De son propre mouvement, Lore se présente devant le bourgmestre:
«Sire bourgmestre, j’ai causé la perte de tous ceux qui m’ont aimée, et
le nombre en est grand; faites-moi mourir; la vie m’est un fardeau.»
Le bourgmestre était un vieillard rigide, au front chenu, à la tête
branlante; il la regarde et s’attendrit:
«Mon enfant, le droit de justice ne m’appartient pas. Quant à moi,
dussé-je encourir les tourments du purgatoire, je refuserais de
t’infliger une heure de prison: mais on t’accuse de magie, va trouver
l’évêque; puisse-t-il t’absoudre!»
«Seigneur évêque, je suis une sorcière, on le dit, je commence à le
croire; j’ai mérité la mort.
--Ma fille, nul n’est son propre juge; en quoi consiste ta science
magique?
--Le sais-je? Elle est dans mes yeux, dans le son de ma voix, et
cependant ni ma voix ni mes yeux n’ont pu retenir celui que j’aime; il
m’a trahie, il m’a délaissée; j’ai trop de la vie.
--Lore! Lore! oui, tu es sorcière, car, je le sens déjà, si je te
faisais mourir, je mourrais moi-même de regret!»
L’évêque appela à lui trois chevaliers:
«Conduisez Lore au couvent de Sainte-Berthe. Confesse-toi à Dieu, ma
fille, lui seul sait le remède à ta folie.»
En route, les chevaliers s’arrêtèrent, et, se croisant les bras, levant
les yeux au ciel d’un air de pitié:
«Toi renoncer au monde, pauvre Lore! Le mariage te vaudra mieux que le
cloître; choisis un de nous trois.»
Lore détourna la tête et frappa à la porte du cloître, qui refusa de
s’ouvrir devant une sorcière maudite.
A défaut de la mort, à défaut du cloître, où pourra-t-elle enfouir
cette beauté fatale aux autres et à elle-même? Elle va droit à la
prison.
«Sire gouverneur, faites-moi descendre dans le plus profond de vos
cachots; que j’y sois enchaînée et oubliée!
--Si tu es innocente, Lore, je ne puis te recevoir; si tu es coupable,
c’est au juge de te condamner à la prison; reviens avec un ordre de
lui, et je serai ton esclave, non ton geôlier.»
Un homme farouche, au poil roux, au regard sinistre, un coutelas sur la
hanche, se charge de la conduire devant le juge.
«Il n’y a plus de justice sur la terre! se dit la pauvre fille à
mi-chemin; le juge lui-même refusera de me condamner.» Et, se tournant
vers son guide: «Consentez-vous, lui dit-elle d’une voix suppliante,
que je monte sur ce rocher pour contempler une fois encore les
campagnes d’Oberwesel et de Bacharach?
--Faites selon votre vouloir, noble demoiselle,» lui répond l’homme
farouche, en courbant la tête et tremblant de tous ses membres.
Lore escalada le promontoire de granit, s’arrêta sur sa cime, suivant
de l’œil une barque où se tenaient deux fiancés; puis, au lieu de
rejoindre son guide sur la route, elle redescendit la roche du côté du
fleuve en faisant entendre un chant plein de douceur; elle se courba
ensuite vers l’abîme, articula un nom qui s’évanouit dans l’air, et le
Rhin s’ouvrit de lui-même pour la recevoir.
Ce rocher d’où elle s’élança se nomme aujourd’hui _Lorelei_.
* * * * *
A partir d’Oberwesel, les grands spectacles du Rhin se succèdent les
uns aux autres, plus pressés, plus merveilleux. J’étouffais dans mon
admiration; mais admirer seul est souffrance. Je cherchais autour de
moi quelqu’un à qui je pusse faire part de mes impressions de voyage;
autour de moi, en toilette ébouriffante, assises sur leurs pliants, se
tenaient des dames anglaises, occupées à combattre l’excessive chaleur
en absorbant à petits coups des sorbets au citron ou des vins généreux;
je n’avais rien à faire de ce côté. Les hommes, le nez enfoncé dans
leur _Joanne_ ou dans leur _Traveller on the Rhine_, à demi somnolents,
occupés à chercher la description dans le texte, négligeaient de
lever les yeux vers l’objet décrit; les uns se croyaient encore à
Bacharach, les autres déjà à Coblentz, et tous maugréaient contre
l’inexactitude des itinéraires. Ah! si seulement mon vieux Jean eût
été près de moi!... Cependant j’avais payé deux premières places au
gaillard d’arrière, de Mayence à Bonn; il pouvait faire la traversée en
excellente compagnie et à l’ombre, sous une tente de coutil; mais on
connaît la modestie de mon brave serviteur; il n’avait pas manqué de se
réfugier aux secondes.
Résolu de l’y rejoindre et de le forcer à user de ses droits dans
toute leur plénitude, je passe d’une extrémité à l’autre du paquebot;
je trouve Jean endormi, en plein soleil, sur la banquette du gaillard
d’avant; je l’éveille. Certes, il jouissait alors de son bon sens
ordinaire, car il me fit cette observation sagace que, bien sûr, ce
n’était pas là le chemin qu’il avait pris en venant dans ce pays de
Charabias avec M. Antoine Minorel. Je lui dis de se lever, de me
suivre. Il se lève.
* * * * *
Au même instant, avec des cris et des rires, un essaim de femmes,
toutes jeunes, toutes blondes, sorties de la cabine, envahissent le
pont, au nombre d’une vingtaine. Je m’interrogeais sur la cause de
cette invasion subite de jupes et de bonnets, quand, à mon profond
ébahissement, cet Anglais galant que j’avais rencontré à Carlsruhe, et
retrouvé à Gernsbach, mon Anglais phénoménal, paraît au milieu d’elles,
le sourire aux lèvres, glorieux, triomphant, semblable au divin Apollon
au milieu d’un chœur de nymphes rustiques.
Je n’en pouvais douter, ces femmes l’avaient suivi; elles composaient
son escorte; que d’Elvires, que d’Haïdées, que de Clarisses! Pour le
coup, Lovelace et don Juan étaient dépassés! O belle Lore, étiez-vous
plus sorcière que n’était sorcier ce Grand-Breton? Vos conquêtes
ont-elles été plus nombreuses que les siennes? Quel singulier petit
Anglais!... J’oubliai Jean, et même les deux rives du Rhin; coûte que
coûte, ma curiosité demandait satisfaction. Prenant mon courage à deux
mains, j’allai droit à lui. Autrefois j’avais traduit Shakspeare,
Byron, surtout le _Vicaire de Wakefield_; je composai tant bien que
mal en langue anglaise ma phrase d’introduction; il n’en comprit pas
un mot; mais mon bonheur voulut qu’il parlât français couramment. Cet
homme parlait toutes les langues. La conversation une fois engagée
entre nous, sans trop se faire prier, il me conta son histoire et celle
de ses vingt femmes.
Il se nommait John Grant et était né à Londres d’une mère française,
ancienne actrice d’un des petits théâtres de Paris. Il se piquait
du reste d’une grande moralité. Chose incroyable, toutes ces filles
blondes l’accompagnaient pour le bon motif, comme on dit vulgairement;
toutes avaient en vue le mariage et comptaient sur lui pour y arriver.
Cependant, il ne se rendait pas avec elles en Turquie, mais simplement
en Angleterre, pour de là faire voile vers le cap de Bonne-Espérance.
Le prétendu Lovelace n’était autre qu’un agent matrimonial.
Durant la campagne de Crimée, le gouvernement anglais avait formé une
légion allemande. La paix venue, ne sachant à quoi l’utiliser, il
l’avait envoyée en Cafrerie fonder la ville de _East London_ (Londres
de l’Est). Cette nouvelle colonie possédait déjà un chemin de fer qui
la reliait au Cap, et des journaux qui la mettaient en communication
avec l’Europe; mais elle n’était pas encore satisfaite; le besoin de
la vie de famille s’y faisait sentir impérieusement, et comme ce qui
convient le mieux à des Allemands ce sont des Allemandes, M. John Grant
avait été chargé de la fourniture. Voilà tout simplement pourquoi je
l’avais rencontré courant après toutes les filles.
Tentation de l’inconnu, curieux désir de savoir, vous n’aboutissez le
plus souvent qu’à la désillusion! Au lieu du roman que j’espérais,
j’avais une froide histoire, plus commerciale encore que matrimoniale;
mon Anglais perdait à mes yeux son caractère phénoménal; don Juan
n’était plus qu’un courtier recruteur de femmes.... pour les autres!
* * * * *
Du moins, j’avais trouvé à qui parler. Après avoir fait descendre Jean
dans la cabine, où je le laissai en compagnie de quelques-unes de ces
demoiselles émigrantes, je rejoignis mon Anglais; j’épanchai tout
à l’aise devant lui mon admiration, qu’il ne partageait peut-être
pas complétement, mais comme il était dans ses habitudes de beaucoup
gesticuler, je pouvais m’y méprendre.
Sur la rive gauche, j’admirai donc d’abord Saint-Goar, surtout sa
magnifique forteresse de Rheinfels, visitée naguère par l’armée de
Sambre-et-Meuse, «ce sont les ruines les plus modernes des bords du
Rhin,» dit l’Indicateur.
M. Grant ne fut pas de cet avis. Il soupçonnait fort quelques hautes
collines, déshéritées de cet ornement, de s’être donné des ruines
toutes récentes pour prendre part à la décoration générale. Il n’en
pouvait être de même de celles du _Chat_ et de la _Souris_, ruines
tellement grandioses, tellement imposantes, qu’elles semblent encore
protéger les villages assis à leurs pieds.
Ces deux constructions remarquables, autant par leur importance que
par la singularité de leur nom, datent du quatorzième siècle. Le Chat,
le premier, vint s’établir à mi-côte de la montagne; prenant d’abord
des airs de bon apôtre, de _chattemite_, comme dit La Fontaine, il
s’élevait à peine de terre; n’ayant d’autres remparts qu’une palissade
de bois, il paraissait plutôt songer à la défense qu’à l’attaque.
Cependant, guettant sourdement sa proie, tombant sur elle à
l’improviste, usant tour à tour de la force et de la ruse, à l’instar
de son illustre confrère le Chat botté, il faisait si bonne chasse au
bénéfice de son maître, que celui-ci était devenu un vrai marquis de
Carabas.
Mais ne serait-ce pas même là l’origine première de notre Chat
botté? _Bod_, _bot_, _bouté_ sont des mots de notre vieux français
qui s’appliquaient à tout contenu ayant pour contenant une matière
ligneuse; on appelait _bouta_, du mot latin _bota_, une futaille,
c’est-à-dire le vin sous sa douve; d’où, ensuite, _boteil_,
_bouteille_, les premières bouteilles n’ayant été d’abord que de petits
barils. Ne peut-on supposer que nos soldats, guerroyant sur les bords
du Rhin pour le compte de nos rois, ou, comme mercenaires, au service
des burgraves, n’aient eu connaissance de ce Chat _bouté_, ou _boté_,
puisqu’il était encerclé de palissades de bois, et qu’apprenant comment
il avait si bien fait les affaires de son maître, ils nous en aient
rapporté le récit joyeux, dont, plus tard, Charles Perrault fit son
profit?
Certes, on s’instruit en voyageant, mais en voyageant on fait mieux
encore; on tire parti de ses connaissances acquises, on en trouve
l’emploi. Si j’étais resté au coin de mon feu ou dans mon jardin, la
France peut-être n’aurait jamais connu l’origine du Chat botté.
Pour compléter l’histoire du Chat, je dirai celle de la Souris, mais en
trois mots.
Jean de Katzenelbogen, le maître du Chat, à force de déprédations,
finit par se brouiller avec son puissant voisin, Kuno de Falkenstein;
celui-ci fit construire un château fort, non entouré de palis, mais de
bons remparts de pierres, non à mi-côte de sa montagne, mais au sommet,
et il la nomma: la Souris, déclarant que, cette fois, par exception à
la règle, la Souris mangerait le Chat. C’est ce qui eut lieu en effet.
* * * * *
Nous longions la rive gauche devant Braubach, admirant le solide
château de Marksburg, posé sur son piédestal de roches et sur lequel
flottent les couleurs de Nassau. J’entendis au-dessous de nous du
remue-ménage dans la cabine; j’allais y descendre; un front pâle,
des joues pâles, des yeux brillants et hagards m’apparurent dans
la pénombre de l’escalier. C’était Jean. Il fit un pas encore pour
franchir la dernière marche, en me criant: «Monsieur! monsieur! mon
grain de beauté!» et il tomba dans mes bras, évanoui. Je le crus mort.
Après l’avoir déposé sur la banquette, je me mis à crier, à courir
de droite et de gauche, sans lui être utile à rien; les émigrantes
criaient aussi fort que moi, sans faire plus de besogne. Heureusement,
M. John Grant, en digne Anglais qu’il est, portait sur lui des flacons
de toutes sortes; il lui fit respirer des sels qui le ranimèrent.
Dès qu’il put se tenir debout, j’emmenai Jean au gaillard d’arrière.
De livide, son teint était devenu écarlate depuis les tempes jusqu’au
col; malgré la chaleur, à peine supportable, il se plaignait du froid
et grelottait en claquant des dents. Un médecin se trouvait à bord; il
me déclara que le malade était sous l’influence d’un _ictus solis_,
d’un coup de soleil, lequel ne pouvant manquer de produire bientôt une
méningite aiguë, il me conseillait de lui faire prendre terre le plus
tôt possible.
Nous avoisinions Coblentz; donc, au lieu de poursuivre ma route jusqu’à
Bonn, je m’arrêtai à Coblentz, ce qui ne fut pas l’incident le moins
émouvant de mon voyage.
J’ai à me reprocher d’avoir quitté le bateau, de m’être séparé de M.
John Grant, absolument comme La Fléchelle, Baldaboche, l’orphéoniste
et les deux Épernay se sont séparés de moi à Bade, sans même lui
adresser un geste d’adieu.
Est-ce que je ne vaudrais pas mieux qu’un autre?
* * * * *
Nous traversions le port de Coblentz, moi prêtant à mon vieux Jean
l’assistance de mon bras, tous deux nous dirigeant vers le premier
hôtel venu, lorsque je l’entendis murmurer de confuses paroles. Il
ressentait de vifs élancements dans son grain de beauté, dont le
volume, en hauteur et en largeur, lui sembla bientôt prendre des
dimensions effroyables. Il s’inquiétait de le voir se déraciner sous
son propre poids; c’était comme un rocher couvert de broussailles, qui
lui interceptait la lumière du jour.
A ces propos, mêlés à d’autres divagations non moins étranges, je
n’en doutai plus, la méningite se déclarait. Je ne savais quel parti
prendre. Le calme et le repos étaient indispensables avant tout à mon
cher malade; les trouverait-il dans une ville de guerre, sans cesse
troublée par le bruit des tambours, la musique des régiments, le galop
des chevaux et les exercices à feu? On m’indiqua, aux environs de
Coblentz, la maison d’hydrothérapie du docteur Rosahl. Nous y sommes.
Les souffrances de mon vieux Jean, ses hallucinations ont cessé. En
revenant à la raison, son premier soin a été de s’assurer s’il était
toujours en possession de son grain de beauté.
«Je ne sais si monsieur est comme moi? me dit-il, mais quand le temps
va changer, quand je suis près de faire une maladie, ou qu’il va
m’arriver une fâcheuse nouvelle, j’en suis averti par mon grain de
beauté.
--Je ne puis être comme toi, mon garçon, puisque la nature ne m’a pas
favorisé de cet ornement.
--C’est juste.... c’est très-juste; monsieur m’excusera; chacun a ses
avantages.»
Aujourd’hui, je l’ai dit, il en est aux potages; ce matin, il a
manifesté le désir de retourner à son café au lait. Le voilà en pleine
convalescence.
* * * * *
La maison du docteur Rosahl, située à une lieue de la ville, sur une
des pentes du Stolzenfels, est au milieu d’un site charmant, avec vue
sur le Rhin et sur la Moselle. Mes fonctions de garde-malade allant en
s’amoindrissant, je m’y plais; le calme que j’y suis venu chercher pour
Jean, je l’ai trouvé pour moi; je m’y sens heureux. Tout le monde ici
parle français, et sans raisonner grammaire, comme à la maison Lebel.
Les pensionnaires de l’établissement, tous jouissant d’une parfaite
santé, arrivent de Bruxelles ou de Paris; M. Rosahl et ses deux
charmantes filles n’ont d’allemand que le cœur; les domestiques, par
une circonstance assez singulière, doivent même s’exprimer en meilleur
français que leurs maîtres. Ils ont été choisis dans un de ces deux
villages des environs de Hombourg où, à la suite de la révocation de
l’édit de Nantes, est venue s’établir une colonie de nos compatriotes.
M. Gérard de Nerval affirme qu’à Dornholzhausen, un de ces villages
français de la Hesse, dont le nom cependant est terriblement
germanique, la belle langue du grand siècle s’est conservée dans toute
sa pureté. Il en cite un exemple:
Il avait acheté des gâteaux pour les distribuer à des enfants du pays;
la marchande le salua de cette phrase à la Saint-Simon: «Vous leur
avez fait _tant de joye_ que les voilà qui courent _présentement_ comme
des _harlequins_.»
M. Gérard ajoute judicieusement que le nom d’arlequin s’écrivait ainsi
du temps de Louis XIV, avec un _h_ aspiré. Combien je suis désolé de
n’avoir point songé, tandis que j’étais à Francfort, à pousser jusqu’à
Hombourg. Hombourg est si près de Francfort, et Dornholzhausen si près
de Hombourg! il est vrai qu’en allant ainsi de proche en proche, on
risquerait de faire le tour du monde.
Mon aide garde-malade près de Jean, la bonne Dorothée Dupont (un nom
français celui-là!) est de Dornholzhausen; je ne me suis guère aperçu
cependant qu’elle parlât correctement la langue de Pascal et de Bossuet.
Mais la parenthèse m’a tiré à elle en dérive. Où voulais-je en venir? A
prouver que sur ce petit coin de terre prussien j’aurais pu me croire
en France. Outre la conversation, dans mes heures de promenade, j’ai la
botanique; la Flore de Stolzenfels, fluviatile par le bas, les pieds
dans le Rhin, appuie sur le sommet de la montagne son front un tantinet
alpestre, et ma boîte de fer-blanc a repris son service. Je cultive
aussi l’hydrothérapie, par passe-temps, par occasion, comme remède
préventif; je m’en trouve parfaitement bien. Parfois, le soir, je
descends au salon commun, où Mlles Gretel et Julie Rosahl, deux anges
de grâce et de simplicité, exécutent sur le piano des valses et des
mélodies de Schubert; rien de prétentieux, pas de grande musique. J’y
fais mon whist. Qu’ai-je à désirer de plus?
* * * * *
M. Rosahl m’a pris en amitié. C’est un homme aimable, instruit, qui,
malgré les soins à donner à ses malades, dirige lui-même l’éducation
de ses filles. Il m’a admis dans son _home_, comme disent les Anglais;
j’ai déjeuné chez lui, avec lui, mais non avec ses filles; cependant
elles étaient présentes; selon l’usage allemand elles nous servaient
à table. C’est d’une hospitalité délicieuse, patriarcale, mais un peu
gênante quand on n’y est pas fait. Je n’osais demander une assiette.
Je le répète, oui, je me sens heureux ici; je ne sais quand j’en
sortirai; j’y reviendrai à coup sûr, ne fût-ce que pour déjeuner
encore avec M. Rosahl. La vie de famille est la seule vie réelle, la
seule honorable, la seule douce à l’âme.... Pourquoi suis-je encore
garçon?... Le bonheur de Brascassin commence à m’irriter.
A tous mes autres plaisirs, j’oublie d’ajouter la lecture, ingrat!
Le docteur m’a ouvert sa bibliothèque, renfermant toute une série
d’ouvrages sur les superstitions de ce bon peuple allemand au moyen
âge, superstitions poétiquement étranges, qui se sont même perpétuées
jusqu’au dix-neuvième siècle, surtout parmi les campagnards des bords
du Rhin. J’ai là sous la main, traduits en français, les Esprits
élémentaires de Kornmann, le traité de Paracelse sur le même sujet, les
traditions de Jung Stilling, de Merbitz, des frères Grimm, de Henri
Heyne et de tant d’autres! Pourquoi aurais-je renoncé à mon droit de
chasse sur cette partie des légendes du Rhin, à peine exploitée par mes
illustres devanciers; je résolus d’en user. M. Rosahl, par l’emprunt
que je lui faisais de ses livres, mis au courant de mes recherches,
a chargé sa charmante Gretel (Marguerite) de traduire pour moi de
l’allemand certains passages qu’il jugea devoir m’être profitables;
Mlle Julie, la plus jeune des deux sœurs, évertue à mon bénéfice sa
mémoire plantureusement meublée d’histoires contemporaines sur les
Ondins et sur les Nixes; mon aide garde-malade elle-même, la vieille
Dorothée de Dornholzhausen, sans que j’aie besoin de l’y exciter,
m’entretient sans cesse de ce prestigieux Olympe germanique, dans
lequel elle n’a _nulle créance_, à ce qu’elle prétend, mais dont on l’a
bercée enfant.
J’ai résolu, les loisirs ne me manquant pas, de mettre à profit mes
lectures et mes renseignements pour rassembler les matériaux d’un
ouvrage sur la Mythologie du Rhin.... LA MYTHOLOGIE DU RHIN! quel
beau titre! Que le lecteur se rassure cependant, je n’en ferai point
une annexe à la relation de mon voyage, déjà assez ample; mais je le
regrette, elle l’eût complétée.
Pendant le cours de ce travail, à mesure que mes notes s’amoncelaient
devant moi, sentant palpiter sous ma main toutes ces superstitions
obstinées, greffées les unes sur les autres, je me demandais si j’étais
déjà si loin de l’Université d’Heidelberg; si j’habitais encore dans
le voisinage de cette contrée glaciale où l’athéisme a son code, ses
législateurs, ses sectateurs, ses enthousiastes?.... Mais pourquoi
l’athéisme ne serait-il pas lui-même une superstition, la plus malsaine
de toutes? Qu’est-il autre chose que la glorification de la nature à
l’exclusion de Dieu; la création matérielle agissant par ses propres
forces sans l’aide d’un créateur? _Natura naturans_ est le mot de
l’école, m’a dit Junius. Alors, l’athéisme allemand, l’athéisme de
Fichte, de Schelling, d’Hegel, n’est autre chose que la rénovation
du paganisme romain ou Scandinave, un retour aux anciennes erreurs,
avec des noms barbares empruntés à la chimie, à la physique, à la
métaphysique, en remplacement des beaux symboles personnifiés de la
Théogonie d’Hésiode et d’Homère....
Cette idée me semble ingénieuse; elle me plaît et m’étonne à la fois.
Est-ce une découverte?... En serais-je l’inventeur? J’en écrirai à
Junius.... à Antoine aussi....
Ces graves réflexions me préoccupaient quand un bruit de pas retentit
le long du corridor conduisant à la chambre que j’occupais, en
compagnie de mon vieux Jean, alors étendu dans un fauteuil, et humant à
petits coups un excellent consommé.
«C’est Dorothée, me dit-il; elle a ses souliers neufs.
--C’est le pas d’Antoine!» lui répliquai-je en me levant tout ému, tout
troublé!
A peine m’étais-je tourné vers la porte qu’elle s’ouvrit brusquement,
et Antoine parut.
En arrivant à Stolzenfels, j’avais écrit à mon ami pour l’informer
de notre changement de route et de l’accident malencontreux qui
nous contraignait de mettre pied à terre à Coblentz, Jean et moi,
ou plutôt moi et Jean (car, enfin, je trouve étrange que, de par la
grammaire, mon domestique doive prendre le pas sur moi). N’ayant plus
entendu parler d’Antoine, je le croyais déjà à Paris, au milieu de ses
fourneaux:
«Pristi! sais-tu que c’est beau, le Rhin? me dit-il en entrant, comme
s’il venait de me quitter pour aller fumer une cigarette. Que de
ruines! que de rivages déchirés! que de rochers mis à nu! Parmi les
fleuves, comme parmi les hommes, il n’y a de grand et de sublime que
les ravageurs; n’est-il pas vrai, poëte?»
Puis, tout à coup, changeant de ton en se tournant vers Jean: «Eh bien,
le vieux, comment va notre grain de beauté? Nous avons donc fait des
sottises et voulu narguer le soleil?»
Tandis que Jean essayait de se lever pour lui répondre, Antoine,
faisant de nouveau volte-face de mon côté, tirait avec gravité deux
lettres de son portefeuille et me les présentait. A chacune d’elles
apercevant le cachet rompu, j’examinai la suscription. Les deux lettres
étaient à son adresse, non à la mienne: «Lis, me dit-il; elles te
regardent plus que moi.»
Dans la première, signée _Brascassin_, celui-ci s’informait auprès
d’Antoine si j’habitais présentement Paris, Marly-le-Roi, ou si je
poursuivais le cours de mes pérégrinations en Allemagne; sa future,
«_qui avait conservé de moi le plus doux souvenir_,» voulait m’écrire
pour me prier de lui servir de témoin à leur prochain mariage.
«Et quelle est cette noble fiancée qui a conservé de toi un si doux
souvenir? me demanda Antoine.
--Mais, lui répondis-je avec un peu d’embarras, la fiancée est Mme de
X..., une artiste distinguée, une femme charmante....
--Ah! bah! fit Antoine en me regardant d’une façon toute singulière....
Mme de X...? tu en es bien sûr? C’est Mme de X.... que ton ami
Brascassin va épouser?... Ne fais-tu pas confusion?
--Je le tiens d’elle-même.
--De Mme de X...?
--De Mme de X.... J’ai eu l’honneur d’être son compagnon de voyage de
Schwetzingen à Francfort, et même de Francfort à Castel, près Mayence.»
Fixant toujours sur moi son regard, qui tantôt semblait sourire, tantôt
se hérisser, Antoine resta quelques instants silencieux, puis, prenant
tout à coup une attitude de juge d’instruction:
«Malheureux! et si ce mariage avait manqué par votre faute!... si cette
grande artiste, si cette femme charmante, au moment de s’engager à un
autre, follement éprise de vous.... (Je poussai une exclamation, de
joie peut-être, de surprise, à coup sûr.) Ne niez pas, monsieur; j’en
ai la preuve, la preuve écrite!... Cette preuve elle est entre vos
mains. Lisez la seconde lettre!»
La seconde lettre était de Madeleine.
Madeleine écrivait à Antoine que, depuis un siècle, elle n’avait
plus reçu de mes nouvelles qu’indirectement; mais elle savait, de
science certaine, que j’étais en train de courir la pretantaine avec
une aventurière, une soi-disant veuve, Mme de X..., qui m’avait fait
tourner la tête, et que j’allais l’épouser. Madeleine ne se sentait
pas d’humeur à servir sous les ordres d’_une pareille femme_; puis,
récriminations, doléances nouvelles au sujet de sa main qui se
paralysait dans l’inactivité, menace de mettre la clef sous la porte,
etc., etc.
Je connais ma Picarde, ses emportements, qui ne sont que feux de
paille, et ses _fausses sorties_, ainsi qu’on dit dans les pièces de
théâtre; mais comment Madeleine était-elle si bien renseignée sur ma
rencontre fortuite avec Mme de X...? Qui avait pu l’en instruire?...
En me posant cette question, mes yeux rencontrèrent ceux de Jean, qui
détourna aussitôt la tête; je le vis s’agiter dans son fauteuil en
tordant les broussailles poilues de son grain de beauté. Je savais à
quoi m’en tenir.
«Augustin, Augustin, reprit Antoine de sa voix vibrante (après m’avoir
toutefois laissé achever la lecture de la lettre), tu es devenu
difficile à garder, sais-tu? Je te croyais déjà à Strasbourg; une
lettre de toi m’arrive de Coblentz; quelques jours après, Madeleine
m’informe de ton mariage projeté avec une aventurière. Ne plaisantons
pas; j’ai eu peur. Tu as beau n’être ni un jeune homme ni un joli
homme, tu es riche, tu es garçon, et les coureuses de mariages
pullulent tout aussi bien sur les routes d’Allemagne que sur celles
de France. J’interromps mes travaux sur la lumière, dans lesquels je
finissais par n’y voir goutte, je me mets sur ta piste, j’arrive à
Coblentz, puis à Stolzenfels, pensant rencontrer ici Mme de X.... et
lui disputer sa proie. Dieu soit loué! je viens d’apprendre par le
docteur Rosahl lui-même, que pas un jupon ne marchait à ta suite lors
de ton entrée dans cette maison. La cause est donc entendue; tous les
accusés sont déclarés innocents; mais, pour plus de sûreté, je ne te
quitte plus; prépare tes paquets, et en route!
--Y penses-tu? m’écriai-je; Jean est encore incapable de supporter le
voyage.
--J’ai le consentement du docteur; nous voyagerons à petites
journées....
--Impossible!
--Pourquoi?
--Mais....
--Mais.... mais.... en route!»
Tout ce que je pus obtenir d’Antoine, c’est que nous achèverions la
journée à Stolzenfels, et ne mettrions le cap sur Bruxelles que le
lendemain.
Le lendemain, je prenais congé de mes aimables compagnons
d’hydrothérapie, de la bonne Dorothée Dupont, de l’excellent, du
savant docteur Rosahl, de ses charmantes filles, du vieux concierge de
la maison, des gens de service, qui, tous, plus ou moins, m’avaient
aidé dans mon grand travail sur la Mythologie du Rhin, et s’étaient
mutuellement montrés si bienveillants pour moi. Il me semblait quitter
ma famille après l’avoir retrouvée; j’avais le cœur en défaillance;
je disais adieu aux arbres, aux fleurs, au chien de la maison, qui
cependant avait failli me mordre le jour de mon arrivée.
Stolzenfels, tu vivras longtemps, tu vivras toujours dans mon souvenir!
Quand on est ainsi fait qu’on ne puisse séjourner quarante-huit heures
dans un même lieu sans que les habitudes et les affections vous
poussent soudainement au cœur, on ne devrait jamais sortir de chez soi.
Mais y a-t-il deux Stolzenfels au monde!
Le docteur et ses filles, Mlles Julie et Gretel (Gretel, quel nom
charmant!) nous ont reconduits jusqu’à la voiture qui devait nous
transporter à Coblentz. En pressant la main que M. Rosahl me tendait,
j’ai essayé, par quelques mots bien sentis, de lui témoigner de ma
reconnaissance pour son accueil si cordial; mais j’avais la gorge
serrée, et mes quelques mots bien sentis n’ont pu se frayer passage.
Alors, les larmes me sont venues aux yeux; par un effet sympathique,
les paupières roses de Mlle Julie, de Mlle Marguerite, celles même de
M. Rosahl, se sont gonflées et humectées.
«Cher monsieur, me dit celui-ci après une dernière et chaleureuse
pression de main, croyez-moi votre ami, et.... embrassez mes filles!»
Je les embrassai.
Ah! si je n’avais eu que vingt-cinq ans!... trente ans même!...
peut-être n’aurais-je pas quitté Stolzenfels!
A vrai dire, comme femme, Mme de X.... m’aurait mieux convenu sous
certains rapports; d’abord, son âge, son expérience du monde, ses
connaissances.... Mais à quoi vais-je songer? Mme de X..., pas plus
que Mlle Gretel, pas plus que Mlle Julie, ne peut devenir ma compagne;
Brascassin s’y oppose; à cause de Brascassin, je mourrai garçon, et en
puissance de cuisinière, avec menace de divorce en perspective!
Combien ils se trompent ceux-là qui croient le mariage un tourment
seulement pour les gens mariés! il en est bien plus un pour les
célibataires; pour les vieux célibataires, surtout! Le mariage est
tour à tour leur épouvante et leur aspiration, tour à tour leur pôle
positif et leur pôle négatif; il les attire, il les repousse; c’est
leur rêve du matin, leur cauchemar du soir, leur doute, leur regret,
leur vision incessante. A trente ans, lorsque l’idée du _conjungo_
me passait par la tête, je me disais: «Il est trop tard!» à quarante
ans: «Ah! si je n’avais que trente ans! A la bonne heure! c’est l’âge
voulu pour devenir chef de famille.» Aujourd’hui, j’essaye parfois de
me prouver qu’un homme de quarante ans est un jeune homme, qu’il peut
voir sa fille mariée, et faire sauter un jour ses petits-enfants sur
ses genoux; mais j’en ai cinquante! je ne les avoue pas, mais je les
ai!... Quand je serai sexagénaire, peut-être regretterai-je de n’avoir
pas profité du moment où je n’avais encore que cinquante ans pour me
créer un intérieur, un entourage, un nid. Ainsi, d’étage en étage, le
mariage poursuit le célibataire, toujours insaisissable en apparence,
et toujours....
Nous montions sur le bateau à vapeur que ces mêmes idées continuaient
de me préoccuper. Pour m’en distraire, je repris mes notes de voyage.