II

NOTES PRISES SUR LE BATEAU A VAPEUR.--Bingen, Oberwesel,

etc.--LORELEI.--Histoire de l’Anglais phénoménal et de ses vingt

femmes.--Origine d’un conte de Perrault.--Grave accident.--La

maison du docteur Rosahl.--Une apparition inattendue.--Comme quoi

le mariage est un tourment plus encore pour les garçons que pour

les gens mariés.

A ma gauche, des rivages aplatis se perdent dans des plaines souvent

masquées par une multitude d’îles marécageuses. J’ignore si ces îles

appartiennent au grand-duc de Hesse, au prince de Nassau ou au roi

de Prusse. Pour le moment, des hérons en sont les seuls occupants.

Ceux-ci, quoique doués de la vie, à ce qu’on assure, debout sur une

patte, immobiles, imitent avec une exactitude presque servile les

allures engourdies, l’air digne et circonspect de leurs confrères

empaillés, les seuls de ces grands échassiers que j’eusse été à même

d’observer jusqu’alors.

La rive droite est plus accidentée. Des chaînes de collines, parsemées

de villages, s’étagent le long du fleuve; on dirait ces villages copiés

tous sur un modèle unique; il semble que c’est toujours le même, qui,

plus alerte que les hérons, se déplace et se retrouve sans cesse

devant vous. Les collines y sont presque nues; une terre avare en

recouvre à peine le fond rocheux. C’est là cependant que se trouvent

ces glorieux vignobles du Rudesheim, du Markobrunner, du Steinberg,

du Johannisberg; au mois de mai Bacchus sommeille encore; pour le

moment, le pampre apparaît moins que la roche; sous la surveillance des

propriétaires et des maîtres vignerons, qui ne les aident guère que du

regard, de pauvres femmes sont en train d’échalasser ce tuf rebelle

à leurs efforts. Dans certains villages, du côté d’Ingelheim, rive

gauche, les femmes seules cultivent la vigne et fabriquent le vin; les

hommes le boivent. C’est ce qu’on appelle la division du travail.

* * * * *

Depuis deux heures déjà nous voguons, non à pleines voiles, mais à

pleine vapeur; le trouble de ma tête s’est dissipé; je commence à avoir

le pied marin; j’examine avec calme, sans parti pris d’enthousiasme ou

de dénigrement, et, je le déclare, ce voyage, tant vanté, sur le Rhin,

dans le Rheingau, me paraît d’une monotonie désespérante. J’ai entendu

parler des bords de la Seine, d’Yvetot à Honfleur, de ceux de la

Loire, des Ponts-de-Cé à Nantes: était-ce la peine de venir en Prusse,

de changer, d’allonger ma route?... Silence, profane! Le soleil,

jusqu’alors voilé et comme enveloppé dans ses courtines, vient de se

réveiller en sursaut; il s’élance de son lit, il éclate, il embrase;

quelque chose de grand se prépare; le soleil sait ce qu’il fait.

* * * * *

Nous venons de tourner Bingen, où le Rhin forme un coude, comme

refoulé par la Nahe, qui y débouche. A partir de là, les collines se

transforment en montagnes, les montagnes se couronnent de ruines,

castels et châteaux forts démantelés, tanières vides de ces hommes

de proie, de ces anciens graffs, margraves, rheingraves, burgraves,

seigneurs-brigands, dont chacun étendait sa longue épée en travers

du Rhin pour prélever son droit de passage. Tout s’anime, grandit et

prend des proportions sublimes. Les villages de la côte sont eux-mêmes

plus variés, plus pittoresques; le fleuve, resserré entre ses rives,

entravé par les rocs saillis du fond de ses eaux, lutte contre eux, se

débat, se gonfle, mugit; il cesse de paraître une immense lagune à la

surface endormie, au fond vaseux, pour revêtir tout à coup un aspect

torrentueux et redoutable.

J’étais tombé dans l’extase. Immobile comme un héron, me tenant

sur mes deux jambes cependant, et m’appuyant même d’une main à la

balustrade du bateau, je vis ainsi, tour à tour, passer sous mes yeux,

Bacharach, avec ses roches volcaniques, ses ruines celtiques et ses

ruines romaines; le château de Pfaltz, insolemment planté au milieu

du fleuve. C’était là qu’autrefois venaient faire leurs couches les

princesses palatines, bien assurées alors contre toute visite importune

ou inattendue. Le château de Pfaltz était le plus clairvoyant en fait

de contrebande, le plus difficile à franchir sans droit de passe, des

trente-deux bureaux de péage bastionnés qui s’imposaient aux bateaux

de commerce, aux trains de bois de la forêt Noire, comme aux simples

barques de pêche.

Plus loin, dominés par le vieux château de Schœnberg, s’élèvent les

tours et les clochers d’Oberwesel, petite ville aux merveilleux

alentours, auxquels rien ne manque sous le rapport du pittoresque,

les eaux, les bois, les ruines, les rochers, les cascades, ni les

paysages joyeux, ni les sites âpres et sauvages. Aussi, là, m’a-t-on

dit, accourent à la recherche de l’inspiration tous les rapins de

l’Allemagne; c’est le Barbison germanique.

Pourquoi les élèves peintres de Vienne, de Munich et de Berlin ne

vont-ils pas étudier la nature à Barbison, et les nôtres à Oberwesel?

Les Allemands y gagneraient de connaître un peu mieux les beaux

arbres et les beaux grès de notre forêt de Fontainebleau, dont nous

commençons à nous lasser; et nous autres, Parisiens sédentaires,

nous pourrions faire à domicile (Dumas, Hugo et Texier, le charmant

conteur, aidant) un délicieux voyage sur les bords du Rhin. On m’a

dit aussi que messieurs les artistes allemands, en quittant la ville,

leurs cartons chargés d’esquisses, ne manquent pas de la saluer,

à voix retentissante, de cette question: «Quel est le bourgmestre

d’Oberwesel?--Esel (un âne),» répond l’écho, devenu forcément complice

de ce calembour semi-acoustique.

* * * * *

Mais le son du cor se fait entendre; l’écho le répète, comme il a

répété le jeu de mots peu révérencieux envers l’autorité municipale

de messieurs les étudiants en peinture, comme tout à l’heure il

répétera de ses mille voix hurlantes le coup de carabine tiré, pour le

divertissement des passagers, par un homme embusqué sur le rivage.

Quand on revient de Francfort, on soupçonne facilement ce coup de

carabine de demander l’aumône. Il n’en est rien. L’administration

des bateaux à vapeur se charge des frais de la mousquetade comme de

ceux de la sérénade. De la cabane du chasseur de Lorelei, le cor a

retenti pour dire aux passagers: «Quittez les entre-ponts, interrompez

votre repas, votre sieste ou votre lecture, debout! Voici Lorelei,

le rocher de Lore, de Lore, la grande magicienne, dont la beauté,

inaltérable pendant des siècles, fit tourner la tête à dix générations

d’imprudents, jeunes ou vieux, qui osèrent la contempler en face.»

Mille versions contradictoires ont circulé sur le compte de cette belle

fée du Rhin; on en remplirait des volumes. Les unes la représentent

comme une fille maudite, une sirène sans queue de poisson, qui

entraînait au fond du gouffre tous ses adorateurs; les autres, comme

un génie bienfaisant venant au secours des naufragés et redoutable

seulement aux pervers. Sans manquer à ma promesse de m’abstenir de

légendes pendant ma traversée du fleuve, je crois pouvoir risquer

celle-ci, qui m’a été autrefois racontée par mon ami Sébastien Albin,

l’auteur des _Chants populaires_ de l’Allemagne.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 57 / 76 题