèvres des têtes de chefs indiens, qu’on regarde,

qu’on marchande, qu’on achète, que l’on emporte sous son bras, tout

ainsi qu’on ferait d’une noix de coco ou d’un singe empaillé. C’est

scandaleux, sais-tu? c’est tout simplement une violation du code civil

et des lois ecclésiastiques, un outrage à la morale, à l’humanité....»

Antoine maugréait encore lorsque nous visitâmes en courant l’hôtel de

ville, monument assez curieux, orné de deux beffrois, dont le plus

important est une vieille tour romaine coiffée d’un turban de plomb,

en guise de clocher. Cependant, ce qui attira le plus mon regard,

ce fut un brave Teuton, enfoncé dans une niche de pierre, et jouant

de l’accordéon en fumant et même en dormant. Je signale ce fait à

la gloire de l’Allemagne, le seul pays du monde où le sommeil soit

impuissant à interrompre les plaisirs de la pipe et de la musique.

Toujours continuant son anathème dithyrambique sur Charlemagne, sur les

dentistes, les chefs indiens et les noix de coco, Antoine se disposait

à allumer sa cigarette à la pipe du dormeur, lorsque, à l’un des deux

beffrois, l’heure sonna bruyamment.

C’était l’heure de notre train de départ. Je poussai une exclamation,

Antoine son juron habituel; l’homme à l’accordéon ne se réveilla pas et

continua tranquillement à fumer et à jouer son air.

Nous prîmes congé de cet artiste somnambule en précipitant le pas.

Quand nous arrivâmes à la gare, Jean, depuis longtemps installé sous le

vestibule, nous annonça qu’on n’attendait plus que nous pour se mettre

en route.

Nous nous dirigeons sur la Belgique.... Adieu, Allemagne!

A Verviers, visite de la douane belge. Mon vieux Jean faillit s’y

attirer bien des humiliations pour fait de contrebande. Il avait

rapporté d’Aix-la-Chapelle un petit flacon d’anisette, sans doute à

l’intention de Madeleine. Un douanier le lui surprit en poche, et parla

de procès-verbal, de saisie, d’amende; Jean, malgré ses observations

sur _les mœurs de l’étranger_, encore peu au courant des usages de la

douane, crut qu’il allait être appréhendé au corps et jeté dans un

cachot. Heureusement, le flacon destiné à Madeleine était quelque peu

entamé par le donateur, qui, sans doute, avait voulu s’assurer de la

qualité du contenu; l’affaire s’arrangea.

A partir de Verviers, on croit passer tout à coup de l’Allemagne à la

France. Ici, tout le monde parle français; c’est au tour des Allemands

de se donner au diable pour se faire comprendre.

De Verviers à Chaudfontaine, de Chaudfontaine à Liége, comme,

précédemment, à partir de Dolhain-Limbourg, frontière de la Prusse,

les enchantements de la route se succèdent les uns aux autres:

c’est une suite non interrompue de vallées charmantes, de paysages

délicieux, tableaux ravissants, dont des montagnes agrestes dessinent

le fond, dont de petites rivières courantes, aux eaux vives, niellées

par le bleu du ciel et les rayons du soleil, tracent la bordure;

apparitions d’autant plus séduisantes qu’elles sont séparées l’une de

l’autre par les nombreux tunnels dont cette route est semée. C’est

la verdure, c’est la vie, la lumière et le mouvement, après les

ténèbres et l’aridité. La Belgique, adroite sirène, se montre là avec

tous ses charmes pour vous entraîner bientôt dans le piége de ses

plaines brabançonnes, une Beauce! Peu à peu, tous ces riants tableaux

disparurent; les plaines commençaient; le soleil inclinait vers

l’horizon; comme poussé par un vent frais, le crépuscule s’avançait

sournoisement de l’autre côté du ciel; les arbres frileux resserraient

autour d’eux leur feuillage frissonnant; les oiseaux rasaient

brusquement la terre et disparaissaient; dans les prés et dans les

luzernes, le murmure des insectes allait en s’éteignant, tandis que des

marécages commençait à s’élever la chanson monotone et stridente des

grenouilles; l’ombre gagnait de plus en plus; le spectacle était fini;

tout le monde dormait déjà dans notre wagon; mes yeux se fermèrent....

Je ne les rouvris qu’en entendant une forte voix, à moi connue, crier:

Bruxelles! et à travers les brumes du soir, je vis pointer les clochers

de Notre-Dame et de Sainte-Gudule.

Après l’inspection des bagages, comme nous sortions du débarcadère:

«Tu as beau dire, exclama Antoine à brûle-pourpoint, toi qui aimes

les noces, tu regrettes maintenant, j’en suis sûr, de ne point être à

Épernay pour assister au mariage de ton ami Brascassin!

--Va au diable, toi et ton Brascassin!» allais-je lui répliquer; mais

à peine je venais de formuler la moitié de la phrase, que Brascassin,

Brascassin en personne, apparaissait devant moi; sa main s’était

déjà emparée de la mienne; il me remerciait avec grande expansion de

cordialité d’avoir bien voulu me détourner de ma route pour venir

servir de témoin à sa femme. D’autres figures de connaissance,

éclairées vivement par le gaz du débarcadère, encadraient celle de

Brascassin: c’était Athanase, mon ami l’ingénieur, le petit monsieur

de la Fléchelle, les deux Épernay, le nid de serpents tout entier!

Encore ahuri par les secousses de la locomotive ou par un reste de

sommeil, j’hésitais à répondre à l’appel des mains qui se tendaient à

la rencontre de la mienne.

Je regardai Antoine, il était radieux; il paraissait enchanté de

lui-même, et, chose incroyable! il partit d’un grand éclat de rire;

après quoi, se penchant mystérieusement vers Brascassin, il lui murmura

quelques mots à l’oreille, comme un conspirateur qui rend ses comptes à

son chef.

A Heidelberg, entré en relation avec Brascassin, grâce à l’affaire

Van Reben, mon grave ami, comme les autres, comme Thérèse, comme Mme

de X..., comme moi-même, subissait son influence fascinatrice. Il

avait répondu de mon consentement à l’invitation matrimoniale, et,

me trouvant rétif, pour parer à toute objection de ma part, il avait

trouvé bon de me mener à la noce à mon insu et presque malgré moi.

_Tu quoque?_ lui dis-je; et remis enfin de mes étonnements, de mes

stupéfactions, je rendis à mes ci-devant compagnons de voyage les

poignées de main que je venais de recevoir d’eux.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 62 / 76 题