III

NOUVELLES NOTES PRISES SUR LE BATEAU A VAPEUR.--Tombeau

de Hoche.--Les gardiens du Rhin.--ANDERNACH.--Bougival en

Prusse.--Rolandseck et Nonnen-Werth.--Les Sept Montagnes.--LES

FUNÉRAILLES DE LA POÉSIE.--Arrivée à Bonn.

A partir de Coblentz, le Rhin, en descendant, achève d’étaler devant

nous ses merveilles. On le dit plus merveilleux encore quand on le

remonte de Cologne à Bingen. J’espère le remonter un jour, bientôt,

pour retourner à Stolzenfels. Tant que j’ai pu te voir au loin, chère

montagne, te dessinant dans le lointain avec ta route tournante, avec

la maison Rosahl à mi-côte, et même tant que le château de Sa Majesté

prussienne, qui couronne ton sommet, a frappé mon regard, je ne me

suis guère, des yeux et du cœur, orienté que vers toi! Le vapeur

en soufflant traversait les eaux réunies du Rhin et de la Moselle,

laissant derrière lui et les lignes fortifiées d’Ehrenbreitstein,

et Nauendorf, où viennent s’accoupler les radeaux descendus de la

Mourg et du Necker, pour former ces immenses trains de bois qui se

rendent en Hollande; il haletait plus fort en passant devant Urbar

et Bendorf, l’un renommé pour ses vins, l’autre pour sa fonderie

de canons, et, malgré le bruit de la machine, malgré les canons de

Bendorf, malgré le terrible aspect des lignes d’Ehrenbreitstein,

j’étais encore tranquillement attablé avec l’excellent docteur; ses

filles s’occupaient du service. Après avoir rempli mon verre, que je

n’avais osé lui présenter, Gretel tirait de sa poche un long fragment

de Merbitz, qu’elle avait traduit pour moi; Julie, déjà au piano,

égayait notre dessert par une valse de Strauss, qu’elle interrompait

pour nous raconter comment, si l’on en croyait le bruit public, les

pilotis du nouveau pont du Rhin, entre Kehl et Strasbourg, venaient

d’être arrachés par des Ondins.

Je me perdais dans ces récents et délicieux souvenirs, quand je vis

Antoine porter la main à son chapeau et l’agiter vivement en se

tournant vers la rive gauche. Machinalement, je dirigeai mes yeux du

même côté; n’y voyant personne:

«Qui donc salues-tu là? lui dis-je.

--Je salue le général Hoche! y trouves-tu à redire? me répondit-il.

D’ordinaire, je fais peu de cas des grands tireurs de sabre; celui-là,

je l’excepte de la proscription; c’est mon homme. Mais toi, qui ne

passerais pas devant un torchon sans lui faire la révérence, tu restes

coi comme un Anglais devant une des gloires les plus pures de ton pays.»

Étourdi sous cette rude apostrophe, je demeurai d’abord quelques

instants sans pouvoir me rendre compte comment je me l’étais attirée.

Enfin, à quelque distance du rivage, au delà du bourg de Weissenthurm,

sur un tertre circulaire, se dressa devant moi un tombeau, ou plutôt

un cénotaphe, surmonté d’une pyramide tronquée, que le nom de Hoche

grandissait de cent coudées.

Mon grondeur en service ordinaire et extraordinaire avait eu raison

de me gourmander de ma distraction. Hoche, Marceau, Desaix, Kléber,

voilà en effet les gloires militaires les plus pures de la France

républicaine. Par une coïncidence singulière, tous quatre, par leurs

tombeaux, gardent aujourd’hui les bords du Rhin: Desaix et Kléber,

ces deux glorieux frères d’armes, morts le même jour, l’un en Égypte,

l’autre en Italie, ont été inhumés, celui-ci à Strasbourg, celui-là

près de Strasbourg, dans l’île des Épis, à la tête même du fleuve;

Hoche et Marceau, ces illustres généraux en chef, dont le plus âgé

avait vingt-neuf ans, dorment, encore réunis sous la même pierre, non

sous le mausolée de Weissenthurm, mais dans leur ancienne conquête, les

fortifications de Coblentz. Ah! si tous quatre devaient se réveiller au

jour donné!...

Comme un coup de mistral balaye au loin les élégantes gondoles glissant

au bord du lac tranquille, ce beau mouvement d’enthousiasme militaire,

rare chez moi, acheva de faire disparaître de devant mes yeux et les

demoiselles Rosahl, et tous les doux mirages de Stolzenfels.

Le bateau venait de s’arrêter devant Andernach.

* * * * *

ANDERNACH, ancienne ville romaine, ancienne ville austrasienne,

ancienne ville libre impériale, ne présente plus guère de curieux que

des ruines, aujourd’hui hantées par des Prussiens.

Antoine semblait me bouder encore de mon manque de courtoisie envers le

général Hoche. Désireux de rentrer dans ses bonnes grâces, j’essayai

de me lancer dans l’archéologie. Cette science, se rattachant à la

numismatique, le rend facilement causeur. Pour entrer en conversation,

lui montrant la tour élevée sur le bord du fleuve, ainsi que la porte

tournée du côté de Coblentz, et flanquée des restes d’une vieille

forteresse, je déclarai l’une et l’autre l’œuvre des Romains.

Antoine me regarda d’un air farouche.

«Si c’est ainsi que tu es capable d’apprécier la date des monuments,

la relation de ton voyage sera chose instructive, me dit-il de sa voix

rude et agressive. La tour est ronde, surmontée d’un donjon hexagone,

par conséquent du quatorzième ou du quinzième siècle; quant à la porte,

elle est ogivale, c’est tout dire! Ne parle pas des choses que tu ne

peux comprendre!»

Je rougissais de ma bévue, puis aussi de la semonce; mais, on le

sait, comme le juge-mage de Jean-Jacques, Antoine a deux voix toutes

différentes à son service. Tout à coup, au lieu de la trompe marine,

j’entendis des sons de flûte: «Mon Augustin, me disait Antoine de sa

voix douce, de sa voix de rechange, en me frappant amicalement sur

le genou, tu t’es trop hâté dans ton appréciation; pourquoi? parce

que tu me supposes irrité contre toi. Il n’en est rien. Si depuis un

quart d’heure je suis maussade, c’est que depuis un quart d’heure mes

cigarettes sont détestables. Rien ne me trouble dans mon admiration de

voyageur comme de mauvaises cigarettes.»

Et il jeta par-dessus le bord celle qu’il tenait à ses lèvres; c’était

la dixième offerte ainsi par lui en sacrifice au dieu _Rhenus_ depuis

le tombeau de Hoche.

Nous échangions ces quelques mots en examinant les débris du calvaire

d’Andernach, qui, s’il n’a pas été bâti par les Romains, est du moins

une tradition de l’art romain, quand Antoine se retourna brusquement,

et, comme s’il venait d’entendre crier: Un homme à la mer! «Eh bien

Jean!... Jean!... qu’est donc devenu le vieux Jean?»

Cette fois, et malgré lui, j’avais installé notre convalescent aux

premières places, près de nous, sous la tente, à l’abri des rayons du

soleil; et il n’était plus sous la tente, il n’était plus au gaillard

d’arrière. Connaissant ses instincts modestes, nous courûmes au

gaillard d’avant et l’y cherchâmes en vain. Témoin de notre inquiétude,

le capitaine nous affirma avoir vu le bonhomme descendre dans le salon

des dames. Dans le salon des dames!... Jean?... Bon Dieu!... Qui avait

pu le pousser à pareille témérité! Nous y descendîmes; il n’y était pas.

Je commençais à croire à une nouvelle catastrophe, quand dans la

petite cabine pratiquée sous l’escalier, et où le provendier du bateau

prépare sa cuisine et ses rafraîchissements, en compagnie de celui-ci,

je trouve maître Jean occupé à rincer des verres ou à récurer des

casseroles.

Il n’avait pu rester sur le pont à rien faire; il n’y était pas

habitué, disait-il.

* * * * *

A partir d’Andernach, le Rhin se resserre dans une étroite et tortueuse

vallée, et à chacun de ses détours prend un aspect différent. Tantôt

sur l’une et l’autre rive, couronnées de sombres tourelles, surgissent

de hauts rochers à pic, qui, en se rapprochant, semblent vouloir fermer

le passage au bateau; tantôt, comme à Unkel, le paysage vous rit tout

à coup. Les noirs donjons ont disparu; une maison moderne, carrément

alignée, bourgeoisement coiffée d’ardoises, vous apparaît sur un léger

monticule, au milieu de jardins et de vergers; c’est propre, c’est

coquet. Si les montagnes, qui forment le fond du tableau, voulaient

bien tant soit peu s’aplanir, on se croirait à Bougival-sur-Seine.

Nous avançons; le Rhin s’est élargi, il reprend ses allures

majestueuses; c’est encore le grand fleuve, le père des eaux, appelant

à lui ses nombreux affluents, pour en composer des lacs, des torrents,

des cataractes.... Un souvenir mythologique me revient; mon œil essaye

de plonger au fond du gouffre; «nul bon génie ne règne dans ces abîmes;

les nixes méchantes et les séduisantes ondines parcourent seules ce

ténébreux empire.»

Ainsi parle le docteur Schleiden, un professeur de l’Université d’Iéna,

un homme positif. Moins heureux que lui, moi, poëte, moi, l’auteur de

la Mythologie du Rhin, je n’y ai rien vu.

Mais, au-dessus de sa rive gauche, voici la Rolandseck, la montagne où

le neveu de Charlemagne, après avoir été tué à Roncevaux, vint se faire

ermite par désespoir d’amour. Les choses de la vie se passaient ainsi

autrefois dans ce pays des merveilles.

Près de la Rolandseck, l’île de Nonnen-Werth verdoie au milieu du

fleuve comme une fraîche corbeille jetée là par quelque ancien artiste

magicien pour compléter la décoration. Du fond de la corbeille s’élève

un couvent de femmes, dont la fondation remonte au douzième siècle.

Nous avançons encore; la Rolandseck et le Nonnen-Werth ont disparu pour

faire place à de nouveaux enchantements de verdure, de tourelles ou de

rochers. On nous signale les _Sept Montagnes_. Elles sont au nombre

de onze. C’est le Drachenfels qui représente les véritables _Sept

Montagnes_. Il est vrai que, cette fois, on n’en aperçoit que deux,

lesquelles masquent les cinq autres.

Certes, à la vue de tous ces tableaux si variés, si splendides, je

me serais senti saisi d’un grand enthousiasme, si je n’avais entendu

Antoine n’interrompre de temps en temps son silence contemplatif

que par des exclamations semblables à celle-ci: «Ah! les marchands

de tabac!... fournissez-vous donc à la Civette!... Évidemment c’est

le papier qui est détestable!... chiennes de cigarettes!» Et, de

nouveau, comme une étoile filante détachée des voûtes du firmament, une

cigarette décrivait une courbe enflammée et plongeait dans le Rhin.

Ne fût-ce que comme protestation contre ces paroles affreusement

prosaïques, intempestives, attentatoires au respect dû à Sa Majesté le

Rhin, notre hôte alors, et qui nous prodiguait avec tant de largesse

les trésors de sa splendide hospitalité, je fis un effort pour

témoigner à voix haute de mon ravissement avorté, mis en déroute: «Ah!

quelle âme d’artiste resterait insensible devant tant de sublimités!

m’écriai-je.... Ah! si un poëte, un vrai poëte, venait se fixer sur

ces bords, pour lui quelle source d’inspirations!

--Il y est venu!» me dit une voix, qui n’était pas celle d’Antoine.

Un passager long et maigre, haut cravaté, haut botté, coiffé d’une

mince casquette, et serrant entre ses dents une large pipe turque, se

tenait près de nous sur le bateau. Je l’aurais pris pour un étudiant,

si son âge n’en avait plutôt fait un professeur.

«Oui, monsieur, reprit-il en continuant de s’adresser à moi, ce poëte

que vous invoquez, il existe. Né à Bonn, sur cette rive même du

fleuve où nous allons jeter l’ancre tout à l’heure, il a fait toutes

les stations du Rhin en chantant tour à tour chacune de ses beautés

visibles, et son nom est gravé sur la roche du Drachenfels à côté de

celui de Byron. Ce poëte, c’est Karl Simrock. N’en avez-vous donc

jamais entendu parler?

--Bien au contraire! beaucoup! lui répondis-je, et même j’ai eu

l’honneur de lui serrer la main lors de son voyage en France.»

Antoine me lança un regard qui, par sa force de projection, équivalait

à un coup de poing, et l’étranger, professeur ou non, étant aussitôt

rentré dans son nuage de fumée et dans son mutisme germanique: «Tu

connais, tu as jamais connu un Karl Simrock, toi!

--Certainement! Je l’ai rencontré diverses fois à Paris, chez notre

ami Sébastien Albin, à qui il avait été présenté par Henri Heine. J’ai

même failli mettre en vers un petit poëme de sa composition sur les

funérailles de la poésie.

--Ah! ah! dit Antoine, se radoucissant tout à coup et se frottant

les mains. Les Funérailles de la Poésie! voilà un titre qui me plaît.

Ainsi la bonne dame est enfin morte et enterrée? Que la terre lui soit

lourde. Et de quoi est-elle morte? Raconte-moi donc cela pour charmer

_les ennuis de la route_.»

Évidemment, mon cher compagnon, mis en méchante humeur par la

non-réussite de ses cigarettes, essayait de me pousser à bout. Je crus

ne pouvoir mieux me venger de lui qu’en satisfaisant à son désir.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 59 / 76 题