VIII

Conciliabule.--Autres renseignements sur le Yankee.--Trois

duels.--Départ précipité.--SCHWETZINGEN.--Incidents

inattendus.--J’encours de nouveau les mépris de Jean.

«Prépare le paquet de ton maître et le tien, dit Antoine à Jean, qui,

comme toujours, se tenait à la porte de l’hôtel, observant les mœurs de

l’étranger.

--Mais le train du soir ne part qu’à huit heures, lui fis-je observer,

et il en est quatre à peine.

--Qu’importe! il est bon de se mettre en mesure à l’avance.

--Non, non! repris-je avec fermeté; je partirai à huit heures, pas une

minute avant. Je devine ta pensée, mon bon Antoine, mais je ne veux pas

avoir l’air de fuir devant cet homme!»

Junius appela le keller qui nous avait déjà renseignés sur l’Américain;

tous quatre nous montâmes à notre numéro 7, tandis que mon fidèle Jean,

demeuré immobile, semblait enfanter des suppositions plus terribles les

unes que les autres.

«Charles, dit Junius au keller, qu’il avait connu autrefois à Paris,

garçon au café Cardinal, vous nous avez renseignés ce matin sur les

goûts de ce Van Reben touchant la chasse et la pêche; nous savons

maintenant ce qu’il vaut du côté du chant et de la natation; mais

ne sauriez-vous rien de son caractère intime, de ses habitudes de

gentleman, ainsi qu’il se plaît à se désigner lui-même?»

Le keller interpellé mit un doigt sur sa bouche, puis, après avoir jeté

un coup d’œil du côté de la porte, se rapprochant de Junius: «Entre

nous, monsieur de Minorel, lui dit-il à demi-voix, je crois que le

caractère de l’Américain n’est pas des meilleurs. On parle d’une jeune

fille méchamment compromise par lui....

--Je lui passe ses galanteries, dit Antoine; mais il est colère,

querelleur, n’est-il pas vrai?

--Affreusement querelleur, répliqua le keller. On parle aussi de trois

duels dans une même journée avec un même adversaire!

--Diable! Se sont-ils battus à la mode d’Heidelberg?

--Non pas! L’affaire s’est passée à Strasbourg, il y a comme qui dirait

une huitaine; ils se sont d’abord battus à l’épée; l’autre, qui est un

malin, l’a désarmé; ils ont continué au pistolet, à vingt-cinq pas, en

s’avançant à volonté. L’Américain a tiré le premier et a manqué son

coup; l’autre, qui avait ménagé son feu, est arrivé jusqu’à lui, en le

sommant de faire je ne sais quelle déclaration, sans quoi il allait

l’abattre comme un chien. L’Américain a refusé.

--Ah çà! il est donc brave, ce brigand-là? s’écria Antoine. Ensuite?

--Ensuite, reprit le keller, l’autre, qui est non moins brave, et plus

bon enfant que lui, n’a pas voulu le tuer à bout portant, et comme il

tenait toujours à avoir sa déclaration, il lui a proposé une troisième

manière de duel.

--Au sabre, alors?

--Au fusil?

--Non, messieurs; aux dominos. Le perdant devait se brûler la cervelle

lui-même. La partie était en deux manches. Le bon enfant, qui est un

fin joueur, a gagné la première; M. Van Reben, qui s’y entend aussi, a

gagné la seconde; mais à la belle, il a été fait gribouille. Cependant

il ne s’est rien brûlé du tout. Il faut croire qu’il a mis les pouces

puisque M. Brascassin s’est déclaré satisfait.

--Brascassin! nous écriâmes-nous tous trois à la fois.

--Oui, c’est avec M. Brascassin, notre marchand de vin de Champagne,

que l’Américain a eu ses trois affaires, et il pourrait bien y en

avoir une quatrième, car aujourd’hui on a rencontré M. Brascassin à

Heidelberg, en compagnie d’une dame, dit-on....»

Une voix, montant du bas de l’escalier, appela Charles, qui nous quitta

brusquement en poussant un cri tudesque répondant sans doute au:

_Voilà! voilà!_ de nos kellers parisiens.

Dès que nous fûmes seuls: «Tu vas partir, et sur-le-champ, me dit

Antoine. Et comme je refusais de partir sans lui: C’est pour le coup,

ajouta-t-il, que cela aurait l’air d’une fuite, d’une débâcle générale.

Sois tranquille, Junius et moi nous apaiserons le monstre. Pars en

paix, je n’ai nullement envie de risquer une vie aussi précieuse que la

mienne, de retarder le progrès des sciences d’un siècle peut-être, pour

le vain plaisir de suspendre à ma ceinture de guerre la chevelure de ce

Mohican.

--Mais où veux-tu que j’aille, à cette heure?

--Allez à Schwetzingen, me dit Junius. Si le château d’Heidelberg est

l’Alhambra de l’Allemagne, celui de Schwetzingen en est le Versailles.

On ne vient point ici sans le visiter.»

Je résistais encore, quoique fort troublé, je l’avoue, à l’idée de ce

farouche Van Reben qui pouvait faire retour d’un instant à l’autre,

quand la porte s’ouvrit comme sous un ouragan. Mon vieux Jean, un

paquet sous chacun de ses bras, le bridon de ma boîte de fer-blanc

passé autour de son cou, pâle et le visage décomposé, entra tout à coup:

«La voiture est en bas; partons! partons! il n’y a pas un moment à

perdre! s’écria-t-il.

--Et qui nous presse tant? lui dis-je.

--Monsieur! monsieur! voulez-vous donc nous faire massacrer par la

populace?»

Je jugeai le péril bien grand, puisque mon vieux serviteur, en

s’adressant à moi, avait négligé l’emploi de la troisième personne.

Antoine me poussait vers l’escalier, une voiture stationnait devant

l’hôtel, et je ne savais encore comment je m’y trouvais installé, quand

j’entendis Junius crier au cocher: «A Schwetzingen!»

Nous roulions depuis une demi-heure Jean et moi, tous deux absorbés

dans nos pensées, lorsque, m’apostrophant d’une voix pleine d’émotion,

les yeux larmoyants et la poitrine gonflée de soupirs:

«C’est donc bien vrai, me dit-il, monsieur l’a tué?

--Qui ai-je tué, vieux fou? lui criai-je.

--Oh! que monsieur n’essaye pas de le nier, je sais tout. Monsieur est

rentré à l’hôtel avec un visage trop je ne sais quoi, pour qu’il n’ait

pas été de mon devoir d’écouter à la porte quand il s’est enfermé avec

ces messieurs Minorel. Vous parliez d’une querelle avec cet Américain,

de combat à l’épée, au pistolet. Aussi quelle idée d’aller s’attaquer

à un Américain!... Monsieur n’est cependant pas sans savoir qu’il y

a de ces gens-là qui sont anthropophages. Enfin, il est mort; et nous

voilà forcés de fuir pour éviter la justice; et tout cela, encore des

histoires de femmes, j’en suis bien sûr....»

J’imposai silence à Jean; mais des larmes coulaient le long de ses

joues, et son grain de beauté rutilait d’un éclat extraordinaire.

Quoiqu’il ne soit pas d’usage de présenter sa justification à son

domestique, il est des cas où le cœur autorise ce que la règle

interdit. Pour mettre fin à toutes ses angoisses, à ses lamentables

suppositions, je l’instruisis des principales péripéties de mon voyage.

Encore un à qui je contai mon histoire! Non sans peine, je vins à bout

de le persuader que je n’avais été ni un joueur, ni un séducteur, ni un

spadassin; que si Thérèse Ferrière avait été séduite, enlevée, soit par

un jeune, soit par un vieux, je n’étais ni ce vieux ni ce jeune; quant

à l’Américain, s’il s’était battu à l’épée, au pistolet, et même aux

dominos, ce n’était point avec moi; enfin, je me justifiai si bien, que

Jean m’avait rendu son estime lorsque nous arrivâmes à Schwetzingen.

(Prononcez _Chouettzinng_.)

Des rochers, des grottes sauvages, des ruines romaines, des temples

grecs, une mosquée turque, un peuple de statues en marbre de Carrare

ou en grès rouge, en bronze et même en plomb; de magnifiques allées,

des parterres, des labyrinthes, des boulingrins, des jets d’eau, des

cascades, de grandes pelouses et un petit lac, tel est Chouettzinng.

(Écrivez _Schwetzingen_.)

Mais toutes ces belles choses n’avaient pas le pouvoir d’éveiller en

moi le moindre sentiment d’admiration; je songeais à mon cher Antoine,

je songeais au Yankee, tous deux peut-être aux prises en ce moment.

Tandis que Jean restait en extase devant une grande volière où des

oiseaux de toutes sortes, perchés sur des branches, jetaient l’eau par

leur bec entr’ouvert, dirigeant leur commune aspersion contre un énorme

hibou, qui, ramassé sur lui-même au milieu d’un bassin, leur renvoyait,

de bas en haut, tout autant de liquide qu’il en recevait d’eux de haut

en bas, j’étais entré dans une charmante habitation, située du même

côté, et appelée, je crois, _la Maison des Bains_. J’en franchissais le

péristyle, lorsque j’entendis une exclamation; un homme se dirigeait de

mon côté, la figure rayonnante et la main tendue. Cet homme, c’était

Brascassin!

Je fis un mouvement de surprise et même de recul. Je me rappelais ses

torts à mon égard, notre égarement prémédité à travers la forêt Noire.

«Cher monsieur Canaple, me dit-il, mille fois soit bénie cette

rencontre; j’ai un grand service à vous demander. Le temps me presse;

voici le fait. Je viens d’arriver ici avec une jeune dame, laquelle

se dispose à se rendre ce soir même à Francfort. Elle ne peut

convenablement voyager seule, surtout la nuit, cela est impossible.

Quant à moi, une affaire importante, très-importante! me rappelle à

Heidelberg.... Vous avez sans doute l’intention de visiter Francfort?»

Et, sans plus de façon, Brascassin me proposa de devenir le cavalier

servant de sa dame, une dame fort honorable, disait-il. Sur ce dernier

point, je doutais fort. Dans ma conviction, son honorable compagne,

c’était Thérèse, Thérèse qu’il voulait momentanément confier à ma

garde. Cette idée me révoltait; quel rôle prétendait-il donc me faire

jouer? Tandis qu’il parlait, un refus net, formel, brutal, me montait

aux lèvres; et cependant déjà ma main avait pressé la sienne et, sous

l’empire d’une seule pensée, mon refus brutal se métamorphosait en une

acceptation complète.

C’est que je voyais en Brascassin le vainqueur du farouche Van Reben;

c’est que moi aussi j’allais avoir un service à lui demander; il

retournait à Heidelberg, il fallait qu’il me répondît de la sûreté

d’Antoine. Puis, qui sait? grâce à mon intervention providentielle,

peut-être la fille de mon ami Ferrière pouvait-elle encore être

sauvée!... Enfin, l’avouerai-je? à ces idées généreuses s’en mêlait une

d’un ordre moins élevé. Pendant la route, Thérèse ne pouvait manquer

de me prendre pour confident, et tous les mystères de la maison Lebel

allaient se dévoiler pour moi.

Nos propositions mutuelles faites et acceptées, solennellement

ratifiées par une nouvelle poignée de main, une femme charmante, en

élégant costume de voyage, entra dans la pièce où nous nous tenions.

J’avais peine à en croire mes yeux; c’était la belle personne que,

du haut de l’Observatoire de Gespell, quelques heures auparavant,

j’avais vue se promener sur les pelouses de Neuberg. A ma surprise de

la retrouver à Schwetzingen, une bien autre surprise devait s’ajouter:

Brascassin alla à sa rencontre et me présenta à elle en qualité de son

futur compagnon de voyage jusqu’à Francfort.

Toutes mes suppositions sur Thérèse étaient à vau-l’eau. Moi, par

excellence, l’homme timide et maladroit avec les femmes, je m’étais

fait le vassal, le guide, le protecteur de cette imposante étrangère,

que je n’avais jamais aperçue qu’à travers un télescope. Ah! si

j’avais pu rétracter mon engagement!... Il n’était plus temps. L’heure

pressait; pour commencer mon rôle de cavalier servant, je dus offrir

mon bras à la belle dame.

Nous descendions les quelques marches d’un portique corinthien pour

regagner le parc, quand je vis devant moi un homme pétrifié, la bouche

grande ouverte et les bras étendus en croix. C’était mon vieux Jean.

Je lui fis signe de nous suivre; il nous suivit, mais de loin, et me

voyant monter en voiture avec l’étrangère, le front chargé de nuages,

il prit place auprès du cocher.

A la station du chemin de fer, peu soucieux de notre compagnie, il se

casa dans un wagon de seconde classe.

Vers neuf heures du soir, ma jolie compagne et moi nous faisions notre

entrée à Francfort par la porte du Taunus, et nous installions dans un

même hôtel, sur la place de la Parade.

Ainsi se termina cette longue journée aux aventures. Mais de nouveau

j’avais perdu la confiance de Jean; de nouveau il me voyait replongé

dans des intrigues de femmes, et cette fois il ne m’était plus permis

de le désabuser! C’était le secret de Brascassin, non le mien; si peu

le mien, qu’à ce secret je ne comprenais rien encore.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 53 / 76 题