I
Nouveau crochet dans mon itinéraire.--MAYENCE.--Gutenberg,
Guillaume Tell et leurs collaborateurs.--Le camp des filles et le
camp des garçons.--Découverte archéologique.--Une bouteille de
petit vin.--Bateau à vapeur.
Depuis huit jours j’ai quitté Francfort, depuis huit jours j’ai
retrouvé ma vie habituelle; je vis à la campagne, à huis clos il est
vrai, mais j’ai des fleurs sous les yeux, leurs parfums montent jusqu’à
moi; des coteaux chargés de vignes m’entourent, un beau fleuve se
promène à distance sous mon regard; cependant ce beau fleuve, ce n’est
pas la Seine; ces vignobles ne produisent pas l’excellent petit vin
dont Louis XII et Henri IV estimaient tant la piquante saveur; ces
fleurs, ces parfums, ne sont pas un produit de mon jardin; je ne suis
pas à Marly, je ne suis pas même en France! Qui le croirait, depuis
toute une semaine je vis dans les États et sous la protection de Sa
Majesté le roi de Prusse, banlieue de Coblentz, bords du Rhin!
De ce crochet inattendu qui, de nouveau, vient de fausser mon
itinéraire, je ne suis pas responsable cette fois. Une maladresse
de Jean en est cause; cette maladresse, il a failli la payer de sa
vie. Mon pauvre vieux Jean! quelle peur il m’a faite! Dieu soit loué,
le danger est passé; le médecin est content. Depuis deux jours, ses
hallucinations ont cessé; moi-même, je lui ai fait prendre son premier
potage, et il m’a reconnu; il a baisé ma main en m’appelant son jeune
maître. Voilà une semaine entière que je remplis auprès de lui mes
humbles fonctions de garde-malade; aujourd’hui encore, c’est au pied
de son lit que, voyageur stationnaire, je reprends le cours de ma
relation, à partir de Francfort.
Avant de faire mes adieux à la belle et savante Mme de X..., j’avais
ordonné à Jean de porter à l’embarcadère du chemin de fer nos bagages,
c’est-à-dire sa petite malle, dans laquelle j’avais introduit mon
album, les plantes recueillies par moi à Bade et dans la forêt Noire,
et quelques-unes de mes nouvelles acquisitions.
Je gagnais donc seul la porte du Taunus pour le rejoindre; en
traversant l’interminable place du Marché, je jette un regard dans une
boutique remplie de toutes sortes d’objets, de tablettes de chocolat,
de peignes, de verres de Bohême; mais ce que j’y vois de plus curieux,
ce que certes je ne m’attendais guère à y rencontrer, c’est Jean.
Tranquillement assis au fond du magasin, il examinait avec une grande
attention des _rats de cave_ dorés dont les longues bougies, habilement
repliées sur elles-mêmes, figuraient des sphères, des cubes, même des
vases, avec leurs anses et leurs piédouches. C’était là, je n’en doute
pas, un cadeau destiné à Madeleine.
Son emplette faite, quand il me trouve devant lui sur le seuil
du magasin, il s’étonne, lève ses bras au ciel selon sa manière
accoutumée, et me suit; mais à notre arrivée à l’embarcadère je
m’aperçois qu’il m’a suivi les bras ballants:
«Malheureux! et notre malle? Tu l’auras oubliée dans cette boutique!
--Que monsieur reste paisible, me répond-il, en accompagnant ses
paroles d’un geste et d’un sourire des plus rassurants; sur ma route,
j’ai rencontré le garçon de l’hôtel; il transportait commodément, dans
une bonne brouette, les bagages de madame, et puisque monsieur voyage
avec madame...»
Il n’acheva pas. O mon vieux Jean, ô mon bon et fidèle serviteur,
qu’avec plaisir je t’aurais étranglé! Voilà probablement ce qu’il lut
dans mon regard; car, interrompant tout à coup sa phrase, il retomba
dans une de ces attitudes ébahies plus grotesques qu’académiques.
Sans lui donner le temps de s’y fixer, je lui ordonnai de courir
sur-le-champ à l’embarcadère de Mayence, et d’en rapporter la malle.
Le train de Francfort pour Heidelberg se mettait en route lorsqu’il
revint, les bras toujours ballants. Il n’avait rien pu trouver, ni
la malle, ni le garçon de l’hôtel. Je retournai avec lui à l’autre
embarcadère. Enfin, pour être bref, je revis là Mme de X... Se
rappelant que j’étais venu de Paris par la route de Strasbourg, de
Carlsruhe et d’Heidelberg, elle s’étonna que je n’eusse pas songé à
y retourner par Mayence et les bords du Rhin. En la regardant, je
me laissai facilement convaincre; une fois encore, je voyageai près
d’elle, causant beaux-arts, littérature, et un peu anatomie. Au bout
d’une heure, nous arrivions à Castel, qu’un pont jeté sur le Rhin
sépare seul de Mayence, et où elle devait s’arrêter quelques jours chez
des amis.