NOTES PRISES SUR LE BATEAU A VAPEUR.--Bingen, Oberwesel,
etc.--LORELEI.--Histoire de l’Anglais phénoménal et de ses vingt
femmes.--Origine d’un conte de Perrault.--Grave accident.--La
maison du docteur Rosahl.--Une apparition inattendue.--Comme quoi
le mariage est un tourment plus encore pour les garçons que pour
les gens mariés.
A ma gauche, des rivages aplatis se perdent dans des plaines souvent
masquées par une multitude d’îles marécageuses. J’ignore si ces îles
appartiennent au grand-duc de Hesse, au prince de Nassau ou au roi
de Prusse. Pour le moment, des hérons en sont les seuls occupants.
Ceux-ci, quoique doués de la vie, à ce qu’on assure, debout sur une
patte, immobiles, imitent avec une exactitude presque servile les
allures engourdies, l’air digne et circonspect de leurs confrères
empaillés, les seuls de ces grands échassiers que j’eusse été à même
d’observer jusqu’alors.
La rive droite est plus accidentée. Des chaînes de collines, parsemées
de villages, s’étagent le long du fleuve; on dirait ces villages copiés
tous sur un modèle unique; il semble que c’est toujours le même, qui,
plus alerte que les hérons, se déplace et se retrouve sans cesse
devant vous. Les collines y sont presque nues; une terre avare en
recouvre à peine le fond rocheux. C’est là cependant que se trouvent
ces glorieux vignobles du Rudesheim, du Markobrunner, du Steinberg,
du Johannisberg; au mois de mai Bacchus sommeille encore; pour le
moment, le pampre apparaît moins que la roche; sous la surveillance des
propriétaires et des maîtres vignerons, qui ne les aident guère que du
regard, de pauvres femmes sont en train d’échalasser ce tuf rebelle
à leurs efforts. Dans certains villages, du côté d’Ingelheim, rive
gauche, les femmes seules cultivent la vigne et fabriquent le vin; les
hommes le boivent. C’est ce qu’on appelle la division du travail.
* * * * *
Depuis deux heures déjà nous voguons, non à pleines voiles, mais à
pleine vapeur; le trouble de ma tête s’est dissipé; je commence à avoir
le pied marin; j’examine avec calme, sans parti pris d’enthousiasme ou
de dénigrement, et, je le déclare, ce voyage, tant vanté, sur le Rhin,
dans le Rheingau, me paraît d’une monotonie désespérante. J’ai entendu
parler des bords de la Seine, d’Yvetot à Honfleur, de ceux de la
Loire, des Ponts-de-Cé à Nantes: était-ce la peine de venir en Prusse,
de changer, d’allonger ma route?... Silence, profane! Le soleil,
jusqu’alors voilé et comme enveloppé dans ses courtines, vient de se
réveiller en sursaut; il s’élance de son lit, il éclate, il embrase;
quelque chose de grand se prépare; le soleil sait ce qu’il fait.
* * * * *
Nous venons de tourner Bingen, où le Rhin forme un coude, comme
refoulé par la Nahe, qui y débouche. A partir de là, les collines se
transforment en montagnes, les montagnes se couronnent de ruines,
castels et châteaux forts démantelés, tanières vides de ces hommes
de proie, de ces anciens graffs, margraves, rheingraves, burgraves,
seigneurs-brigands, dont chacun étendait sa longue épée en travers
du Rhin pour prélever son droit de passage. Tout s’anime, grandit et
prend des proportions sublimes. Les villages de la côte sont eux-mêmes
plus variés, plus pittoresques; le fleuve, resserré entre ses rives,
entravé par les rocs saillis du fond de ses eaux, lutte contre eux, se
débat, se gonfle, mugit; il cesse de paraître une immense lagune à la
surface endormie, au fond vaseux, pour revêtir tout à coup un aspect
torrentueux et redoutable.
J’étais tombé dans l’extase. Immobile comme un héron, me tenant
sur mes deux jambes cependant, et m’appuyant même d’une main à la
balustrade du bateau, je vis ainsi, tour à tour, passer sous mes yeux,
Bacharach, avec ses roches volcaniques, ses ruines celtiques et ses
ruines romaines; le château de Pfaltz, insolemment planté au milieu
du fleuve. C’était là qu’autrefois venaient faire leurs couches les
princesses palatines, bien assurées alors contre toute visite importune
ou inattendue. Le château de Pfaltz était le plus clairvoyant en fait
de contrebande, le plus difficile à franchir sans droit de passe, des
trente-deux bureaux de péage bastionnés qui s’imposaient aux bateaux
de commerce, aux trains de bois de la forêt Noire, comme aux simples
barques de pêche.
Plus loin, dominés par le vieux château de Schœnberg, s’élèvent les
tours et les clochers d’Oberwesel, petite ville aux merveilleux
alentours, auxquels rien ne manque sous le rapport du pittoresque,
les eaux, les bois, les ruines, les rochers, les cascades, ni les
paysages joyeux, ni les sites âpres et sauvages. Aussi, là, m’a-t-on
dit, accourent à la recherche de l’inspiration tous les rapins de
l’Allemagne; c’est le Barbison germanique.
Pourquoi les élèves peintres de Vienne, de Munich et de Berlin ne
vont-ils pas étudier la nature à Barbison, et les nôtres à Oberwesel?
Les Allemands y gagneraient de connaître un peu mieux les beaux
arbres et les beaux grès de notre forêt de Fontainebleau, dont nous
commençons à nous lasser; et nous autres, Parisiens sédentaires,
nous pourrions faire à domicile (Dumas, Hugo et Texier, le charmant
conteur, aidant) un délicieux voyage sur les bords du Rhin. On m’a
dit aussi que messieurs les artistes allemands, en quittant la ville,
leurs cartons chargés d’esquisses, ne manquent pas de la saluer,
à voix retentissante, de cette question: «Quel est le bourgmestre
d’Oberwesel?--Esel (un âne),» répond l’écho, devenu forcément complice
de ce calembour semi-acoustique.
* * * * *
Mais le son du cor se fait entendre; l’écho le répète, comme il a
répété le jeu de mots peu révérencieux envers l’autorité municipale
de messieurs les étudiants en peinture, comme tout à l’heure il
répétera de ses mille voix hurlantes le coup de carabine tiré, pour le
divertissement des passagers, par un homme embusqué sur le rivage.
Quand on revient de Francfort, on soupçonne facilement ce coup de
carabine de demander l’aumône. Il n’en est rien. L’administration
des bateaux à vapeur se charge des frais de la mousquetade comme de
ceux de la sérénade. De la cabane du chasseur de Lorelei, le cor a
retenti pour dire aux passagers: «Quittez les entre-ponts, interrompez
votre repas, votre sieste ou votre lecture, debout! Voici Lorelei,
le rocher de Lore, de Lore, la grande magicienne, dont la beauté,
inaltérable pendant des siècles, fit tourner la tête à dix générations
d’imprudents, jeunes ou vieux, qui osèrent la contempler en face.»
Mille versions contradictoires ont circulé sur le compte de cette belle
fée du Rhin; on en remplirait des volumes. Les unes la représentent
comme une fille maudite, une sirène sans queue de poisson, qui
entraînait au fond du gouffre tous ses adorateurs; les autres, comme
un génie bienfaisant venant au secours des naufragés et redoutable
seulement aux pervers. Sans manquer à ma promesse de m’abstenir de
légendes pendant ma traversée du fleuve, je crois pouvoir risquer
celle-ci, qui m’a été autrefois racontée par mon ami Sébastien Albin,
l’auteur des _Chants populaires_ de l’Allemagne.