LES FUNÉRAILLES DE LA POÉSIE.

«La Poésie était morte, frappée au cœur d’un coup de compas.

«Quoiqu’on ne la regrettât guère, on voulut, vu le grand rôle joué par

elle autrefois, traiter la défunte en impératrice douairière et lui

faire des obsèques convenables.

«On songea à l’exposer sur un lit de parade, dans des voiles de pourpre

et avec une couronne de fleurs sur le front.

«Mais chez les marchands d’étoffes on ne trouva plus de pourpre, et

dans pas un jardin on ne rencontra de fleurs. Une gelée inattendue les

avait toutes anéanties.

«On convint, pour le cérémonial, de remplacer les voiles de pourpre par

des draperies habilement peintes, et les fleurs par un peu de musique.

«Mais il n’y avait plus aux alentours ni un peintre ni un musicien.

«La Poésie était morte.

«On pensa à faire du moins accompagner le corps par une théorie de

jeunes filles vêtues de blanc. Il n’y avait plus de jeunes filles.

Toutes les femmes avaient le teint hâve et la peau ridée.

«La Poésie était morte.

«Ses meurtriers, en sortant du cimetière, voulurent achever de se

réjouir en se réunissant pour le repas du deuil; mais ils s’égarèrent

en chemin, le soleil ne projetant plus sur la terre que des rayons

ternes et sombres.

«La Poésie était morte.

«Pour dissiper les ténèbres, ils essayèrent d’un feu de joie alimenté

avec tous les livres de vers publiés depuis un demi-siècle.

«Mais de ce brasier sortaient des plaintes et des gémissements, et ses

lueurs, en se réfléchissant sur eux, les faisaient ressembler à des

cadavres.

«Essayant de faire bonne contenance, ils voulurent entonner un chant de

triomphe, et des cris lamentables s’échappèrent seuls de leur poitrine,

et ils sentirent leurs âmes se débattre en eux comme pour se séparer de

leurs corps.

«La Poésie était morte; les hommes et la nature entière se sentaient

mourir.»

* * * * *

«Amen! dit Antoine; et ces meurtriers de la bonne dame, qui étaient-ils?

--Tu le demandes? m’écriai-je; qui pouvaient-ils être sinon des

chimistes, des économistes, des réalistes, des algébristes?

N’était-elle pas morte d’un coup de compas au cœur?»

Il sourit, de ce sourire grave et radieux à la fois qui lui va si bien:

«Mon Augustin, quoique tu aies un peu arrangé pour les besoins de

ta cause le poëme de ce Karl Simrock, quoique tu aies tenté de t’en

faire une arme contre moi, je reconnais que l’idée n’en manque pas de

grandeur ni même de raison. Tu le vois, je repousse toute complicité

dans le meurtre. Mais rassure-toi, mon Augustin, la bonne dame n’était

qu’en léthargie; ce sont les poëtes qui sont morts, et non la poésie;

elle peut se passer d’eux; elle est partout, elle est grande, elle est

forte, et saura très-bien faire ses affaires elle-même. Les poëtes,

usés jusqu’à la corde, ne pouvaient plus que la compromettre.

--Il faut des initiateurs cependant, lui objectai-je.

--Eh! eh! fit-il avec son même sourire placide, qui sait? Désormais,

les initiateurs à la poésie ne seront peut-être autres que les hommes

de la science eux-mêmes, ses prétendus meurtriers. Aujourd’hui, que

la science enfante merveilles sur merveilles, qu’elle étonne, qu’elle

transfigure le monde, la vérité peu suffire au sens admiratif.

Tiens-toi pour averti, monsieur du conte bleu!»

J’allais me récrier, mais un grand mouvement se manifestait à bord;

on courait aux bagages; comme un brave Teuton après sa dernière pipe,

le vapeur lâchait sa fumée par saccades et avec de profonds soupirs.

Nous arrivions à Bonn. En suprême adieu au fleuve, Antoine jeta tout un

paquet de cigarettes dans le Rhin; le vieux Jean venait de remonter de

la cabine; il prodiguait les poignées de main à son ami le provendier.

Jean était ragaillardi et enchanté de son voyage. Jamais il n’avait

rincé autant de verres que durant cette bienheureuse traversée.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 60 / 76 题