IV

Du Hirsch à Appenweier.--Le guide-batelier.--FREUDENSTADT.--La

vallée de l’Égarement.--Tableaux et paysages.--Études de mœurs;

caractères.--Explication avec Brascassin.

A Antoine Minorel.

(D’UNE SCIERIE, DANS LA FORÊT NOIRE.)

«Cher Antoine,

«Quiconque voyage doit renoncer à son libre arbitre. La

fantaisie, le hasard, le caprice, _le désir des choses qu’on

n’aime pas_, comme dit quelque part notre ami Stahl, jouent un si

grand rôle dans son existence! On a soif de revoir ses pénates et

on poursuit sa course en leur tournant le dos. Que faut-il pour

cela? Un consentement irréfléchi, un verre de vin de Champagne,

la maladresse d’un guide. Là où le temps ne vous manque pas

pour correspondre avec votre ami, êtes-vous sûr de pouvoir vous

procurer une plume, de l’encre, du papier? Votre lettre écrite,

existe-t-il un bureau de poste pour la transporter à son adresse?

«C’est l’alternative où je me trouve en t’écrivant. La maison que

j’occupe passagèrement, pour une nuit, fait partie d’un charmant

village; le nom de ce village? je l’ignore. Il est situé au

milieu des montagnes; de quelles montagnes? je n’en sais rien.

Cela te paraît étrange, n’est-il pas vrai? Mais tout n’est-il

pas étrange dans notre vie à nous autres coureurs de routes?

Oui, Antoine, oui, ton sédentaire Parisien court aujourd’hui la

pretantaine au point d’être incapable de régler ses comptes avec

la mappemonde. Suis-je dans le Wurtemberg, dans le duché de Bade

ou dans celui de Hohenzollern? le timbre postal de cette lettre

t’en instruira peut-être; quant à moi, je ne pourrais te le dire.

«Depuis deux jours, j’explore la forêt Noire, non plus avec Bade

et ses gracieux alentours (ce ne sont là que les franges dorées

du manteau de cette autre Hercynie), mais en pénétrant dans ses

profondeurs les plus ignorées. Hier, j’ai vu des merveilles, j’ai

vu les indescriptibles cascades d’Aller-Heiligen, dont tu n’as

peut-être jamais entendu parler, et qui n’en mugissent pas moins

sur un parcours de plus d’une lieue d’étendue; j’ai vu le lac des

Fées, sur l’un des sommets de la Hornisgrinde, montagne aussi

haute que les Alpes et toute peuplée d’ours, qui diffèrent de

ceux de Paris en ce qu’ils ne sont ni chimistes, ni numismates,

ni mathématiciens. Le lac des Fées, d’un aspect sauvage,

terrible, sublime, rappelle les descriptions les plus vigoureuses

et les plus effrayantes de Dante et de Byron. A lui seul, il vaut

le voyage.

«Ce matin, avec Athanase (_vulgo_, Ernest Forestier) et

quelques aimables compagnons de voyage, nous avons quitté le

Hirsch (_Hirsch_ signifie cerf), c’est le nom d’une hôtellerie

située dans les montagnes, à l’extrémité des belles vallées de

Seebach (_Seebach_, c’est-à-dire le ruisseau du lac). Nous nous

dirigions vers la petite ville d’Appenweier, où vient aboutir

le chemin de fer de Kehl. Tu le vois, je te revenais. Mon bon

ange, probablement, ne jugeait pas que j’eusse encore assez

couru le monde; il voulait que je prisse une connaissance

plus intime de ce magnifique Schwarzwald (_Schwarzwald_ est la

traduction allemande de notre mot: forêt Noire). Je suis en train

d’accomplir la volonté de mon bon ange.

«Du Hirsch à Ottenhœfen, nous prîmes pédestrement un chemin

tracé le long du Sohlberg. Arrivés à Lautenbach.... Ne t’effraye

pas trop de ces mots en _berg_ et en _bach_, Antoine; votre

vocabulaire de chimie en renferme de bien autrement étranges;

_berg_, signifie montagne; _bach_, ruisseau: donc le Sohlberg

est simplement la montagne de Sohl, et Lautenbach, le ruisseau

de Lauten, qui a donné son nom à la petite bourgade où nous nous

arrêtâmes pour prendre notre premier repos et notre premier repas.

«Continuant à remonter la rive droite de la Rench, dans laquelle

se jette le Lautenbach, nous traversons divers petits hameaux;

enfin, après trois heures de marche, nous apercevons une ville,

c’est Appenweier! c’est le chemin de fer de Kehl! vivat! Déjà

nous voyons s’élever la fumée des locomotives. Non! cette ville,

c’est Oppenau, et nous avons dépassé la station. Athanase, qui

s’était chargé de la conduite, fut sur-le-champ cassé aux gages.

Il s’agissait de le remplacer par un guide plus expérimenté.

«Nous nous arrêtons devant une belle maison villageoise, toute

ceinturée de verdure. En buvant une chope de bière, nous

demandons à l’hôte s’il peut nous procurer ce guide précieux. Il

nous désigne aussitôt du doigt un grand gaillard de batelier qui

venait de lui amener du monde, car le Rench, ou le Ramsbach, je

ne sais lequel des deux, passe justement au pied de la maison

verdoyante.

«Nous nous abouchons aussitôt avec cet amphibie, à la fois guide

et batelier; nous lui expliquons clairement que nous nous rendons

à Appenweier, afin d’y prendre le chemin de fer de Kehl. Il fait

un signe de tête affirmatif; par un autre signe, il nous invite à

entrer dans son bateau.

«Après avoir longé durant une demi-heure les rives de la Rench

ou du Ramsbach, notre batelier relève tout à coup son aviron,

saute à terre, tire son batelet sur le sable, l’attache à un

pieu, et, sans même nous adresser un regard, d’un pas délibéré

il s’engage dans un large sentier ouvert entre deux collines.

Nous le suivons pleins de confiance, escaladant de temps à autre

les berges du chemin pour voir si nous approchons d’Appenweier.

Nous n’apercevons devant nous que de hautes montagnes et d’épais

massifs de sapins.

«Vers deux heures de l’après-midi une petite ville s’ouvre devant

nous. Le nom de Freudenstadt, inscrit à l’entrée du faubourg,

suffit à nous apprendre que nous ne sommes pas à Appenweier.

Évidemment, notre second guide n’a pas été plus heureux que le

premier. Ne jugeant plus ses services nécessaires, nous le payons

et le renvoyons à son bateau. Un des nôtres nous fit sagement

observer que peut-être n’était-il pas tout à fait dans son tort;

peut-être notre manière de prononcer l’allemand d’_Appenweier_

avait fait pour lui _Freudenstadt_. Nous admîmes cette raison.

«Descendus à une auberge d’assez bonne apparence, tandis qu’on

prépare notre dîner, pour donner aux fourneaux le temps de

s’allumer nous allons faire un tour dans la ville. Tout le

commerce de Freudenstadt m’a paru se résumer dans la fabrication

de la verrerie, des chapeaux de paille, des boîtes à musique et

des horloges de bois.

«Quand nous rentrâmes à l’hôtel, notre dîner était servi. Il se

composait de jambon froid, de saucisson froid, d’une salade avec

assaisonnement d’œufs durs, et d’une tarte froide, aux pommes

de terre froides. Nous aurions pu nous dispenser de sortir pour

donner à l’hôtelier le temps d’allumer ses fourneaux.

«Rendons toutefois justice à ce dernier; si sa table était

modeste, ses prix furent modérés. Chacun de nous acquitta son

écot moyennant quelques kreutzers, une valeur de soixante à

soixante-quinze centimes, et quand nous prîmes congé, en laissant

un demi-florin pour le garçon, celui-ci exécuta à notre bénéfice

une pantomime de surprise, de joie et d’attendrissement, qui à

coup sûr dépassait de beaucoup la valeur du pourboire et même

celle du dîner.

«De nouveau nous voilà en route, ne prenant cette fois pour guide

que le hasard, car dans la ville, comme chez notre hôte, nous

n’avions pu découvrir un seul individu parlant le français, cette

langue universelle, à ce qu’on prétend.

«Du reste, notre essai de vie nomade et aventureuse ne nous

déplaisait pas. Le croiras-tu, philosophe? ton ami Augustin était

peut-être le plus enchanté de tous. J’avais oublié Paris, Marly,

toi-même! Ces longues heures passées en plein air, au milieu de

sites tour à tour sublimes ou gracieux, me ravissaient. La forêt

Noire est loin de présenter ces tableaux sombres et terribles

que son nom et sa vieille réputation font tout d’abord supposer

à l’homme qui vit obstinément claquemuré dans un laboratoire

de chimie, ou qui jamais n’a franchi la banlieue parisienne.

Si le Schwarzwald offre de hautes montagnes au front chauve

et couronné de neiges, des torrents tapageurs, des aspects

sauvages et échevelés, c’est par coquetterie d’arrangement et

pour mieux faire ressortir la gracieuseté de ses jeunes taillis,

de ses plaines riantes, de ses fraîches vallées bocagères toutes

parsemées de fleurs et de jolis cours d’eau. Les montagnes ne

sont ici que les solides murailles enclosant mille ravissants

jardins, en pleine floraison. Ah! je n’herborise que sur ma

fenêtre! vous l’avez dit, monsieur! Viens donc me voir, le bâton

ferré à la main, escaladant les pentes abruptes pour recueillir

sur le rocher quelque beau saxifrage, ou le rosage, dont on

croyait les Alpes seules en possession, et suis-moi si tu l’oses!

«Ne crois pas que chez moi le botaniste prenne seul sa part de la

fête; le poëte et le dessinateur se font la leur aussi. Le long

de notre route, que de points de vue enivrants pour l’œil, que de

rencontres charmantes ou grotesques! Tantôt, loin de tout séjour

habité, au milieu d’un massif de sapins, nous entendons tout à

coup sonner l’heure; c’est un marchand d’horloges de bois: une

horloge pend sur sa poitrine, dix autres sur son dos; il en a

deux sous chaque bras; en passant devant notre escouade, il fait

tinter ses sonneries pour nous mettre en goût d’horloges; nous

ne nous soucions même pas de prendre de ses heures, quoiqu’il

en ait de très-variées. Tantôt c’est une belle jeune femme qui

traverse la route, les yeux baissés, en parfilant une touffe

de petits brins de paille. Dans ce pays les femmes filent la

paille tout aussi bien que le lin ou le chanvre. Au détour de la

route, voici de gaies et robustes villageoises à cheval; elles

vont rejoindre la noce qu’on entend s’agiter sous les grands

arbres au bruit du violon. Que de contrastes, que de surprises

en traversant les villages ou les bois! Autour d’un lavoir une

douzaine de figures blondes et rieuses saluent notre présence en

agitant leurs battoirs; les hommes soulèvent devant nous leurs

immenses chapeaux ornés de pompons rouges; puis les chansons

des jeunes filles, celles des oiseaux, le clapotage des petites

rivières entre les rochers, le tic tac des moulins, le bruit même

de la cognée au sein de la forêt profonde, celui de la chute

retentissante de l’arbre, le grincement de la scierie voisine,

pour laquelle l’arbre avait crû, pour laquelle travaillait le

bûcheron.... Écoutons! dans l’épaisseur de la sapinière un

coup de feu retentit sourdement; une ombre s’allonge au loin,

dessinant la silhouette d’un saint Jean à l’agneau: c’est un

braconnier qui fuit un chevreuil sur l’épaule. Tous ces bruits,

tous ces tableaux successifs et variés nous réjouissent; nous

prenons joyeusement notre soi-disant mésaventure. La vallée qui

nous a conduits à Freudenstadt, nous l’avons surnommée la vallée

de l’Égarement; elle se prolonge devant nous et sans cesse et

toujours, mais charmante, mais pittoresque, et nous adressons

des remercîments à Athanase, la cause première de nos déviations

topographiques, même à notre batelier-guide qui nous a si mal

guidés; nous sommes ravis de notre déroute, de notre voyage au

hasard, et plus d’une fois nos rires bruyants se sont mêlés à

ceux des lavandières, aux chants des jeunes filles, au fracas des

torrents, aussi bien qu’au bêlement des troupeaux.

«Hier, le soleil commençant à décliner vers l’horizon, nous

avons planté notre pavillon de nuit dans un village.... De ce

village, je ne te dirai point le nom; il est resté un secret pour

nous. A partir de Freudenstadt, les communes cessent d’apposer

leur extrait de baptême sur leurs murs; il n’est pas d’usage non

plus que chaque localité municipale ait son auberge. On cherche

son gîte où l’on peut. Nous nous mîmes donc en devoir d’en

appeler à l’hospitalité privée.

«J’avais été nommé fourrier de la troupe, bien malgré moi; ces

messieurs daignent m’accorder un geste expressif et suppléant

facilement à la parole; d’ailleurs, disaient-ils, devant mon air

honnête et rassis, les portes devaient s’ouvrir d’elles-mêmes. Le

mot rassis t’aurait réjoui, mécréant!

«La soirée était fraîche; les rues étaient désertes; dans la

première maison où je m’adresse, je tombe au milieu d’un troupeau

de femmes et d’enfants, réunis autour du foyer sous la présidence

d’un bonhomme fumant sa pipe. C’était un tableau, ce n’était

pas un gîte. Le moyen de proposer à ces femmes, jeunes pour la

plupart, de loger à la nuit huit hommes, jeunes aussi, _pour la

plupart_? Antoine, tu le vois, je te fais des concessions!

«Je me disposais à battre en retraite; mais tous les cœurs ont

l’instinct de l’hospitalité dans les pays sans auberges; le

bonhomme se lève et m’indique, à quelques pas de son logis,

une scierie où, me dit-il, je trouverai facilement à me loger

moi et mes compagnons. J’ai la ferme confiance que ce sont là

ses paroles exactes, quoiqu’elles aient été articulées dans

l’allemand le plus volubile, le plus saxatile, le plus guttural,

le plus croassant que de ma vie j’aie entendu.

«A la scierie, dans une chambre du rez-de-chaussée, je trouvai

deux hommes d’assez bonne mine jouant une partie de dames sur

une simple planche soutenue par quatre rondins et fraîchement

échappée aux dents de la longue scie.

«C’est sur cette table, digne des âges bibliques, que je t’écris

en ce moment, cher Antoine. Nos hôtes n’ont pas mis à notre

disposition huit lits ornés de leurs courtines et baldaquins,

mais bien huit matelas sur une épaisse litière de foin. Pour

des voyageurs déjà endurcis cela est plus que suffisant. Quant

au menu du souper, voir la carte du dîner pris à Freudenstadt:

jambon, saucisson, etc.; seulement la tarte aux pommes de terre

froides fut remplacée par des pommes de terre chaudes, cuites à

l’eau et servies au gros sel. Nous les mangeâmes à l’anglaise, en

guise de pain. Le pain ici est rempli de son, peut-être de sciure

de bois, vu la localité. Eh bien, sans les pommes de terre je

m’en serais accommodé.

«Antoine, ton ami est devenu un Spartiate.

«Au village de ***, forêt Noire,... mai.

«J’ai tant vécu depuis quelques jours que je ne sais plus même la

date du mois.»

A cette lettre adressée à mon excellent ami Antoine Minorel, je crois

devoir ajouter un complément indispensable.

Tout ce que je lui raconte touchant nos accidents de route, notre

gaieté, notre entrain, nos bons rapports de compagnon à compagnon,

est exactement vrai, beaucoup plus vrai, beaucoup plus exact que

l’apparition des ours sur la Hornisgrinde et ma prétendue admiration

pour cette affreuse grenouillère du lac des Fées. J’usais avec lui du

droit d’un voyageur poëte qui ne veut pas s’être détourné de sa route

et avoir manqué le chemin de fer pour visiter une mare.

Durant nos marches comme durant nos haltes, j’avais observé les

différents types composant notre petite escouade nomade. Il est utile,

je pense, de les faire connaître.

Parmi les plus agiles, les plus infatigables et surtout les plus

altérés d’entre nous, l’orphéoniste tenait le premier rang. Toujours en

mouvement, toujours allant, venant, il était l’éclaireur de la troupe

dont j’étais le fourrier. Traversions-nous un hameau, passions-nous

devant une chaumière sans nous y arrêter, il semblait qu’une trappe se

fût ouverte sous ses pas; il disparaissait tout à coup sans qu’on pût

se douter de ce qu’il était devenu. Il avait trouvé moyen d’y boire son

pot de bière et son verre de kirsch; quand nous le cherchions derrière

nous, il était en avant, à une portée de fusil; nous l’apercevions

sortant de quelque taillis et venant à notre rencontre.

Ma curiosité naturelle se portait beaucoup plus volontiers du côté

de Baldaboche. J’essayai de le surprendre avec son client en voie de

médication merveilleuse. J’échouai dans ma tentative, l’accident de

la veille ayant nécessité pour l’intéressant La Fléchelle un régime

purement d’abstention. Il n’absorbait plus la séve des arbres; à

peine s’il lui était permis de respirer le parfum des fleurs. Ses

forces étaient revenues cependant, ainsi que sa malice, cette dernière

toujours à mes dépens. Pour entretenir le tout en bon état, il

suffisait au grand docteur d’un imperceptible globule de je ne sais

quoi avec une verrée d’eau fraîche par-dessus.

Les charlatans répondent à un besoin de l’humanité; ils sont pour les

classes aisées de la société ce que sont les sorciers pour le peuple.

L’occasion m’était offerte d’étudier de près un de ces hommes audacieux

qui usurpent parmi nous le droit divin de faire des prodiges. Ne

pouvant le voir à l’œuvre, je m’appliquai du moins à prendre mesure de

son intelligence. Athanase, et même La Fléchelle, gens instruits tous

deux, ne pouvaient s’être laissé duper par un charlatan vulgaire. J’eus

une longue conversation intime avec Baldaboche touchant son système. Je

m’attendais à trouver sous son écorce glaciale, sous son apparence de

calme bonhomie, un esprit subtil, alerte, quelques traits grandioses

des Mesmer et des Cagliostro. Désillusion!

L’homœopathe administrait son esprit, tout ainsi que ses drogues,

par doses infinitésimales, mélangées dans des masses d’eau froide.

Pas une base discutable à ses principes absurdes, de grands mots

inintelligibles, du verbiage sans portée, voilà tout.

Réfléchissant à part moi aux faiblesses de l’humanité, me rappelant que

le divin Socrate croyait à son démon familier, que quantité de grands

hommes, nos contemporains, membres de l’Institut de France ou de la

Société royale de Londres, font tourner des tables ou évoquent les

esprits frappeurs, il me revenait en mémoire un mot terrible de mon ami

Antoine Minorel.

Un jour, j’invoquais en faveur de la thèse que je soutenais contre lui

l’assentiment général du genre humain:

«Le genre humain est un imbécile!» me répliqua mon farouche

misanthrope, et il essaya de me le démontrer. «La raison est une,

la vérité est une, me dit-il, et toutes deux se confondent pour

former cette unité qui ne peut ni varier ni s’étendre. Les erreurs,

au contraire, les folies de toutes sortes sont multiples; elles se

croisent et se fécondent entre elles; elles ont enfanté des armées

innombrables d’autres folies, d’autres erreurs qui aujourd’hui

envahissent toute la terre habitable. Voilà pourquoi la sottise y règne

universellement et despotiquement. Comprends-tu?»

Le savant casuiste Schupp, au dire d’Henri Heine, est allé plus loin

qu’Antoine: «Il y a dans le monde plus de sots que d’individus,» a-t-il

osé avancer. Évidemment ce sont là des exagérations. Non, Antoine, non,

monsieur Schupp, les hommes ne sont pas.... Mais où vais-je m’embarquer

dans ces hautes idées philosophiques à propos d’un Baldaboche? Je me

résume: Dieu vous garde des charlatans, mes frères, et un peu aussi des

philosophes!

Ma conversation avec l’homœopathe avait produit sur moi l’effet

d’une aspersion réfrigérante; pour me réchauffer je me rapprochai de

Brascassin.

Parmi les individus marchant de compagnie (j’ai eu souvent occasion

de le remarquer sur nos boulevards parisiens), il en est toujours un

autour duquel les autres convergent: c’est le pivot du groupe. Si l’on

marche de front en se donnant le bras, croché des deux côtés, il forme

le point médian de la bande; s’éparpille-t-on pour jouir de la liberté

de ses mouvements, c’est pour se mouvoir encore dans son orbite: il

est le centre de gravité de ce petit monde. Le rôle de pivot, de point

médian, de centre de gravité, Brascassin le jouait par rapport à nous.

A diverses reprises déjà, Brascassin, de lui-même, m’avait offert son

bras durant la marche; nos bonnes relations se consolidaient de plus

en plus, mais il m’avait été impossible d’avoir avec lui un entretien

confidentiel, tant ses satellites ordinaires, Athanase, La Fléchelle

et les deux Épernay semblaient régler leurs mouvements sur les siens.

Cette fois, je fus plus heureux. Ces messieurs s’étaient arrêtés en

route pour causer avec un écho, le seul être du pays qui pût articuler

un mot de français: l’orphéoniste fouillait les taillis, Baldaboche

bayait aux corneilles et restait immobile là où je l’avais laissé; le

moment était favorable; je le mis à profit.

J’entretins d’abord Brascassin des propos invraisemblables débités sur

son compte par les beaux esprits de la maison Lebel; il ne fit qu’en

rire.

«Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, dit-il; mais on se

modifie avec l’âge; aujourd’hui, je ne suis pas plus un démagogue que

je ne suis un proscrit.

--Ils prétendaient aussi, ajoutai-je, que vous n’êtes pas un étranger

pour Thérèse.

--Je l’espère bien!

--Que, pour son établissement, vous avez avancé les fonds nécessaires.

--Une partie, oui, en effet.... A six pour cent, c’est le taux du

commerce. D’ailleurs, ce petit service m’a valu la clientèle de la

maison, et j’étais garanti de mes avances par le bonhomme Ferrière.

Puisque ces honnêtes messieurs voient en moi un spéculateur, ne

faisais-je point là une bonne spéculation?»

Le ton avec lequel il débita sa phrase m’avait décidément convaincu

qu’il n’avait jamais été à Thérèse que son marchand de vin de

Champagne.

«Eh bien! repris-je assez gaiement, ne donnant plus à cette affaire

que l’importance d’un bavardage de petite ville, le croiriez-vous? Ils

m’ont affirmé à moi-même que Thérèse était....»

Je restai court sur ce mot. Brascassin venait de me saisir le bras avec

une sorte de violence.

«Qu’ont-ils affirmé? me dit-il; et sa voix tremblait, son front avait

pâli. Ont-ils osé articuler un mot contre son honneur?

--Non.... mais.... balbutiai-je un peu interdit.

--Qu’ont-ils dit?

--Rien!

--Nommez ceux-là qui ont tenu ce propos infâme!»

Je me redressai d’un air digne; je le déclare, j’étais désolé de la

tournure que venait de prendre cet entretien confidentiel, après lequel

j’aspirais depuis la veille.

Par bonheur, nos causeurs en avaient fini avec l’écho et Baldaboche

avec les corneilles. Le soir, à notre entrée au village de ***, le

léger nuage momentanément élevé entre Brascassin et moi était dissipé.

Le lendemain, dès le jour naissant, les machines de la scierie, mises

en jeu par le courant de la petite rivière, ébranlèrent la maison,

firent trembler notre chambre et sautiller les huit matelas sur

lesquels nous dormions encore d’un profond sommeil. Elles sonnaient la

Diane pour nous.

Quand nous voulûmes régler avec nos hôtes, ceux-ci prirent une attitude

de gens offensés. Un jeune garçon et une jeune fille, de leur service

intime, s’étaient particulièrement occupés de nous; comme bonne

main, nous leur offrîmes à chacun deux florins, qu’ils refusèrent

avec non moins de fierté que les maîtres du logis. Jugeant à leur

désintéressement parfait qu’ils étaient les propres enfants des deux

frères, le cousin et la cousine, et les supposant avec quelque raison

tendrement épris l’un de l’autre, nous leur souhaitâmes un heureux et

prochain mariage.

Ce souhait bienveillant fut tout ce que nous coûta leur hospitalité.

Je le répète, on voyage à peu de frais dans la forêt Noire.

V

La commission du Dictionnaire.--Discours d’ouverture du

secrétaire perpétuel.--WURZBACH, son maître d’école et son

pasteur.--Vacherie de la Croix.--Coricoco.--HISTOIRE SINGULIÈRE

DE MARIA ET DE SON FIANCÉ.--Arrivée imprévue à WILDBAD.--Où je me

retrouve.--Départ pour Paris.

A mesure que la route s’allongeait devant nous, tous nous comprenions

la nécessité urgente de nous guider d’après des renseignements plus

sûrs que ceux fournis par nos seules inspirations. Il était temps de

nous mettre en communication orale avec les habitants des villages que

nous traversions, même avec les passants que nous ne pouvions aborder

que du chapeau.

Nous décidâmes de réunir par ordre alphabétique tout ce que chacun de

nous possédait de la langue allemande, pour en former un vocabulaire

à notre usage. La science éparse ne sert qu’à l’amusement de

quelques-uns; réunie en faisceau elle s’empare du monde.

Une légère brume du matin commençait à tomber. A deux cents pas de

nous, un groupe de magnifiques châtaigniers dessinait une vaste salle

de verdure; l’orphéoniste, courant toujours en avant, s’y était déjà

installé. C’était un abri; la commission du Dictionnaire s’y assembla.

Je fournis mon album et mon crayon pour les notes; La Fléchelle,

soupçonné de quelque teinture des langues du Nord, nommé secrétaire,

secrétaire perpétuel, fut le Villemain de notre académie improvisée.

Sous forme de discours d’ouverture, quand nous eûmes pris place, il

nous adressa ces mots, du meilleur augure, qui nous étonnèrent et nous

charmèrent tout d’abord:

«Meine Herren,

«Guten Morgen; wie befinden Sie sich? Ich befinde mich wohl,

Gott sei Dank. Haben Sie die zeitung nicht gelesen? ich bin es

zufrieden; wie viel Uhr ist es?»

La traduction qu’il nous en donna immédiatement refroidit quelque peu

notre enthousiasme.

«Messieurs,

«Bonjour, comment vous portez-vous? Je me porte bien, Dieu merci;

avez-vous lu le journal? Je le veux bien; quelle heure est-il?»

C’est tout ce qu’il avait retenu de ses dialogues allemands.

Ceci me rappela que, à Carlsruhe, j’avais été tenté de faire emplette

d’un petit livre du même genre. Je l’ouvris au hasard; j’y lus ces deux

phrases significatives:

«Madame la comtesse est sur le lac avec son frère le chevalier;

voulez-vous prendre une yole et aller la rejoindre?--Pourquoi

n’avez-vous pas mis votre habit écarlate?»

N’ayant ni un habit écarlate à mettre, ni une yole à prendre, ni une

comtesse à rejoindre, je fermai le petit livre aux dialogues et ne

songeai plus à l’acheter.

Néanmoins, si on ne vota pas l’impression du discours d’ouverture de

La Fléchelle, il nous fit espérer que notre secrétaire perpétuel était

capable de coopérer utilement à l’œuvre.

A tour de rôle, chacun apporta son offrande.

Pour ma part, malgré mes quelques études commencées dans une

voiture de louage, je ne pus fournir que les mots: _wifyl?_

combien?--_Schloss_, château;--_alt_, vieux;--_Gasthaus_,

hôtel;--_Hirsch_, cerf;--_Ébernstein_, sanglier de pierre;--_Bach_,

ruisseau;--_Berg_,montagne. J’y ajoutai _Trinkgeld_, pourboire, que

j’avais appris du garçon de bains de la _Closerie des Lilas_, et cette

locution que j’avais vue inscrite sur un grand nombre de cours et de

jardins: _verbotener Eingang_, entrée défendue. Mais franchement, avec

des sangliers de pierre et des entrées défendues, nous ne pouvions

guère espérer nous renseigner sur la route à suivre, ou voir s’ouvrir

les portes devant nous.

Il en fut à peu près de même d’Athanase et des deux indigènes

d’Épernay.

L’orphéoniste en savait plus long, mais sa prononciation nous parut

défectueuse. C’était de l’allemand-suisse. Sous sa dictée, néanmoins,

La Fléchelle eut à inscrire une trentaine de vocables, parmi lesquels

nécessairement ne furent oubliés ni _das Bier_, la bière, ni

_Kirschenwasser_, l’eau de cerises. Tel est le nom inoffensif et bénin

du kirsch.

Baldaboche s’abstint sous le prétexte que l’allemand n’était que du

hollandais _pas pon_.

Restait Brascassin. Il paraissait impossible que Brascassin, ayant des

clients le long de toutes les routes du grand-duché et jusque dans les

montagnes, ne pût correspondre avec eux que dans sa langue maternelle.

Jusque-là, pendant notre travail lexicographique, comme un bon prince,

il s’était contenté de sourire à nos efforts, sans y prendre part

aucune.

Son tour venu, il nous avoua savoir en effet quelques mots d’allemand,

pouvoir même, au besoin, se faire comprendre dans cette langue

pour les choses indispensables; mais le cri de victoire que nous

allions pousser, il l’étouffa sous cette simple observation, c’est

que les habitants de la forêt Noire ne parlent et n’entendent pas

plus l’allemand que le hollandais ou le français; ils font usage,

aujourd’hui encore, de l’ancienne langue des Allamanni, leurs ancêtres,

lesquels ont pu imposer leur nom aux peuples de la Germanie, mais n’ont

point réussi à leur imposer leur langage.

Nous restâmes atterrés devant cette déclaration.

Il ne restait plus à la commission qu’à mettre le mot _finis_ à notre

dictionnaire, lequel contenait alors cent soixante-sept mots français,

avec la traduction allemande en regard et présentait trois pages de

texte, sur deux colonnes, format grand in-octavo oblong.

Brascassin essaya de nous tirer du découragement où nous avait jetés sa

révélation foudroyante.

«Nous ne savons pas l’allemand de ce pays, nous dit-il; mais dans le

prochain village que nous allons rencontrer, j’en suis convaincu, le

maître d’école, le curé, si c’est un village catholique, le ministre,

si le village est protestant, entendent le latin. Parlons-leur latin;

nous n’avons pas si bien oublié nos études classiques que nous ne

puissions nous en tirer avec honneur.»

L’expédient fut trouvé on ne peut plus heureux par Athanase, La

Fléchelle et les deux naturels d’Épernay; l’homœopathe sembla ne pas

comprendre; moi, je me grattai l’oreille, et l’orphéoniste, à partir de

ce moment, marcha toujours à une grande distance en avant.

Enfin, nous vîmes fumer des cheminées; dès les premières maisons, cette

inscription tracée sur une porte entr’ouverte: _Sinite parvulos venire

ad me_, «Laissez les petits enfants venir à moi,» nous dit que nous

étions devant une école. Tout d’emblée, je fus désigné pour porter, en

latin, la parole au magister. Je m’en excusai de mon mieux, alléguant

que, comme le plus âgé de la bande, j’avais eu plus que les autres le

temps d’oublier. L’excuse ne fut point admise. Durant la route, j’avais

sottement fait devant eux un étalage de mon latin de botanique, cousin

germain du latin de cuisine. Ils me prenaient pour un savant. Je n’osai

les détromper.

Au surplus, je n’eus point regret de la visite devant le délicieux

tableau qui s’offrit tout d’abord à mes yeux.

Dans une chambre du rez-de-chaussée, un bon vieillard, à la physionomie

douce et paterne, se tenait assis au milieu d’une demi-douzaine de

petits marmots, garçons ou filles. Toute l’école était sur les genoux

du maître ou sur ses épaules. Dans ses mains pas un martinet, pas même

un livre. Le livre, un abécédaire sans doute, tombé à terre, personne,

élève ou professeur, ne semblait songer à le ramasser. Monsieur le

magister, tout en riant, appliquait sur l’oreille d’un joli blondin sa

grosse montre d’argent, dont le tic tac devait récompenser sa belle

conduite, j’aime à le penser, et, pour entrer en partage de cette

récompense, la bande entière des marmousets prenait d’assaut le bon

vieux.

Le _salve Domine_ adressé à celui-ci, j’essayai de lui débiter la

phrase cicéronienne préparée à son intention. A ma satisfaction grande,

il parut n’y pas comprendre un mot, et je me retirai convaincu que son

institution universitaire tenait le milieu entre l’école primaire et la

maison de sevrage.

Je rendais compte à ces messieurs du non-succès de ma mission en

déplorant de n’avoir point eu affaire à un meilleur latiniste,

lorsqu’une sorte de rumeur s’éleva au milieu du village; les femmes se

mettaient sur le pas de leurs portes; les enfants abandonnaient leurs

jeux pour se grouper autour d’un homme vêtu de noir.

«En avant! me dit tout bas La Fléchelle, c’est un ministre protestant;

vous serez plus heureux cette fois. Il doit fièrement savoir le latin,

celui-là!»

Heureusement Brascassin venait de l’aborder.

Du colloque qui s’ensuivit, et qui dura quelques minutes à peine,

résultèrent pour nous de précieux renseignements. Nous avions tourné

le dos à Strasbourg; nous étions au village de Wurzbach, entre la

vallée de Lenz et celle du Negold. A notre droite s’élevait la petite

ville de Calw, située à l’extrémité de la forêt Noire, du côté

westphalien; à notre gauche, à deux heures de marche, Wildbad (le bain

sauvage), d’où nous rejoindrions facilement une station du chemin de

fer.

Il était au-dessus de ma portée de comprendre comment, avec la langue

classique d’Horace et de Virgile, Brascassin et le ministre avaient pu

entrer dans tous ces détails topographiques, surtout celui-ci parlant

le latin avec la prononciation allemande, c’est-à-dire italienne, les

_dominous vobiscoum_ et les _monstroum horrendoum_, celui-là avec cette

audacieuse prononciation française qui ne doute de rien.

Quoi qu’il en soit, ces bonnes nouvelles rassérénèrent l’esprit de la

troupe, un peu troublé par notre course à travers cette longue vallée

de l’Égarement, qui semblait ne point avoir de limite finale.

A une demi-heure de Wurzbach, nous retrouvâmes l’orphéoniste; la

brume du matin s’était condensée en quelques gouttes de pluie. Nous

pressions le pas, lorsqu’une averse formidable, tombant tout à coup,

nous contraignit de chercher asile dans une maison solitaire, espèce

de vacherie située près d’un petit lac, et qu’une grande croix noire

signalait de loin. Là nous attendaient d’étranges aventures.

Cette fois, l’hospitalité que nous reçûmes ne fut ni souriante ni

empressée.

Un vieillard et sa fille, les seuls gardiens du logis, nous virent

arriver avec une sorte d’effroi. Ce vieillard avait l’air dur et

presque farouche; sa fille portait sur le visage l’empreinte d’une

morne tristesse. Nous attribuâmes leur réception à la difficulté pour

eux de nous loger. En effet, vu la pluie, les vaches rentraient, et

nous étions huit. C’était bien du monde pour si petite habitation.

Force nous fut cependant d’y attendre la fin de l’averse; mais l’averse

redoublait; tous les nuages descendus des montagnes semblaient s’être

donné rendez-vous au-dessus de nos têtes. Certain léger rhumatisme

que j’avais ressenti le matin entre les épaules me faisait craindre

la durée du mauvais temps. Il était midi; l’appétit commençait à nous

talonner, et pas un signe de nos hôtes n’annonçait leur intention de

nous venir en aide pour le calmer. A peine un regard nous avait-il

invités à nous asseoir. Trempés, ruisselants, presque aussi mornes,

presque aussi taciturnes que nos hôtes, nous nous tenions tous les

huit sur une longue banquette de bois, alignés, pressés les uns contre

les autres, semblables à une brochette de morfondus. Enfin, Brascassin

se levant fit sonner sur la table un large écu de Brabant, et d’un

air d’autorité, qui lui allait à merveille, il ordonna à la jeune

fille, par un geste, de faire du feu et de nous servir à déjeuner.

Elle ne bougea pas, et leva sur son père un regard plus craintif

qu’interrogant. Sans plus bouger qu’elle, le père lui répondit par un

hochement de tête affirmatif.

Courant au fournil, elle en rapporta un fagot, et bientôt tous les

huit, rangés en demi-cercle, nous fîmes face au foyer.

Quelque serré que fût notre demi-cercle, cependant Maria (nous sûmes

son nom plus tard) trouva moyen de le briser pour y introduire une

poêle de fer qu’elle tenait par son long manche, et, agenouillée, elle

guettait à travers nos jambes ce qui se passait sur le feu. Nous avions

tous cru à quelque omelette colossale; c’était une affreuse bouillie

d’avoine.

La bouillie d’avoine est la nourriture ordinaire des pauvres gens de la

forêt Noire.

Une exclamation ou plutôt un gémissement traduisit notre pensée

unanime. Comme pour nous rassurer, Maria nous montra un morceau de lard

fumé appendu à la cheminée. Nous le décrochâmes. Il sentait le rance,

il sentait l’évent.

Non, rien ne peut rendre le désappointement douloureux qui s’empara de

nous. La pluie tombait toujours à flots. Nous étions pour la journée

entière peut-être enfermés dans cette bicoque, où plus que partout

ailleurs les moyens de communication par la parole nous étaient

interdits. Nous ne pouvions parler latin ni à Maria ni à son père, et

tous les mots de notre fameux vocabulaire y auraient passé en pure

perte.

Une sorte de délire comique et furieux s’empare alors de chacun de

nous. La Fléchelle veut des œufs à la coque; pour le faire comprendre

par la mimique, il s’accroupit sur lui-même, prenant une posture de

poule pondeuse, et criant: «Cocorico! coricoco! cocorico! cott! cott!

codek!» Je n’ose dire ce que Maria lui apporta. Athanase désire des

côtelettes de mouton; il bêle en même temps que son doigt dessine

sur la table une côtelette fantastique; il frappe ensuite dessus,

probablement pour l’attendrir. Épernay Ier fait de ses deux mains le

mouvement de traire une vache et mugit doucement. Épernay II pêche à la

ligne; vu le voisinage du lac, il voulait du poisson. L’orphéoniste,

après avoir indiqué les cendres du foyer, désigne du doigt le nez

rubicond de l’homœopathe, voulant faire entendre par là que, faute de

mieux, il se contentera de pommes de terre. Celui-ci branlait la tête

en murmurant à demi-voix: «Pas pien ici! pas pien ici!» Et moi, moi....

je pensais à mon rhumatisme, à Madeleine, ma cuisinière, et j’aurais

voulu être à Marly, les pieds dans mes pantoufles, chaudement enveloppé

de ma robe de chambre, devant un bon feu et un excellent dîner.

Au milieu de tous ces bruits, de ces démonstrations grotesques, le

front de Maria s’était déridé; souriante, elle était assez jolie. Quant

au père, adossé contre sa porte, les bras croisés, toujours immobile,

rigide, il semblait trembler pour sa maison envahie par une bande de

fous.

Brascassin ne s’était point associé à la pantomime générale; au geste

préférant l’action, il avait visité le fournil, les armoires, et

rapportait de ses explorations un nouveau fagot, un pain sombre et noir

comme la figure de l’hôte, une panerée de pommes de terre, qui fit

ouvrir de grands yeux à l’orphéoniste, et, en plus, une peau de lapin!

Je crus un instant qu’il méditait à notre intention une affreuse

gibelotte de peau de lapin.

Le fagot, il le jeta dans le feu; les pommes de terre, il les mit sous

les cendres; la peau de lapin, il la fit brandiller sous les yeux du

maître. En remuant les cendres, il avait rencontré quelques débris

de coquilles d’œufs; il les lui montra, et cette démonstration fut

plus expressive que tous les cocorico et les cott, cott, codek de La

Fléchelle. A l’appui de sa nouvelle demande il posa sur la table un

nouvel écu.

Cette maison devait être pour nous une cause de ruine.

Le vieillard, après avoir empoché les deux pièces brabançonnes, endossa

une épaisse redingote de feutre, se coiffa d’une casquette de renard à

longue oreillette, maintint ses sabots par de solides guêtres de cuir,

et ainsi caparaçonné, se lançant à travers la pluie battante, il alla

aux provisions, je ne sais où.

Lui dehors, Maria sembla respirer plus à l’aise; elle devint alerte,

agissante, retourna les pommes de terre dans la cendre, mit du gros sel

à notre disposition, nous apporta plusieurs jattes de lait, quelques

tasses ébréchées, nous montra le pain noir et disparut.

Je n’ai pas pour habitude de manger en attendant le repas. C’est là

une méthode russe tout à fait antihygiénique. Je la frappe de ma

réprobation.

Tandis que ces messieurs épluchaient leurs pommes de terre ou faisaient

leur trempette de pain et de lait, je pensai à mes notes de voyage,

forcément restées en retard vu l’activité de notre vie aventureuse.

Notre provendier pouvait n’être de retour que dans une heure; il lui

fallait ensuite le temps de préparer notre déjeuner; j’avais donc tout

loisir pour me mettre au courant. Mais écrire, entouré de tant de

monde, avec le calme indispensable dans tous les travaux de rédaction,

cela était impossible. La Fléchelle n’aurait pas manqué de venir,

par-dessus mon épaule, lire ce que j’écrivais. Me retirer dans une

autre pièce?... Je n’en connaissais d’autres à ce rez-de-chaussée que

celle occupée par les vaches.

Un petit escalier en bois se dressait à l’entrée du fournil. Ces

messieurs, tout en fumant autour de l’âtre, venaient d’ouvrir une

dissertation sur le mot _pique-nique_, à propos des deux écus avancés

par Brascassin. Athanase soutenait que ce mot n’est pas français,

La Fléchelle le faisait dériver du latin, Baldaboche du hollandais,

l’orphéoniste du suisse. Sans s’inquiéter de l’origine du mot,

Brascassin prétendait la chose de toute antiquité. A l’appui de son

opinion, il citait Homère et ce passage du chant Ier de l’Odyssée, où

la sage Minerve dit à Télémaque: «O mon fils, ce n’est point là un de

ces repas fraternels pour les frais duquel des amis se sont associés.»

Pendant qu’ils discutaient, je franchissais à petit bruit les marches

de l’escalier. Parvenu à l’extrémité, j’entendis sortir de cet étage

supérieur un murmure confus. Je m’arrêtai coi; j’écoutai. Plusieurs

voix s’interpellaient, se répondaient en sourdine; on chuchotait tout

bas, mais à mots pressés. Que signifiait ce conciliabule?

Maria restait seule à la maison; l’hôte à la figure sinistre n’en

était-il parti que pour aller chercher des complices rentrés avec lui

par une issue secrète? Des idées de forêt Noire me passaient par la

tête. Brascassin peut-être avait commis une imprudence en prodiguant

avec trop de libéralité ses écus de Brabant. La maison était isolée,

le pays désert, la pluie qui tombait devait pour le moment en éloigner

tout secours possible.

Le bruit d’un baiser vint me rassurer. Messieurs les brigands ne

passent guère leur temps à s’embrasser, je le suppose. L’audace me

revint. Je poussai doucement la porte et passai la tête par l’ouverture.

Maria, le front appuyé sur l’épaule d’un grand garçon en manches de

chemise, lui enlaçait le cou de ses bras, et lui, en poussant de gros

soupirs, restait fixe et immobile, comme une statue de pierre.... qui

aurait soupiré.

Ils m’aperçurent alors, et, avec un cri, le garçon s’élança vers une

échelle communiquant à un second grenier. Maria le suivit d’abord, puis

s’arrêta, redescendit, et se jetant à mes pieds, elle se mit à pleurer

à sanglots, en m’adressant une apostrophe véhémente, sans doute dans le

langage des Allamanni. Sans doute aussi elle me suppliait de ne rien

dire à son père de la découverte que je venais de faire. En étais-je

capable?

Élevant de plus en plus la voix, comme si j’en pouvais mieux comprendre

son affreux jargon, elle me montra l’endroit où s’était réfugié le

jeune homme, puis, à travers la lucarne du grenier, la direction prise

par son père; puis, elle pleura, sanglota de nouveau. Je m’apitoyai sur

elle: l’expression de ma figure devait le lui faire assez comprendre.

Au moyen d’une pantomime pleine de points d’interrogation, je lui

demandai quel obstacle s’élevait entre elle et ce jeune homme, qu’elle

avait l’imprudence de recevoir à l’insu de son père.

Dans la paume de sa main gauche, faisant glisser son pouce droit sur

son index, elle me donna facilement à entendre qu’une affaire d’argent

s’était jetée à la traverse de leur amour; le jeune homme était pauvre,

et notre hôte, le vacher, refusait de consentir à leur mariage, à moins

de l’apport d’une certaine somme.

La douleur de Maria, l’abandon avec lequel elle venait de me conter

son histoire, me touchaient plus que je ne puis dire. Je m’expliquais

maintenant pourquoi dans cette misérable chaumière le malheur semblait

avoir appliqué sa griffe aussi bien sur le visage du père que sur celui

de la fille. Tous deux vivaient dans une lutte incessante, elle au nom

de son amour, lui au nom de son avarice, peut-être de sa prudence.

Tandis que j’essayais de calmer la pauvre fille, je vis trois figures

étonnées apparaître à la fois devant la porte du grenier: c’étaient

celles de Brascassin, d’Athanase et de l’homœopathe. Les autres

suivaient. Ils s’étaient aperçus de mon absence, avaient entendu des

sanglots et s’étaient demandé qui je faisais pleurer là-haut.

Je les mis au courant de l’histoire. Brascassin, l’homme du fait,

toujours à l’aide d’un mouvement du pouce et en lui montrant un florin,

questionna Maria sur la valeur de la dot exigée. Dix fois elle étendit

les cinq doigts de sa main. Il s’agissait d’une somme de cinquante

florins (107 fr. 50 c.). Ce n’était pas une dot de prince; un notaire

de Paris ne s’en fût même pas contenté, peut-être; mais les vachers de

la forêt Noire sont moins exigeants sur cet article.

Sans hésiter, Brascassin ouvrit aussitôt une souscription et déclara

s’inscrire en tête pour la somme de quinze florins. Je suivis son

exemple. Athanase, La Fléchelle et les deux Épernay complétèrent le

reste. L’orphéoniste et Baldaboche s’abstinrent. Ils étaient dans

leur droit. Cette fois, il ne s’agissait point d’un pique-nique. Ils

payèrent leur écot comme nous l’avions tous payé le matin même à la

scierie de ***; ils firent des vœux pour le bonheur des futurs époux,

du moins j’aime à le croire.

Maria, folle de joie, pleurait encore, mais en nous baisant les mains,

en nous prodiguant, j’en suis convaincu, les épithètes les plus douces

de la langue des Allamanni.

Au même instant, comme si le ciel nous tenait compte de notre bonne

œuvre, le soleil reparut et avec lui notre provendier. Nous l’aperçûmes

à travers la lucarne, pressant sa marche, un lourd panier au bras.

Je le certifie, la scène qui suivit fut une des plus émouvantes dont de

ma vie j’aie été témoin. Maria aborda son père avec ce sourire qui ne

lui était né que depuis quelques minutes; elle lui montra les florins

qu’elle tira à poignées de sa poche. Le bonhomme sembla stupéfait

d’abord. L’explication eut lieu. Il nous fit un grand salut, tête

découverte, et sur sa figure désassombrie un éclair brilla. La jeune

fille appela alors son fiancé, qui, dans l’attente du dénoûment, se

tenait caché dans le fournil. Il parut, craintif encore. Le père lui

dit un mot, et l’amoureux tomba à ses genoux ainsi que Maria.

Devant ce tableau touchant, tous nous sentîmes notre paupière

s’humecter, à l’exception de Baldaboche et de l’orphéoniste. Ils

n’avaient point payé pour cela.

Malheureusement, l’histoire ne devait pas se terminer ainsi.

L’appétit calmé, le cœur épanoui d’avoir fait des heureux sur notre

passage, comblés des bénédictions du père, de la fille et de l’amant,

nous nous étions remis en route.

Une heure plus tard, comme nous approchions de Wildbad, pour nous y

préparer une entrée convenable, nous gagnâmes un grand chalet-gasthaus

placé à la droite de la route, où l’on nous brossa, où l’on nous

étrilla des pieds à la tête.

Nous étions occupés de ces soins, quand le _ïou pati, ïou pata_,

exécuté avec tant de succès dans le festival d’Aller-Heiligen, se fit

entendre, entonné à grand chœur par une douzaine de voix. C’étaient des

orphéonistes qui, après la visite aux cascades, s’étaient enfoncés dans

le Schwarzwald; ils avaient touché à Fribourg et marché ensuite dans

nos pas à partir de Wurzbach. Comme nous encore, et un instant après

nous, ils s’étaient arrêtés à la vacherie de la Croix, sur les bords

du lac Hohloh. Plus heureux que nous, ils avaient pu lier conversation

avec Maria, un de leurs compagnons de voyage, garçon tailleur à Paris,

étant né dans la forêt Noire et parlant couramment la langue des

Allamanni.

«Eh bien, dit celui-ci en nous abordant, il paraît que vous avez

joliment fait les choses avec le père Schawrobh; aussi la petite

servante priera Dieu pour vous, vous pouvez être tranquilles!»

Ce mot _servante_ nous fit dresser l’oreille.

«Comment, si Maria n’est que sa servante, le bonhomme s’opposait-il à

son mariage avec son prétendu? demandai-je.

--Il n’est question ici de mariage ni de prétendu, nous répliqua

l’Allamann, et vous avez bien facilement délié la bourse sans savoir de

quoi il s’agissait! Voici l’affaire en deux mots. Andrecht, le garçon

d’étable du vieux, n’est pas l’amoureux de Maria; il est son frère.

Père Schawrobh, le vacher, un grippe-sou s’il en fut, avait chargé

Andrecht de porter une somme de cinquante florins à Gernsbach, où il

avait un intérêt sur un train de bois alors dévalant vers le Rhin.

Andrecht joua l’argent, à ce qu’il paraît, ou le cacha sous une pierre,

et dit l’avoir égaré en route. Il perdit sa place et n’en trouva pas

une autre. Schawrobh garda la sœur à son service, mais à la condition

de ne lui donner d’autres gages, pendant dix ans, qu’une jupe et un

bonnet à Pâques. Maintenant, comprenez-vous l’histoire?»

Un rire général, auquel je ne pris nullement part, lui prouva qu’il

était compris.

Honteux, contrit, irrité contre moi-même d’avoir entraîné mes

compagnons dans une souscription ouverte au bénéfice d’un voleur,

j’offris de restituer à ces messieurs leur déboursé. Ils s’y

refusèrent. L’orphéoniste, comme arrangement, émit cette opinion qu’il

serait peut-être juste que je supportasse seul nos frais de route du

Hirsch à Wildbad. Cette proposition, émanant de lui, excita un nouveau

rire, auquel je m’associai franchement cette fois.

Je ne dirai rien de Wildbad, sinon que la rivière de Lenz partage la

ville en deux. C’est à peu près tout ce que j’y ai observé.

Moi, l’ennemi juré des chemins de fer, j’espérais, je ne sais pourquoi,

y en trouver un, qui me conduirait directement à Strasbourg. En fait

de moyen locomotif, il n’existe à Wildbad qu’une voiture publique,

laquelle, tous les deux jours, se dirige sur Bade.

Retourner à Bade, que j’avais quitté quatre jours auparavant avec

l’intention formelle de rentrer en France, me semblait dur. Le sort

nous favorisait sur trois points cependant: 1º nous arrivions le jour

du départ de la voiture; 2º à l’heure de son départ; 3º il y avait

place pour nous tous.

Brascassin seul nous fit défaut. Il avait quelques affaires à conclure

ou à régler à Wildbad. Il voulait mettre à profit son séjour inattendu

dans cette ville. Nous nous séparâmes l’un de l’autre avec un regret

mutuel, je le crois, et en échangeant nos cartes, et en réitérant

les poignées de main. Il me promit de venir vers l’automne me voir à

Marly-le-Roi.

Pourquoi avec certains hommes l’amitié nous vient-elle si vite au

cœur? Il me semblait que, après Antoine Minorel, Brascassin était mon

meilleur ami.

Pourquoi, des divers arbrisseaux que j’ai fait planter dans mon jardin,

le dernier mis en place est-il aujourd’hui le plus élevé et le plus

vigoureux? Comme l’arbrisseau, l’amitié pousse vite quand le terrain

est à sa convenance.

La route de Wildbad à Bade-Baden est, dit-on, charmante. Je me

dispenserai de la décrire, n’ayant fait qu’un somme depuis le départ

jusqu’à l’arrivée.

Bien résolu à ne point m’arrêter un instant à Bade, même pour y voir

Junius, je pris congé de mes compagnons de voyage. Tous, préoccupés de

leur installation, du choix d’un hôtel, des renseignements à prendre,

me regardèrent à peine; une seule main se tendit vers moi, celle

d’Athanase.

Ainsi va le monde, à ce qu’il paraît. On se rencontre sur la route;

quelque temps on marche ensemble du même pas et du même cœur; on croit

à une liaison qui se continuera. Le moment venu, comme une bande

d’oiseaux effarouchés, chacun tire de son côté sans un regard d’adieu

adressé à ses anciens compagnons. Quelque peu mortifié, je courus vers

le petit chemin de fer qui de Bade devait me conduire à la station

d’Oos. Je n’eus que le temps d’y prendre place; il partait.

Enfin, j’étais en route!

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 45 / 76 题