Voilà comment, par suite de la maladresse de mon vieux Jean, je pris la
route de Prusse au lieu de celle de France. Je dirai bientôt par où il
en fut puni. Arrêtons-nous d’abord à Mayence, où je débutai par dîner
à table d’hôte, et où il me fallut forcément achever ma journée, le
bateau à vapeur ne devant se mettre en route que le lendemain, à onze
heures du matin.
Pour ceux qui ont horreur de la ligne droite, Mayence est un séjour
incomparable. Après mon dîner, j’y entrepris une petite promenade
au hasard; les rues à travers lesquelles je m’engageai, étroites,
tortueuses, tronquées, sont décorées à leurs encoignures d’images de
vierges et de saints; on dirait d’une ville du moyen âge; l’aspect
triste et sombre des habitations, le grand nombre d’églises et de
chapelles qu’on y rencontre, et les immondices entassées le long des
murs aident encore à l’illusion. Par droit légitime et reconnu, la
ville appartient au duc de Hesse-Darmstadt; mais en sa qualité de
place forte, par droit confédératif, elle est de fait occupée par les
Autrichiens et les Prussiens, qui s’y font quotidiennement la guerre
entre eux, en choisissant des cabarets pour champ de bataille. Aussi le
duc s’est-il bien gardé d’y établir sa résidence. Je suis porté à le
croire homme de bon sens et de bon goût.
Mayence ayant été sous le premier empire chef-lieu du département du
Mont-Tonnerre, il n’est pas rare d’y rencontrer, même parmi le peuple,
des gens parlant français. Je traversais une de ses ruelles; un
charbonnier, courbé sous son sac, et devant lequel je m’effaçai contre
le mur pour lui livrer passage, me salua par un: _Merci, monsieur_. Je
mis à profit ce commencement de conversation pour lui demander ce qu’il
y avait à voir à Mayence.
Il fit un quart de conversion, s’arrêta et me répondit: «Il y a à
voir les casernes, la fabrique d’armes, la forteresse, la poudrière,
l’arsenal, le parc d’artillerie, l’hôpital militaire et la prison
militaire; mais on ne voit rien de tout ça sans une permission du
gouverneur, qui ne l’accorde jamais.»
A mon tour, je le remerciai par un: _Merci, monsieur_, très-accentué.
Sous ce sac de charbon il devait y avoir un homme d’esprit, un homme
déclassé, comme nous disons à Paris.
Néanmoins, toujours marchant au hasard, la lumière se faisant sur
ma droite, j’eus la chance de me trouver face à face avec la statue
de Gutenberg, l’illustre associé de Faust et de Schœffer dans la
découverte de l’imprimerie. C’est de toute justice que Gutenberg soit
honoré dans sa ville natale; mais j’avais déjà rencontré sa statue à
Strasbourg, même à Francfort. Nulle part je n’ai entendu parler d’un
monument élevé à Schœffer ou à Faust.
C’est à dégoûter de la collaboration.
Je me rappelle une autre iniquité de ce genre, plus criante encore.
Au Rutli, trois hommes de cette même grande race allemande, Valter
Fürst, Melchthal et Stauffacher, collaborent ensemble en faveur de la
liberté de la Suisse. Consultez l’histoire, la légende, les musées,
les enseignes de cabaret et le grand Opéra; qui a bénéficié de leur
triomphe? Guillaume Tell, personnage plus qu’hyberbolique.
Cependant, je me trompe sur un point, le Faust, créateur de
l’imprimerie, eut sa récompense, son monument. Après qu’il eut figuré
sur tous les théâtres de marionnettes d’Allemagne et d’Angleterre, en
compagnie de Satanas, Gœthe en fit le héros de son célèbre drame, plus
fastidieux encore que philosophique. Il nous le représenta comme un
favori de la science, reniant Dieu, la vertu, l’humanité, et vendant
son âme au diable au prix de quelques années de jouissances matérielles.
De quoi vous plaindriez-vous maintenant, maître Faust? Persécuté de
votre vivant, vous voilà après votre mort déclaré vassal de l’enfer,
et cela par Wolfgang, qui ne devint grand et célèbre que grâce à votre
ingénieuse invention!
Tout en rêvassant, après avoir tourné encore sur ma droite, j’aperçus
un haut clocher hexagone, surmontant une église, puis deux églises,
puis trois églises, lesquelles, réunies, forment la cathédrale de
Mayence.
J’y entrai.
Sa principale décoration consiste en tombeaux d’archevêques. Ils
tapissent les murs des chapelles, les piliers de la nef; les abords
du maître autel en sont pavés. Au milieu des tombeaux de ces hauts
et puissants seigneurs ecclésiastiques, dont autrefois le pays
reconnaissait l’autorité temporelle, pourquoi ma pensée, au lieu de
s’assombrir, s’arrêta-t-elle exclusivement sur la coiffure de quelques
femmes agenouillées çà et là, ou se tenant par groupes à l’entrée du
chœur? Un léger mouchoir de fil ou de soie, jeté flottant sur leur tête
et dont les extrémités retombent aux quatre points cardinaux de leur
personne, voilà de quoi se composent ces coiffures qui, certes, ne
présentent d’extraordinaire que leur simplicité même. Cette simplicité,
contrastant avec le luxe de toutes ces tombes archiépiscopales, me
rappela une petite historiette assez curieuse, contée devant moi, une
heure auparavant, à la table d’hôte.
Vers 1780, un archevêque de Mayence, usant de son droit de souveraineté
pour prévenir l’invasion des mauvaises mœurs, avait décrété que tout
séducteur serait légalement forcé d’épouser sa victime. Quoi de plus
sage, quoi de plus juste qu’une pareille loi? Notre bon archevêque
cependant en prévoyait peu les conséquences.
Un mois plus tard, invoquant l’arrêt précité, une servante d’auberge
devenait la femme légitime d’un galant magistrat, lequel l’avait fait
tomber en faute.
Peut-être n’avait-il pas encore eu le temps de bien étudier la loi
nouvelle.
A partir de ce moment, toutes les filles de Mayence, les filles
sans dot, les filles majeures et montant en graine, les filles déjà
compromises, les laiderons, les petites ouvrières ambitieuses, se
mirent sous les armes. Le luxe envahit toute la population féminine de
la cité; pas une bourgeoise de troisième ordre, pas une servante qui ne
portât dentelles et broderies, avec fleurs, paillon, velours, broches
et flèches d’or ou d’argent sur leur chignon. Une chasse générale
était organisée contre les fils de famille, contre tout possesseur
d’une rente, d’une boutique, d’une maison, ou même d’un mince emploi
passablement rétribué. Plusieurs honnêtes citoyens donnèrent dans le
piége; les demoiselles à marier couraient les yeux fermés au-devant
d’une défaite que la législation transformait en victoire. La panique
prit aux hommes. Par un revirement bizarre, la pudeur, le sentiment de
la résistance, passèrent du camp des filles dans celui des garçons.
Parmi ceux-ci quelques-uns s’imaginèrent de diriger leurs batteries du
côté des femmes mariées; de là bruit et scandales publics.
O philanthropes irréfléchis, songez à ce bon archevêque de Mayence!
Monseigneur, reconnaissant combien cette loi, si équitable, si morale
en apparence, entraînait de désordres à sa suite, la supprima, laissant
aux filles le soin de se défendre elles-mêmes. Il la remplaça par un
édit somptuaire, interdisant, excepté aux grandes dames et aux bonnes
bourgeoises, les excès de toilette.
C’est depuis cet édit somptuaire que les femmes du peuple à Mayence
portent sur la tête ces mouchoirs flottants, devenus de mode
aujourd’hui.
J’avais inspecté tout ce que la ville renferme de curieux, à
l’exception de la forteresse et de la poudrière; mais comme la
poudrière avait fait sauter la forteresse, je crus devoir me dispenser
de cette double visite. D’ailleurs, tous ces engins de guerre, les
parcs d’artillerie, les arsenaux, même la vue des casernes, des prisons
et des hôpitaux militaires, ne me charment que médiocrement.
Pliant déjà sous le poids de mes courses opérées dans la matinée à
Francfort, je rentrai à l’hôtel; dans la rue du Rhin, sur le mur
même formant rempart, une inscription en lettres romaines, en style
lapidaire, me sauta aux yeux. Je n’aurais pas été fâché d’égayer la
relation de mon voyage par un peu d’archéologie; je la recueillis donc
précieusement, projetant de consulter sur sa date et sur l’importance
de sa signification le savant M. Beulé. Cette inscription, la voici
avec son texte exact:
PRO
CELERI MERCATURÆ
EXPEDITIONE
Quant à moi, je serais disposé à lui donner cette interprétation
vulgaire: ROULAGE A GRANDE VITESSE; j’espère que M. Beulé saura y
trouver une version plus romaine, plus digne de la haute antiquité que
je lui présume. En tout cas, il aura à me rendre compte de la valeur
mystérieuse de ces lettres majuscules intercalées dans la phrase
latine. J’y ai vainement cherché un sens ou une date; mais c’est
son métier de trouver et non le mien; il a bien trouvé l’acropole
d’Athènes, et peut-être aujourd’hui celle de Carthage.
Sur cette même place, je devais recueillir autre chose qu’une
inscription, un béotisme de Jean. Je le vis passer une lettre à la
main, se dirigeant vers la poste.
«A qui viens-tu d’écrire? lui demandai-je.
--A Madeleine, me répondit-il; elle présente ses respects à monsieur.»
Il y a vraiment une curieuse étude métaphysique à faire sur mon vieux
Jean, sur le vagabondage de sa pensée, sur cette solution de continuité
entre son idée première et celle qui la suit. Jean n’est pas plus sot
qu’un autre; il est plus distrait, il se transporte, il possède le don
d’ubiquité plus facilement qu’un autre, voilà tout. Une demi-heure
n’était pas écoulée qu’il me régalait d’un nouveau béotisme du même
genre.
Je me disposais à me coucher, quoiqu’il fît grand jour encore.
De retour de la poste: «Si monsieur n’a plus besoin de mes services,
me dit Jean, je serais bien aise d’aller faire un tour au prêche.
--Comment, au prêche? m’écriai-je; es-tu donc devenu protestant?
--Oh! je ne suis point un _idolâtre_, monsieur le sait bien; mais je
désire pouvoir raconter à Madeleine comment ces gens-là prient le bon
Dieu.
--Va pour le prêche! lui dis-je; je serais désolé de priver Madeleine
d’un pareil récit.»
Il commença par tourner dix fois dans ma chambre, en répétant à voix
basse:
«Je vais au prêche! je vais au prêche!» Puis, au moment de sortir, il
reprit: «Si monsieur a des ordres à me donner, monsieur me sonnera.»
Et il ferma la porte sur lui.
Évidemment, en prononçant ces derniers mots, Jean n’était plus à
Mayence, dans une chambre d’auberge; il était à Paris, dans ma chambre
à coucher; il n’allait plus au prêche, il allait rejoindre Madeleine
dans sa cuisine.
A quoi employai-je ma matinée du lendemain? Ah! je me rappelle.... Je
pris une voiture et me fis d’abord conduire à Castel, que je n’avais
pas eu le temps de bien voir la veille; je traversai de nouveau cet
immense pont, en partie mobile, jeté sur le fleuve. En cet endroit, le
Rhin n’a pas moins de quatre cent soixante-quinze mètres de largeur.
Je parcourus toutes les rues du village le nez en l’air. C’était folie
à moi. Les belles dames ne se mettent pas à leur fenêtre de si bon
matin.... Oui, pourquoi ne l’avouerais-je pas? Dans l’espérance de
la revoir, ma savante compagne de voyage, ma gracieuse apparition de
l’observatoire de Gespell, j’étais retourné là où je l’avais laissée à
notre descente du chemin de fer. En étais-je donc sérieusement épris?
Un pareil mot ne convient ni à mon âge ni à mon caractère; mais les
plaisirs de la vue, l’admiration que nous cause un charmant visage,
sont-ils des jouissances à dédaigner? On retourne voir un tableau, une
vierge gracieuse de Raphaël, une des beautés robustes de Rubens; les
femmes en peinture posséderaient-elles seules le privilége de nous
rappeler à elles? On entend deux fois, dix fois, avec un charme de
plus en plus vif une partition de Mozart ou de Rossini; pourquoi une
conversation tour à tour grave et enjouée nous plairait-elle moins? La
parole n’a-t-elle pas son harmonie aussi bien que le chant? D’ailleurs,
ma pensée, teintée de noir par le contact de cette Mayence guerrière et
ténébreuse, avait besoin de secouer ses ailes au soleil de la France,
et pour moi, Mme de X.... résumait en elle la splendide image de la
patrie absente. Jamais, depuis ma sortie de France, voix plus française
n’avait vibré à mon oreille; Thérèse possédait une voix expressive,
mais non une voix de Paris; la sienne se trouvait quelque peu faussée
par des intonations de province, ou plutôt belges.... Allons, vieux
fou, tu commences à devenir aussi bête que Jean; laisse là Thérèse et
Mme de X..., qui ne songent plus guère à toi, et achève ta promenade
solitaire du matin.
Ignorant complétement le pays et ne pouvant me renseigner auprès du
cocher, qui ne savait pas un mot de français, je dus me laisser aller
à sa guise. Nous suivîmes une route ouverte entre des coteaux chargés
de vignes; à notre droite, se montrait le bourg de Kostheim, avec ses
riches cultures, ses vallées ravissantes, traversées par un ruisseau.
Mon cocher, après m’avoir fait signe de le suivre, se mit à gravir une
colline, du sommet de laquelle je pus jouir de la vue du confluent du
Rhin et du Mein. Je remontai ensuite en voiture pour arriver vingt
minutes après à Hocheim, village situé en plein vignoble, et où le
cheval, cette fois, s’arrêta de lui-même devant une petite auberge de
médiocre apparence. Dans des circonstances identiques, il avait, je
le suppose, pour habitude de se reposer là et même d’y déjeuner: car,
au léger hennissement qu’il fit entendre, un garçon accourut et lui
servit sur place un demi-picotin d’avoine; le cocher tira de sa voiture
un morceau de pain et de fromage. Pourquoi n’aurais-je pas suivi leur
exemple? Le pays me plaisait, l’air vif du matin me mettait en appétit;
c’était un moyen comme un autre d’utiliser le temps de la halte. Je
demandai des œufs et une bouteille de vin du pays.
«Vin vieux? me dit la fille de service en bon français.
--De votre meilleur, parbleu!»
Les œufs étaient frais, et le petit vin me parut vraiment fort
agréable. Après en avoir bu un verre, j’en offris au cocher; j’en
aurais offert au cheval s’il avait été d’humeur à l’accepter; puis,
lorsque tous trois nous eûmes achevé notre déjeuner, tirant un florin
de ma poche, je le présentai à la fille, qui de son côté me présenta la
carte à payer. Le total se montait à 5 florins (10 francs 75 centimes
de notre monnaie)! En voilà le détail appréciable:
Trois œufs à la coque » fr. 30 c.
Vin Dom Déchan, année 1842, une bouteille 10 45
------------
Total 10 fr. 75 c.
Et on ne m’avait compté ni le pain ni le sel, d’après les usages de la
vieille hospitalité allemande!
Devant ce total j’étais resté frappé d’immobilité, dans un de ces
étonnements cataleptiques que je semblais avoir emprunté à mon vieux
Jean. Enfin, je payai, en ajoutant au total le pourboire de la fille.
Avis aux voyageurs qui s’aventurent à goûter les petits vins du pays.
Le vin de Hocheim rivalise avec le Steinberg-Cabinet, même avec le
Johannisberg, et se vend communément mille florins la pièce.
Plus riche de cette connaissance nouvelle, acquise au prix de dix
francs soixante-quinze centimes, je rentrai à Mayence. Une heure après,
je montais sur le bateau à vapeur.
Loin, bien loin de moi la pensée de redire après MM. Victor Hugo
et Alexandre Dumas, ces grands navigateurs du Rhin, les légendes
historiques ou traditionnelles dont ses bords sont parsemés; de ce
côté, garder un silence respectueux est tout à la fois de mon devoir
et de mon intérêt. Cependant, peut-être ai-je trouvé une autre piste
non moins curieuse à suivre. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à
Coblentz, en Prusse, malgré ces uniformes prussiens qui, penchés sur
les parapets du quai, assistent à notre départ. De ce quai, un homme en
paletot du matin m’envoya, de la tête et de la main, des signes de bon
voyage, signes affectueux que je m’empressai de lui rendre avec usure,
jusqu’à ce qu’il portât la main à ses lèvres. Je m’aperçus seulement
alors que toute cette affectueuse télégraphie n’était adressée à nul
autre qu’à une jeune dame placée derrière moi.... Rouge de honte, je
m’esquivai derrière le tambour des roues. Tout à coup, la machine
s’ébranle, le pont frémit sous mes pieds, le rivage mayençais recule
devant nous, le bateau gagne le large, mes yeux se troublent, ma
poitrine se gonfle, je chancelle.... Pour la première fois de ma vie
j’entreprends un voyage à grandes eaux!... Gare au mal de mer!