IX

FRANCFORT.--Le gué des Francs.--HANS DU SANSONNET.--Les

millionnaires.--La Judengasse.--La mère des quatre

Rothschild.--La maison de Gœthe.--Rencontre avec

Méphistophélès.--Lili et Bettina.--Visite au Rœmer.

Vers la fin du huitième siècle, par une belle et fraîche matinée de

juin, un jeune garçon, sabotier de son état, pour le moment oiseleur

par amour, avait étendu ses filets et fixé ses gluaux le long de la

rive droite du Mein. En face de lui, de l’autre côté de la rivière,

s’étendait cette immense forêt hercynienne dont la traversée, au dire

de César, exigeait soixante journées de marche. Abrité derrière une

roche, notre adolescent sifflait, pipait, imitant de son mieux le chant

des oiseaux qu’il espérait attirer dans ses piéges, soit de la plaine,

soit de la forêt. A sa blonde fiancée il avait promis de rapporter un

rossignol, ou tout au moins un sansonnet. Mais rien ne répondait à ses

appels. Il s’étonnait, il s’irritait de ce silence complet, continu,

inaccoutumé, quand un léger gazouillis s’éleva des buissons de la

plaine et des roseaux du fleuve. A ce gazouillis, des lisières de la

forêt répondit le roucoulement des ramiers; notre oiseleur se frotta

les mains; mais au chant des oiseaux venait de succéder un bruit sourd

et profond, semblable à celui que fait le vent s’engouffrant dans les

hautes futaies. Cependant pas une feuille ne bougeait aux arbres. Sous

les buissons comme sous les roseaux, tout était redevenu muet, et, au

lieu de rossignols et de sansonnets, des milliers d’oiseaux de proie

volaient éperdus sur la cime des chênes et des sapins. Tout à coup, des

hurlements, des vagissements, des bramements retentirent en cris de

détresse.

Notre oiseleur-sabotier, chrétien depuis un an à peine, et non

déshabitué de ses anciennes croyances, pensa que le dieu Thor, armé de

sa lourde massue de fer, venait de se mettre en chasse. Il releva ses

filets en toute hâte, et s’enfuit. Mais le jeune homme était curieux

(je ne l’en blâme pas); parvenu au sommet d’une colline, il fit taire

un instant sa frayeur et se retourna.

La vieille Hercynie, prise d’un haut-le-cœur, semblait vomir à la

fois tout ce que dans ses vastes enceintes elle contenait de cerfs,

de loups, de lynx, de sangliers, d’ours et de taureaux sauvages. Il

put les voir, inoffensifs les uns envers les autres, ralliés par une

terreur commune, errer pêle-mêle aux abords de la forêt. Les lièvres,

les renards, les putois leur trottaient entre les jambes sans exciter

leur colère ni même leur attention. Puis, tous rentraient sous les

hauts taillis, pour en ressortir aussitôt en recommençant leur

effroyable symphonie.

Plus expérimentée qu’eux, plus effrayée peut-être, une biche, au pelage

fauve, l’œil inquiet, la narine ouverte, l’oreille au vent, au lieu

de retourner sur ses pas, s’avança jusqu’aux bords du fleuve. Après

l’avoir interrogé du bout de ses fuseaux, elle le franchit, non à la

nage, mais à gué, car sur ce point existait un gué, qui non-seulement

aida le pauvre animal à mettre les flots du Mein entre lui et le

danger, mais, par voie d’imitation, rendit le même service à un grand

nombre de personnages bien autrement importants.

Du haut de son éminence, l’oiseleur-sabotier, qui ne songeait plus

guère alors ni aux rossignols ni aux sansonnets, ni peut-être à sa

blonde fiancée, vit, à travers les branchages, apparaître une foule de

figures plus hideuses encore que celles des ours et des sangliers. Il

crut à une invasion de l’Olympe scandinave. Ses anciens dieux, par lui

récemment désertés, venaient lui demander compte de son apostasie.

Ces dieux vengeurs n’étaient autres que de pauvres soldats francs mis

en déroute par un ennemi supérieur en nombre, comme on disait déjà au

huitième siècle. Avant de marcher au combat, dans la louable intention

d’inspirer la terreur à leurs ennemis, ils s’étaient revêtus de la peau

de toutes sortes de bêtes féroces, moyen qui leur avait peu réussi

cette fois, et, serrés de près par un vainqueur acharné et impitoyable,

ils prévoyaient tristement que le Mein allait leur servir à tous de

tombeau, quand le passage de la biche au pelage fauve signala une voie

de salut.

Ils franchirent le gué à leur tour, d’abord au nombre de cent, puis

de mille, puis de dix mille. Et quand ils furent réunis en ordre dans

la plaine, un homme haut de six pieds, qui semblait les dépasser par

son autorité aussi bien que par sa taille, s’avança au milieu d’eux

et tomba à genoux après avoir fait le signe de la croix, mouvement

aussitôt imité par ses dix mille compagnons.

Le jeune oiseleur-sabotier, comprenant qu’il avait affaire à des

chrétiens, descendit de sa colline, mais s’arrêta à mi-côte en voyant

l’homme de six pieds agiter en l’air sa longue lance, l’implanter dans

le sol d’une main vigoureuse, et adresser à ses soldats quelques mots

dont ces derniers seuls parvinrent à son oreille.

«FRANKEN-FURTH!»

Cet homme de six pieds, c’était l’empereur Charlemagne.

Tombé dans une embuscade de Witikind, cerné par la double armée

des Saxons et des Danois, il rendait grâce à Dieu de sa délivrance

inespérée, et prenait devant lui l’engagement d’établir là une

forteresse qui porterait le nom de Franken-Furth, _le gué des Francs_.

Nul ne paraissait plus songer à la biche au pelage fauve, et sans elle,

cependant, c’en était fait du grand empire carlovingien, et même de la

religion chrétienne en Allemagne.

Je sais bien que l’histoire est pleine de biches qui frayent ainsi

la route devant des armées conquérantes ou fugitives, demandez à M.

Michelet; mais la biche de Franken-Furth est une biche authentiquement

historique.

Autour de la lance de Charlemagne s’était élevée la forteresse du

Franken-Furth; autour de la forteresse, et sous sa protection, les

maisons et les cabanes vinrent se grouper; plus tard, autour des

maisons et des cabanes, des fortifications se dressèrent.

Ainsi naquit Francfort, _le gué des Francs_. Cette ville, née

française, comme bien d’autres villes en deçà et au delà du Rhin, eut

une croissance tellement rapide, que notre jeune oiseleur-sabotier y

demeurait déjà avec sa femme dès leur second enfant. On le nommait

Hans du Sansonnet, parce que devant sa porte se tenait dans sa cage

un sansonnet très-intelligent, qui disait: _Bonjour, monsieur_ (guten

morgen, mein herr), à tous les passants, hommes ou femmes. A son

neuvième enfant, Hans était un des notables de l’endroit. Alors, les

sabotiers jouaient un rôle à Francfort, où tout le monde portait des

sabots. Aujourd’hui, les banquiers et les libraires y ont le pas sur

les sabotiers.

Francfort est une république non démocratique, une république _sui

generis_, et Lycurgue y serait le très-mal venu. Le peuple s’y divise

en deux classes. Dans la première sont les millionnaires; dans la

seconde, ceux qui sont en train de le devenir. J’y ai parcouru la

rue des Millionnaires, le boulevard des Millionnaires, promenade

délicieuse, édifiée sur les ruines des anciennes fortifications de

la ville. La Zeil est la rue où s’étalent les boutiques les plus

splendides, les plus riches de Francfort; si ce n’est pas la rue des

Millionnaires, c’est du moins celle des millions.

Je lui préfère cependant la _Judengasse_, la rue des Juifs, sa voisine,

une rue de millionnaires encore, mais où les millions se cachent sous

des haillons, et d’un petit air piteux semblent demander l’aumône.

Autrefois c’était une longue rue noire, étroite, tortueuse; l’air et

la lumière y pénétraient à peine; les logis, bas et serrés, semblables

à des alvéoles dans une ruche d’abeilles, se pressaient poltronnement

comme pour se prêter une assistance mutuelle. Là régnait l’activité de

cette forte race indomptée, invincible, endurcie au martyre, qu’une

loi stupide, en lui interdisant la propriété du sol et de tous biens

immeubles, condamnait à accumuler des trésors et à les cacher; là,

chaque maison était à la fois un magasin et une forteresse.

L’histoire seule de la Judengasse de Francfort, avec les pillages,

les tortures, les meurtres dont elle a été témoin, serait l’histoire

entière des Juifs au moyen âge et bien plus tard encore. Aujourd’hui,

elle est plus large, plus aérée, malgré ses allures encore décrépites

et chancelantes.

Ce qui me toucha à l’aspect de la Judengasse, c’est qu’elle dut sa

transformation aux saintes vertus de la famille, à la religion du

souvenir d’une part, à l’amour filial de l’autre. Les quatre Rothschild

y sont nés, dans cette maison étroite et longue qui porte le nº 153.

Aussi puissants que des rois, quand ils habitaient des palais à Vienne,

à Londres, à Paris, à Francfort, leur mère s’obstinait à rester dans

cette bicoque, où elle avait fermé les yeux à son père, à son mari, où

quatre fois elle était devenue mère. Ne pouvant vaincre cette humble et

tenace résolution, n’osant même toucher à cette relique de bois et de

moellons pour la solidifier ou l’embellir, sous peine de profanation,

à la digne fille d’Israël ses fils donnèrent la seule chose qu’elle

ne pût les empêcher de lui donner, de la lumière et de l’espace. Ils

achetèrent une partie de la rue, firent abattre les constructions qui

lui faisaient ombre, et trente maisons tombèrent et des sommes énormes

furent dépensées pour régaler leur mère d’un rayon de soleil.

Voilà comment la Judengasse d’aujourd’hui n’est plus tout à fait

semblable à celle d’autrefois.

On a assez exalté les vertus des pauvres gens, ma foi! il ne me

déplaît pas d’avoir en passant à glorifier celles d’une famille de

millionnaires, à laquelle, du reste, je m’engage à ne jamais faire un

emprunt, engagement que bien des souverains n’oseraient prendre.

Tout voyageur en traversant un pays a sa visée qui lui est propre; le

minéralogiste y cherche des roches et des cristallisations; le peintre,

des tableaux. Hier, dans ce même compartiment du chemin de fer où nous

étions installés l’un vis-à-vis de l’autre, la belle dame et moi, se

trouvait un monsieur à la physionomie grave et méditatrice; je l’aurais

pris pour un magistrat. Il paraissait connaître parfaitement le pays;

en passant devant Manheim, je lui demandai ce qu’il y avait de curieux

à voir dans cette ville:

«Un orchestre sans chef d’orchestre,» me répondit-il. A la station de

Darmstadt, de lui-même il me renseigna:

«C’est ici que sous la direction de l’abbé Vogler se sont formés les

illustres maîtres Weber et Meyerbeer.»

Évidemment, ce prétendu magistrat était un musicien. Quant à moi,

poëte, botaniste et légendaire, j’avais trois visées différentes,

et, à Francfort, toutes trois convergeaient à la fois vers une même

individualité, le célèbre Wolfgang Gœthe, l’auteur de _Werther_, de

_Wilhem Meister_, de _Faust_, de _Goëtz de Berlichingen_ et du _Roi des

Aunes_; tout le monde connaît Gœthe, Gœthe le classique, le romantique,

l’olympien, le grec, le païen, le Protée; mais le grand poëte, le

grand romancier était aussi un grand botaniste, ce dont ses nombreux

biographes n’ont pas paru se douter.

En 1789, âgé de quarante ans alors, il publia la _Métamorphose des

plantes_, ouvrage qui devait faire révolution dans la science.

Pourtant, à l’époque de sa publication, les savants, à qui il

s’adressait spécialement, n’y voulurent voir que l’œuvre d’un poëte et

détournèrent les yeux; les lecteurs ordinaires du poëte, l’examinant

sous son côté purement littéraire, se dirent tout bas que le grand

Wolfgang baissait, et jetèrent le livre loin d’eux. En France, Laurent

de Jussieu le ramassa; un demi-siècle plus tard, il servait de point de

départ à la _Morphologie végétale_ d’Auguste de Saint-Hilaire.

Voilà comment Gœthe m’attirait de trois points à la fois.

Levé de bon matin, je demandai au keller de l’hôtel de m’indiquer

la maison de Gœthe. Il me conseilla d’aller plutôt voir celle de M.

Bethmann le banquier, celle de M. Rothschild, ou une maison toute neuve

qu’on venait de bâtir dans la Zeil; toutes trois, selon lui, bien plus

belles que celle de M. Gœthe, déjà vieille et sentant mauvais, vu son

voisinage du marché aux Herbes.

Je me rendis au marché aux Herbes, en décrivant une courbe du côté de

la Zeil et de la rue des Juifs, et je m’arrêtai d’abord à la poste aux

lettres. Brascassin s’était engagé à me donner des nouvelles d’Antoine

et de l’Américain par le plus prochain convoi; à la poste, les bureaux

étaient fermés; on me dit de repasser dans deux heures.

La maison de Gœthe, d’assez belle apparence, avec son rez-de-chaussée,

ses deux étages et sa double mansarde, porte cette inscription sur un

tableau de marbre blanc: _Ici naquit Jean Wolfgang Gœthe, le 28 août

1749_.

J’essayais de déchiffrer l’inscription, quand une voix, qui semblait

sortir de dessous terre, me la traduisit littéralement en bon français.

Je me retournai; je vis près de moi un petit homme boiteux, carré,

trapu, appuyé sur une béquille; il portait un tablier de cuir, son

teint était d’un rouge de brique, son œil noir brillait d’un éclat

étrange, et ses sourcils, avec leurs deux pointes retroussées, se

dessinaient sur son front comme un paraphe renversé. J’aurais pu le

prendre pour Asmodée, le diable boiteux, si le lieu de la scène ne

m’avait plutôt rappelé un autre diable, Méphistophélès.

Du bout de sa béquille il me montra en ricanant trois petites lyres

sculptées dans l’encadrement de la porte, et sans que j’eusse en rien

provoqué ses confidences:

«Les badauds de Francfort, me dit-il, répètent à qui veut l’entendre

que le père futur de Wolfgang, prévoyant qu’un jour un grand poëte

devait naître de lui, fit placer là comme emblème prophétique ces trois

lyres surmontées d’une étoile. Ah! la bonne farce! monsieur, la bonne

farce! La vérité est que le grand-père Gœthe, celui qui fit construire

cette maison, était maréchal ferrant; le bonhomme ne rougissait pas

du métier qui l’avait enrichi; il décora sa construction nouvelle de

trois fers à cheval, comme armes parlantes. Pris de vanité lors de son

mariage avec la fille du sénateur Textor, son petit-fils, le père futur

de Wolfgang, avocat conseiller, rentrant chez lui avec sa femme, fut

tout à coup saisi de honte à la vue de ces armes parlantes, qui lui

rappelaient son origine plébéienne. Craignant les brocards du marché

aux Herbes, lesquels brocards pouvaient même prendre la forme de

trognons de choux, s’il faisait complétement disparaître l’enseigne

de son grand-père le maréchal ferrant, à ses fers à cheval, l’avocat

conseiller mit des cordes, et il en fit des lyres, sans songer le

moins du monde à monsieur son fils, encore à naître; voilà la vérité,

monsieur. Ah! la bonne farce! la bonne farce!»

Le trouvant si bien renseigné, je demandai à Méphistophélès si Gœthe

n’avait pas composé quelqu’un de ses ouvrages dans cette maison.

«_Werther!_ monsieur, _Werther!_ l’histoire de ses premières amours.

--Vous vous trompez, lui dis-je; on m’a cité comme le héros vrai du

roman un jeune homme portant le nom de Jérusalem, un juif sans doute.

--Ah! la bonne farce! encore un conte, monsieur, encore un conte!

Lorsque Wolfgang étudiait le droit à Strasbourg, il fit la connaissance

d’une belle Alsacienne, la fille aînée du pasteur Brion, une digne

personne! chaque soir il allait la visiter au village de Sesenheim,

où il la trouvait occupée à débarbouiller ses petits frères et ses

petites sœurs; elle écoutait ses doléances tout en raccommodant leurs

nippes, et en pensant à un autre beau garçon qu’elle allait épouser,

car elle avait vingt-cinq ans, monsieur, et Wolfgang seize ou dix-sept

au plus. Le beau galant pour une fille majeure! Il ne faillit pas moins

la compromettre et troubler son ménage. De retour à Francfort, de ses

désespoirs amoureux, il fit un livre; le livre fait, et sa passion

étalée sur les pages, comme de la confiture sur des tartines de pain,

l’Alsacienne ne figura plus que parmi ses œuvres, en un joli volume

relié et doré sur tranche; son amour, c’est comme s’il l’avait inhumé

de ses propres mains, après embaumement. Ah! la bonne farce! la bonne

farce!»

Et Méphistophélès, pivotant sur sa béquille avec une gambade, fit

entendre un petit rire chevrotant. Je tournai les yeux de son côté; il

avait disparu.

D’où était sorti ce béquillard, à qui il ne manquait que des cornes

pour avoir l’air d’un vrai diable, car du diable il avait l’esprit et

la malice? J’appris d’un voisin que, d’origine française, il se nommait

Brion, et n’était rien moins que le petit-neveu de la Charlotte de

Werther. Je compris alors sa rancune contre MM. Gœthe, père et fils, en

sa qualité de neveu et de quasi maréchal ferrant.

Je me présentai à la maison du poëte. La personne qui vint m’en ouvrir

la porte, après une profonde révérence, m’invita à repasser dans deux

heures, absolument comme à la poste restante. Partout j’étais en avance.

Gagnant une allée d’arbres, qui de la place du Marché s’étend jusqu’au

théâtre, et au milieu de laquelle s’élève la statue de Gœthe, je me

sentis enlever de terre par Faust Wolfgang et par Méphistophélès

Brion. Je songeai à toutes ces touchantes Marguerite qui avaient aimé

cet homme, comme son Faust, moins tourmenté d’amour que du désir de

connaître. Je me rappelai les intéressantes conversations que j’avais

eues à Paris dans ma petite maison de la rue Vendôme avec M. Henri

Blaze et mon aimable et savant ami Sébastien Albin, l’un et l’autre si

bien renseignés sur toutes les gloires de l’Allemagne. Gœthe n’était

ni cruel ni insensible, mais il était le fanatique de l’art; à l’art

il immolait tout. Ses sentiments, ses passions se transformaient en

études philosophiques et littéraires. Il avait besoin d’aimer, mais

son amour n’était que l’humble pourvoyeur de son génie; il aimait

pour s’écouter souffrir et pour voir souffrir en face de lui; pour

analyser dans une âme double ces tumultes, ces transitions subites

de l’espérance au découragement, de la joie au désespoir. Semblable

au sacrificateur antique, c’est dans le flanc de sa victime qu’il

cherchait la vérité que le ciel lui dérobait.

J’en appelle à vous, ombres charmantes de Lili et de Bettina. Lili,

jeune fille rieuse, jolie, adorable, appartenait à une des familles

les plus millionnaires de Francfort. Elle et Wolfgang se virent,

s’aimèrent, et celui-ci se laissa transporter par elle dans les plus

hautes régions de l’extase amoureuse. Ses vers coulaient d’eux-mêmes

pour Lili; elle lui donnait à la fois le sujet et l’inspiration. Le

mot mariage fut prononcé; les millions résistèrent d’abord; puis, ils

cédèrent. Ce fut alors la poésie qui recula. Le poëte craignit que les

devoirs de la famille ne prissent une trop grande part de ses heures

de travail, que son génie ne se délayât dans les joies vulgaires de la

paternité et du bonheur domestique. Fidèle à l’art, à l’art seul, il

se roidit contre ce bonheur que tout lui promettait, brisa le cœur de

Lili, le sien propre, et redevint calme, froid, impassible, comme sa

statue de bronze, qui se dressait là, sous mes yeux, une couronne de

laurier à la main.

Ah! vraiment, monsieur de Gœthe, c’était payer la gloire plus qu’elle

ne vaut!

Quant à Bettina Brentano, cette autre Francfortoise, encore enfant,

éblouie par la réputation rayonnante du grand homme, elle prit pour

de l’amour un mélange confus de sentiments exaltés éveillés pour lui

dans son cœur. Elle avait seize ans, il en avait soixante, et il la

laissa faire, et il réchauffa son âme de glace à ce joyeux soleil de

printemps, toujours en vue de l’art et dans l’intérêt de ses études

expérimentales sur le cœur humain.

Assis sur un banc de la place de Gœthe, dans l’allée de Gœthe,

devant la statue de Gœthe, comme je me livrais à ces divagations

rétrospectives dont je n’avais pu calculer la durée, l’horloge sonna.

Avec terreur je comptai neuf coups, puis dix, puis douze, puis

quatorze, puis seize!... j’aurais pu me croire dans une ville d’Italie.

On ne s’apitoie généralement pas assez sur le sort des voyageurs qui

ont eu leur montre écrasée sous la roue d’une locomotive. Depuis ce

fatal accident, il semblait que quelque chose en moi se fût détraqué;

je manquais de prévoyance et de résolution; je n’étais plus apte à me

rendre compte de mes instants. Dans mon ignorance de l’heure des repas,

j’avais des appétits déréglés. Faute d’une montre, à Heidelberg, je me

levais trop tard; faute d’une montre, aujourd’hui même, à Francfort,

je m’étais levé trop tôt. J’avais déjà parcouru toute la ville, et il

était huit heures du matin. Évidemment, les seize coups sonnés, deux

horloges s’étaient cotisées pour me les fournir.

Avant l’ouverture de la poste aux lettres, j’avais encore une heure à

dépenser. J’en eus bientôt trouvé l’emploi.

Francfort n’est pas seulement une ville libre, _l’Académie des Muses

et le trésor général de la librairie_, ainsi que le disait déjà

Henri Estienne dans son temps; si elle ne possède pas le privilége

exclusif de faire des millionnaires, quoique république, elle eut

seule autrefois celui de faire des empereurs; c’est à Francfort qu’ils

étaient élus et couronnés, dans le vieux palais de Charlemagne, le

Rœmer, aujourd’hui l’hôtel de ville.

En toute hâte je me dirigeai de ce côté.

D’un gothique modéré, entouré de diverses constructions historiques

assez remarquables, le Rœmer, comme un paladin au milieu de ses écuyers

et de ses pages, se présente avec un certain air de majesté aux regards

du visiteur.

En sa qualité d’hôtel de ville, je pensai que l’entrée en était facile

à toute heure; je me trompais; la porte était fermée, comme celle de la

maison de Gœthe, comme celle du bureau de la poste aux lettres.

Un individu en blouse et en casquette de toile, lequel, selon toute

apparence, quoique Francfortois, n’était pas encore venu à bout

d’amasser son million, se promenait sur la place, fumant sa pipe, le

nez en l’air et les bras croisés derrière le dos. Pour dissimuler

mon désappointement, j’examinais les fines sculptures d’une jolie

fontaine placée près du Rœmer, quand il vint s’y laver les mains, ce

qui témoignait de ses bonnes habitudes. Je lui demandai s’il y avait

moyen, pour un étranger, de se faire ouvrir cette porte close. Il ne me

répondit qu’en ôtant sa pipe de sa bouche et en l’y remettant aussitôt;

après quoi, d’un pas délibéré, il alla tirer une mince chaînette de

fer, que je voyais et dont j’appréciais l’usage tout aussi bien que

lui. Un son de cloche se fit entendre, la porte s’ouvrit, mais devant

cette porte l’homme à la blouse se plaça et me tendit sa main encore

mouillée. Dans cette main, je déposai, du bout des doigts, une petite

pièce d’argent. Pouvais-je me montrer ingrat après le service signalé

qu’il venait de me rendre?

Entré sous une voûte sombre, je m’arrête en entendant une voix me

crier: «Qu’est-ce que foulez-fous?

--Je voudrais visiter la salle des Empereurs.

--Bas encore ouferte.»

Alors la voix prend un corps, ce corps passe sa tête par une lucarne;

cette tête était surmontée d’un bonnet de coton, autant que j’en pus

juger à travers l’obscurité de la voûte:

«On ne déranche bas les tames de si pon matin,» reprend la voix.

Malgré le bonnet de coton, malgré l’ampleur et la sonorité de l’organe,

convaincu que j’ai affaire à une femme:

«Pardon, madame, lui dis-je, mais je suis étranger....

--Étrancher?

--Oui, madame, et devant bientôt reprendre le chemin de fer, le temps

me presse.

--Alors, fous êtes bressé?

--Oui, madame.»

Je multipliais ainsi ce malencontreux qualificatif, quand au beau

milieu de la figure placée sous le bonnet de coton, la vive lueur d’une

pipe resplendit, découvrant à mon regard une barbe touffue, d’épais

sourcils et de longues moustaches.

C’était le concierge du Rœmer.

Un instant après, il était près de moi; une toque à galons d’argent

avait remplacé le bonnet de coton.

«Ce n’être bas moi que che chuis la tame,» me dit-il.

Je commençais à m’en douter.

Il poursuivit: «La tame qui faire foir le Kaisersaal n’être bas brête,

mais meinherr être bressé....»

Et d’une voix vibrante il appela Ketha.

A ce nom, une petite fille, du type allemand le plus prononcé, ses

longs cheveux blonds en désordre, et mordant à même dans une longue

tartine de fromage à la pie, parut sortir soudainement de derrière

un pilastre comme d’une boîte à surprise. Il la chargea du message

auprès de la dame officielle, en ajoutant: «Tis lui que meinherr être

étrancher, être bressé, et qu’il saura reconnaître....»

Il n’acheva pas la phrase, mais j’avais compris.

Pendant que Ketha s’acquittait de sa commission en continuant de mordre

dans sa tartine, le concierge eut la complaisance de me faire parcourir

quelques salles basses du rez-de-chaussée, destinées aux ventes

publiques et parfaitement insignifiantes. Il me montra même, appendus

à la muraille, le long d’un large escalier tournant, style Louis XIII,

quelques tableaux médiocres, sans cadre, de divers genres, de diverses

manières, et qu’il m’affirma être tous du célèbre Albert Durer.

Albert Durer a un culte à Francfort; pas une salle d’hôtel qui ne soit

décorée de son portrait, et même du portrait de la maison où il est né,

à Nuremberg.

J’examinais ainsi les parois du grand escalier, quand je vis Ketha,

ou Catherine, du premier étage, me faisant signe de monter, tout

en achevant sa tartine. Je pris aussitôt congé du concierge, en lui

prouvant que je savais reconnaître....

Sur le palier du premier étage, je rejoignis la petite Ketha, en train

alors de sauter à cloche-pied, en léchant ses doigts, sur lesquels le

fromage à la pie avait laissé trace. Elle était seule, mais elle me

fit comprendre par gestes que la dame officielle n’allait pas tarder à

descendre. Elle eut de plus la complaisance de m’indiquer elle-même la

porte du _Kaisersaal_, ou salle des Empereurs, placée justement devant

nous, avec son titre inscrit en lettres majuscules et flamboyantes

à vous crever les yeux. Après quoi elle essuya ses doigts à sa robe

et prit tout à coup un petit air quémandeur. Avec elle aussi je sus

reconnaître....

Mais de compte fait, c’était le troisième trinkgeld que me coûtait le

Rœmer, et je n’y avais rien vu autre chose que des tableaux d’Albert

Durer, qui ne sont pas de lui.

J’entendis alors un frôlement d’étoffes venir à moi du haut de

l’escalier. C’était la dame cicérone, encore en peignoir, en coiffe de

nuit. J’étais vraiment confus d’avoir, en me levant de si bon matin,

jeté ainsi le désordre dans ce vieux palais des rois francs. Enfin, la

porte du Kaisersaal s’ouvrit.

Chose étrange qui, ainsi que bien d’autres, tendrait à faire du hasard

l’agent de la fatalité, l’architecte constructeur du Kaisersaal,

pour la régularité de son œuvre, avait tracé, à partir de la voûte,

trente-deux nervures symétriques, aboutissant par le bas à trente-deux

encadrements, dont chacun devait renfermer le portrait en pied d’un

empereur d’Allemagne, et quand, après des siècles, ces trente-deux

cases ont été remplies, il n’y eut plus d’empire allemand. François II,

beau-père de Napoléon, est mort simplement empereur d’Autriche, par le

fait même de son illustre gendre.

De Conrad à François II, j’examinai rapidement les trente-deux

personnages, désirant au plus tôt laisser à la dame la liberté

d’achever sa toilette. Il ne me fallut pas moins reconnaître....

En me quittant, elle me recommanda de visiter les archives. Aux

archives, je payai d’abord mon droit d’entrée, six kreutzers; j’eus

alors l’autorisation d’examiner, à travers un vitrage, la célèbre

_Bulle d’or_, «loi fondamentale de l’empire allemand.» On eut même la

galanterie de m’offrir un petit papier, représentant, gravé, le sceau

de ladite bulle. Au-dessous était une note explicative, en français

pour les Français, en allemand pour les Allemands, et au bas de la

note, ce mot expressif adressé aux Allemands comme aux Français: _12

kreutzers_.

Un employé des archives me fit signe de le suivre. Je le suivis,

pensant qu’il allait m’indiquer une porte de sortie; il me mena à la

_salle des Élections_.

C’est là que se décidait jadis le sort des candidats à l’empire; c’est

là que se tiennent aujourd’hui les séances de la Diète, et celles

du sénat de Francfort. Pour le moment, on y faisait des réparations

importantes; au lieu de sénateurs, je n’y vis que des maçons. Il ne

m’en fallut pas moins reconnaître....

J’en avais assez, j’en avais trop de ces contributions successives.

Craignant qu’il ne me restât quelque chose à visiter, je faussai

brusquement compagnie à mon guide, m’orientant au plus vite vers

l’escalier Louis XIII et la grande porte, alors ouverte à deux

battants.

Cinq minutes après, je me présentais de nouveau à la poste restante.

Une lettre de Brascassin m’y attendait.

X

Nouvelles d’Heidelberg.--Je sors de la ville avec Mme de

X....--Visite au vieux cimetière.--Chambre des morts.--L’Ariane

de Danecker.--Comme quoi la Vénus de Milo n’est pas une

Vénus.--Départ de Francfort.

Tout s’était bien passé à Heidelberg; le Van Reben s’était adouci;

redevenu un gentleman, il avait demandé de mes nouvelles, et sans rugir.

Brascassin, qui paraissait le connaître à fond, ne le regardait pas

moins comme un homme dangereux, d’une nature perverse. Il terminait en

me remerciant d’avoir servi de protecteur à sa belle amie. «Par cet

acte chevaleresque, insignifiant en apparence, m’écrivait-il, vous

venez d’assurer la réussite de l’événement le plus important de ma vie.»

Tout en relisant sa lettre, en la commentant, je traversais la place de

la Parade pour regagner l’hôtel, lorsqu’une exclamation se fit entendre

près de moi. C’était Jean, poursuivant le cours de ses étonnements

successifs; Jean me regardait avec des yeux démesurés et stupéfaits.

«Mais c’est bien monsieur!... monsieur est donc sorti... Je viens de me

présenter chez monsieur; monsieur n’y était pas.

--Alors, d’où vient ton étonnement de me trouver dehors?»

Jean baissa les yeux, et de son air le plus puritain:

«Je croyais monsieur chez madame,» me répondit-il.

Je haussai les épaules et montai dans ma chambre pour y procéder à ma

toilette du matin.

J’avais décidé de retourner à Heidelberg, de donner encore cette

journée à Antoine pour l’achèvement de ses travaux sur les sept

couleurs prismatiques, bien résolu, si ce temps ne lui suffisait pas, à

continuer seul ma route vers Paris. Mais pouvais-je quitter Francfort

sans prendre congé de Mme X...?

Ma barbe faite, je me présentai chez elle, et la trouvai en train de

déjeuner.

Elle me força de déjeuner avec elle; un tête-à-tête complet; car la

_kellerinn_ chargée de son service n’apparaissait que pour disparaître

aussitôt.

«Monsieur Canaple, me dit Mme de X.... avec le sourire le plus affable,

vous voilà quitte de la corvée que M. Brascassin vous a imposée malgré

moi, mais qui ne vous en vaudra pas moins ma gratitude, et mon amitié

bien sincère. Je n’ai plus qu’une heure de route à faire, en plein

jour! Je me sens assez brave pour me passer de cavalier.... Et vous,

monsieur Canaple, reprit-elle, comptez-vous prolonger votre séjour à

Francfort?

--Francfort n’a plus de secrets pour moi!» lui répondis-je. Quand je

lui eus raconté les diverses stations de ma matinée:

«Mais vous n’avez rien vu, mon cher monsieur! rien, absolument rien!

s’écria-t-elle; et me montrant une brochure jetée sur un fauteuil:

N’avez-vous donc pas un _Joanne_, le guide infaillible pour tout

Français qui met le pied en Allemagne? Eh bien, si vous le voulez,

sous l’inspiration de Joanne, bien entendu, c’est moi qui serai votre

guide, et, quoique je compte vous faire franchir les barrières de la

ville et presque les frontières de la république, je ne vous demande

pas plus de deux heures pour vous faire voir ce qu’elle peut offrir de

plus intéressant. Nous serons de retour à temps pour prendre, vous,

le chemin de fer de Francfort à Heidelberg, moi, celui de Francfort à

Mayence.»

J’acceptai l’offre avec ravissement; une voiture était là, sur la

place; en y montant: «Au vieux cimetière!» dit Mme de X.... au cocher.

Je ne devinais pas ce que nous pouvions aller chercher au vieux

cimetière; mais j’avais accepté la gracieuse tutelle de ma jolie

compagne; je me laissai conduire. Après avoir jeté un coup d’œil sur la

porte d’Eschenheim, la seule qui soit restée du vieux Francfort, nous

gagnâmes la campagne. Mme de X.... était devenue rêveuse. N’ayant pas

assez de fatuité pour me croire la cause de cette rêverie subite, je

lui demandai si le vieux cimetière ne renfermait pas quelqu’un de ses

proches.

«Nullement, me répondit-elle, je n’y suis attirée que par une curiosité

d’artiste; nous trouverons là des bas-reliefs de Thorwaldsen. Pour

Thorwaldsen, on peut bien entreprendre un voyage de quinze minutes,

n’est-il pas vrai?»

Je m’inclinai.

«D’ailleurs, reprit-elle, la vue d’un champ de repos n’a rien qui me

déplaise. L’idée de la mort ne doit-elle pas forcément se mêler parfois

à nos idées les plus riantes? Tenez, le voyage que j’entreprends

aujourd’hui a pour but un mariage, un mariage que Dieu bénira, je

l’espère; eh bien, ce qui m’attire avec non moins de force vers le pays

où je me rends, c’est encore un cimetière!»

Et un nuage passa de nouveau sur son front.

Cette confidence de ses projets de mariage mise en regard avec le

passage de la lettre où Brascassin me parlait de «l’événement le plus

important de sa vie» ne me laissa plus de doute sur l’union près de

se conclure. Lors de notre traversée de Schwetzingen à Francfort,

déjà j’avais trouvé moyen d’interroger adroitement Mme de X.... sur

la nature de ses sentiments à l’égard de Brascassin; comme Thérèse

Ferrière dans une circonstance à peu près semblable, elle m’avait

répondu par un éloge enthousiaste du personnage, me déclarant que pour

lui elle se jetterait au feu. Ce diable de Brascassin jouissait donc du

double privilége de se moquer impunément de tous les hommes et de se

faire adorer de toutes les femmes? Pauvre Thérèse! quel avait été son

rôle dans tout cela? Celui d’une rivale sacrifiée peut-être; peut-être

dans un désespoir d’amour causé par Brascassin avait-elle consenti à

se faire enlever par un autre? En fait de sentiments, les femmes ont

parfois une si singulière logique! Cet autre, pourquoi ne serait-ce

pas Van Reben, mon affreux Américain! De là le duel entre lui et

Brascassin. Pauvre Thérèse! pauvre Thérèse!... Mais ce duel, il avait

précédé l’enlèvement, et le Yankee vivait seul à Heidelberg....

Je me perdais au milieu de ces complications, lorsque nous arrivâmes au

vieux cimetière.

L’homme qui vint nous aider à descendre de voiture, nous demanda s’il

était dans notre intention de voir la _chambre des morts_.

A cette question, je frissonnai et regardai ma compagne. Après avoir

ri de mon air quelque peu terrifié, elle tira son _Joanne_ de sa poche

et me lut le passage suivant: «Il faut se faire montrer la chambre

des morts, créée dans le but de prévenir les inhumations précipitées

qui mettent au cercueil la léthargie prise pour le trépas. C’est un

corps de bâtiment dans lequel dix cellules, consacrées aux morts,

sont disposées autour d’une petite salle habitée par un veilleur. On

laisse le cadavre dans son cercueil, que l’on place sur un châssis

de fer. Au-dessus de l’endroit où l’on pose le cercueil, pendent,

attachés à des fils légers, dix dés de cuivre; on fait entrer dans ces

dés les cinq doigts de chaque main du mort; au moindre mouvement qui

fait remuer le fil, la sonnette avertit le veilleur, qu’un ingénieux

mécanisme force de ne pas dormir, sous peine de perdre sa place. Chaque

cellule est chauffée par un poêle et aérée par le haut.»

«Oh! que voilà une sage institution!» m’écriai-je. Moi, Parisien,

moi, liseur assidu des journaux, à même de juger par leurs rapports

véridiques, consignés aux faits divers, combien de malheureux sont

quotidiennement enterrés vifs; moi qui ne redoute rien plus au monde

que de me réveiller un beau jour entre quatre planches, avec six pieds

de terre par-dessus la tête, pouvais-je trop admirer la prévoyance

vraiment philanthropique de la république de Francfort? Pourquoi

dans nos quatre-vingt-six départements chaque ville, chaque village

n’ont-ils pas leur chambre des morts, avec leurs dix dés de cuivre,

leur sonnette, leur poêle chauffé et leur veilleur! J’aurais demandé de

plus un médecin, toujours sur place, toujours prêt à aider à l’œuvre de

résurrection.

Mme de X.... devina quelle curiosité me poignait:

«La chambre des morts vous tente, me dit-elle; moi, je préfère

Thorwaldsen,» et pressant le pas, elle franchit le péristyle de

l’établissement pour entrer dans le vieux cimetière.

Je n’étais pas aussi décidé qu’elle paraissait le croire. Ma curiosité

native me poussait en avant; une terreur secrète me retenait sur

place. Je n’ai guère eu occasion de voir des morts qu’en peinture ou

au théâtre; et ces derniers, à l’appel du public, ne manquent pas de

se redresser sur leurs jambes pour le salut d’usage. Mais qui sait si

je ne vais pas assister à une scène à peu près semblable? Peut-être

vais-je avoir cette chance heureuse d’entendre tinter la sonnette

macabre? Cependant j’hésitais encore; une jeune fille blonde et rose

s’offrit pour me conduire. J’eus honte de reculer devant un spectacle

qu’elle affrontait chaque jour. Je la suivis, le cœur troublé, les

jambes quelque peu flageolantes.

Sur les dix cellules, trois avaient leur locataire, et les portes en

étaient closes et strictement interdites au public. L’idée de les

crocheter et de violer la consigne ne me vint pas un moment à l’esprit.

Je visitai les autres, fort bien tenues et non chauffées; leur simple

mobilier était exactement tel que Joanne l’a décrit. Je vis aussi le

veilleur. Je m’attendais, d’après le programme, à le trouver assis

sur un coussin rembourré de clous, la pointe en dehors, afin qu’il ne

pût s’abandonner au sommeil. Étendu dans un bon fauteuil de cuir, il

fumait sa pipe en confectionnant des couronnes funéraires de l’air le

plus jovial du monde.

Pendant cinq minutes, et avec une vive émotion, j’examinai la fameuse

sonnette; elle ne bougea pas.

La jeune fille rose me conduisit enfin dans une pièce toute meublée de

fioles pharmaceutiques, de flacons remplis de vinaigres anglais et des

essences les plus revivifiantes. Elle m’ouvrit des armoires pleines de

couvertures de laine, de flanelles, de brosses à frictions; le tout

au service des morts qui en rappellent, et dans un si parfait état

d’entretien, qu’on eût pu les croire entièrement neufs. Au moment de

prendre congé, après l’avoir remerciée selon le tarif:

«Mademoiselle, lui demandai-je, bon an mal an, combien de vos

pensionnaires reviennent-ils à la vie?

--Jusqu’à présent, pas un, me répondit-elle.

--Comment, pas un! Mais je comprends; vous êtes bien jeune encore, et

depuis peu dans l’emploi, sans doute?

--Monsieur, reprit-elle, depuis trente-quatre ans que cette chambre

mortuaire a été établie à Francfort, mon grand-oncle et mon père y ont

tour à tour exercé l’état de veilleur, et depuis trente-quatre ans la

clochette ne s’y est fait entendre qu’une seule fois.

--Ah!... une fois du moins!

--Oui, monsieur; et la cause de cette sonnerie unique était une

chauve-souris qui avait trouvé moyen de s’introduire par les corridors.»

Fiez-vous donc aux journaux!

En quittant la chambre des morts, je me sentis tout joyeux et vraiment

enchanté de ma visite au vieux cimetière.

Avec Mme de X...., toujours sous sa direction, je visitai le musée

Bethmann, le musée Stædel, la cathédrale, la Bourse et le pont du Mein.

Au pont du Mein, nous eûmes la représentation d’un Charlemagne en

grès rouge, haut de douze pieds, et Mme de X.... rit beaucoup de ses

mollets monstrueux. A la cathédrale, ce qui attira spécialement son

attention, ce fut une boiserie ouvragée de la fin du treizième siècle,

qu’elle déclara charmante, et que je trouvai affreuse; à la Bourse,

cinq grandes dames de pierre figurent l’Europe, l’Asie, l’Afrique,

l’Amérique, l’Australie; en cinq minutes nous eûmes visité les cinq

parties du monde; au musée Stædel, un buste d’Albert Durer et la

reproduction en plâtre des portes du baptistère de Florence, attirèrent

surtout son attention.

Je m’étais arrêté devant une statue de Gœthe, non en bronze cette

fois et une couronne à la main, mais en plâtre, et les bras croisés

derrière le dos, à la Napoléon. C’est une copie en diminutif de celle

de Weimar. Mme de X.... l’examina un instant, trouva la face puissante:

«Mais, dit-elle, on n’accusera pas celui-là d’être costumé à l’antique;

on jurerait qu’il vient de se faire habiller dans une maison de

confection.»

Évidemment, ma belle compagne, qu’à bon droit je soupçonnais déjà

d’être artiste, devait s’occuper de sculpture. Comme mon musicien de la

veille, comme moi-même, relativement à Gœthe, elle ne trouvait digne

d’attention dans une ville que ce qui lui parlait de son art favori.

Voilà pourquoi, selon elle, je n’avais encore rien vu à Francfort. Si

j’avais pu conserver un doute sur la noble profession embrassée par Mme

de X...., la conviction m’en serait venue au musée Bethmann.

Là se trouve la fameuse Ariane de Danecker, sorte de Vénus marmoréenne

étendue, les jambes croisées, sur la panthère antique. La belle Ariane,

abandonnée par Thésée, puis consolée par Bacchus, présente un sens

symbolique facile à pénétrer. Tout porte à croire que cette auguste

princesse, à la suite d’un désespoir d’amour, s’était jetée dans

l’ivrognerie, et cette supposition ne la poétise guère, il faut en

convenir.

Danecker, en artiste habile, s’est bien gardé de trop rappeler

le symbole. Il a évité de même une grande difficulté par la pose

horizontale de son sujet. Debout, si elle se fût tenue sur une ligne

correctement verticale, elle n’appartenait plus à Bacchus, c’était une

nymphe; appuyée sur un thyrse et l’_Évohé_ aux lèvres, c’était une

bacchante. Il n’a emprunté au divin Dionysius que sa panthère; cela

suffisait. Du reste, Ariane n’est ici qu’une jolie veuve, nouvellement

remariée et s’abandonnant tout entière au charme des secondes amours.

S’il y a de l’ivresse dans sa physionomie et dans son attitude, il est

permis du moins de l’attribuer à une autre cause qu’au jus de la grappe.

Tel fut le premier jugement que ma charmante compagne porta sur l’œuvre

de Danecker. Ce jugement, sachant à qui j’avais affaire, je l’attendais

avec impatience, afin d’y conformer le mien. Je laissai alors éclater

mon admiration.

Grâce à un mécanisme ingénieux et à certains moyens d’optique, peu

en usage dans nos musées, l’Ariane tourne lentement sur son socle,

tandis que la masse de lumière tombant d’en haut, et tamisée à travers

une étoffe rose, donne au marbre des teintes de chair et des reflets

ondoyants; elle semble vivre et se mouvoir.

J’étais en extase, quand j’entendis Mme X.... murmurer:

«Théâtre! théâtre! tableaux vivants!... d’ailleurs exécution faible.»

Je cessai d’admirer, et ne sachant plus que faire de mon enthousiasme

pour l’Ariane, je le reportai sur une Vénus de Milo, qui se trouvait là

avec ses deux bras tronqués. Voulant faire preuve de mes connaissances

anecdotiques en fait d’art:

«On prétend que Danecker a joué près de son Ariane le rôle de

Pygmalion, dis-je; mais on avait dit de même de l’auteur de cette

adorable Vénus....

--Oh! pour celle-là, je doute fort de l’amour qu’elle a pu inspirer, me

répliqua Mme de X.... D’abord, la soi-disant Vénus de Milo n’est autre

qu’une Diane, et les Dianes, ajouta-t-elle en souriant, savent se faire

respecter.»

J’étais resté ébahi devant ce paradoxe sculptural.

«Quoi! la Vénus de Milo n’est pas une Vénus?

--Non!»

Ma belle artiste se rapprocha d’un plâtre représentant le personnage

en litige; elle me fit examiner ses membres inférieurs; l’accentuation

des muscles _grand couturier_, _fascia lata_, _droit interne_, etc.,

attestant des habitudes de marche et de course; le pied magnifiquement

modelé, mais n’accusant en rien les délicatesses _métatarsiennes_ d’un

pied de Vénus. Dans le moignon même des bras qui manquent, certains

renflements du _biceps_, du _deltoïde_, du _caraco-brachial_, et

d’autres muscles dont il m’a été impossible de retenir les noms

barbares, indiquaient que de ces bras l’un tenait encore l’arc, et que

l’autre venait de lancer la flèche. Le fléchissement interne du genou

droit, qui s’arc-boute en point d’appui; l’attitude de la tête, grave

et attentive, suivant de l’œil le vol du trait ou l’élan du gibier; la

vigueur du cou et de ses attaches, l’opulence du buste et de la partie

lombaire, qui eût fait éclater l’étroite ceinture de Vénus, tout, selon

elle, concourait à prouver que cette merveille de l’art antique ne

s’était jusqu’alors produite dans le monde que sous un pseudonyme, et

que les vrais connaisseurs ne devaient y voir qu’une Diane chasseresse.

Pendant cette savante démonstration: «Heureux Brascassin, me disais-je,

non-seulement il va donner son nom à une femme charmante, mais à une

grande artiste, laquelle sait l’anatomie du corps humain sur le bout de

son doigt. Il est prédestiné du ciel, celui-là qui peut unir son sort à

celui d’une femme à la fois aimable et instructive! Voilà la compagne

qui m’aurait convenu! Pourquoi faut-il que Brascassin...?»

Au milieu de ces aspirations matrimoniales, Mme de X.... m’interrompit

par cette simple question:

«Quelle heure est-il, monsieur Canaple? Regardez à votre montre, je

vous prie.»

Au lieu de l’heure, je lui dis l’histoire de mon chronomètre; elle rit,

et nous regagnâmes la place de la Parade.

Le moment de la séparation était venu. Après avoir secoué le vieux sac

de mes idées galantes sans en pouvoir rien tirer de bon, je saluai Mme

de X.... en lui balbutiant quelques paroles de regret de me séparer

d’elle si vite; elle me tendit la main, et le cœur un peu remué,

répétant en moi-même: «Heureux Brascassin!» je me dirigeai vers le

chemin de fer de Francfort à Heidelberg, tandis qu’elle se disposait à

rejoindre celui de Francfort à Mayence.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 54 / 76 题