I
L’airelle-myrtille.--Embarcadère d’Oos.--Rencontre d’un homme
effaré.--Grand scandale dans la maison Lebel.--Enlèvement de
Thérèse.--Traité d’alliance entre l’homme et la cigogne.--Arrivée
à Heidelberg.--L’enfant prodigue.
Il existe une petite plante, haute à peine de douze à quinze
centimètres, aux feuilles ovales, luisantes, légèrement dentées,
aux fleurs en grelot, et d’un blanc rougeâtre; cette plante, c’est
l’airelle-myrtille. Elle croit généralement dans les pays montagneux,
sous l’ombrage des bois, dont elle décore la lisière comme d’un tapis
de myrtes nains; de là, en France, son nom de myrtille.
J’avais déjà rencontré le myrtille dans les montagnes des environs de
Bade, à Aller-Heiligen; les pentes de la forêt Noire en sont couvertes;
aussi les industriels du grand-duché ont-ils trouvé moyen de tirer
de sa petite baie noirâtre un parti considérable. On en fait un
hors-d’œuvre vinaigré qui se trouve sur toutes les tables d’hôte; on en
compose des gâteaux, des confitures, voire même du vin, et du vin dont
nous autres Parisiens, qui volontiers vivons dans l’ignorance complète
du _vaccinium myrtillus_ aussi bien que du _vaccinium oxiccoccos_,
avons pu goûter, car il nous est destiné spécialement. Un de mes grands
amis du casino de Hollande m’affirmait que, dans une de ces années
malencontreuses où l’oïdium avait détruit chez nous l’espoir de la
vendange, quarante mille barriques de baies de myrtilles, rien moins,
avaient été expédiées de la forêt Noire pour France.
Le myrtille ne se transforme pas seulement en gâteaux, en hors-d’œuvre,
en confitures et en vin, on l’emploie aussi en médecine et en
teinturerie; les plus grands docteurs de l’Allemagne recommandent
son fruit comme un puissant antiscorbutique, ses feuilles comme un
diurétique excellent, ses racines comme un fébrifuge incomparable.
Ce qu’en laissent messieurs les confiseurs, pâtissiers, marchands
de vins, teinturiers et pharmaciens, est employé par messieurs les
tanneurs.
Tant de services rendus à l’humanité méritaient une récompense
glorieuse. Le myrtille a donné son nom à une des villes les plus
célèbres de l’ancien Palatinat, à Heidelberg, située entre Carlsruhe et
Francfort, à Heidelberg, l’Universitaire, la Savante, l’Impériale!
Le mot _Heidelberg_ signifie _la montagne aux Myrtilles_.
Eh bien, en ce moment, je suis à Heidelberg!
A la station d’Oos, où l’on passe d’un train dans un autre, quand je
m’apprêtais à changer de wagon, un homme effaré, le front perlé de
sueur, sortait de l’embarcadère comme j’y entrais; cet homme effaré
poussa un cri, et s’arrêta devant moi dans une pose cataleptique. En
devais-je croire mes yeux? c’était Jean, mon vieux Jean!
J’eus peine à le reconnaître d’abord; je m’attendais si peu à le
rencontrer en Allemagne! A ma vue, son émotion se traduisit par un
tremblement dans tous ses membres et une impossibilité complète de
parler; j’étais ému moi-même; je lui tendis la main; je n’en ai pas
regret. Jean fait partie de ma famille de garçon; il est pour moi aussi
bien un ami qu’un serviteur; sous ce dernier rapport, Jean laisse
beaucoup à désirer; comme ami, il est parfait. La main que je lui
tendais, il la baisa et j’y sentis tomber une larme. Je n’affirmerais
point cependant que cette larme fût une larme. Peut-être était-ce une
perle de son front. Enfin, non sans peine, il se calma et parvint à
m’expliquer les causes de notre rencontre.
Depuis plus de quarante-huit heures, Jean courait après moi comme
Télémaque après Ulysse. Une lettre de Junius Minorel adressée à son
cousin Antoine avait instruit celui-ci de mes fredaines. Il lui
apprenait que j’étais à Bade, sans argent, que j’y avais joué, que
j’avais perdu. Antoine, ne me voyant pas reparaître, résolut de se
mettre à ma recherche; mon vieux Jean voulut l’accompagner. De son
côté, Madeleine, ma cuisinière, s’engagea à leur écrire chaque jour
pour les instruire de mon retour à Marly, si je devais y revenir jamais.
Déjà deux lettres de Madeleine étaient arrivées par le chemin de fer,
ne contenant que ces mots: «Pas de nouvelles de monsieur!» Antoine
s’assombrissait et articulait d’horribles blasphèmes contre les jeunes
cervelles couvertes de cheveux gris. Junius, qu’il avait retrouvé à
Bade, ne pouvant comprendre comment je n’étais pas encore à Marly,
quand quatre jours auparavant je lui avais fait mes adieux, prêt à
monter en wagon, pensa que j’étais retourné à Carlsruhe, où, disait-il,
une certaine Thérèse semblait me tenir au cœur. Le matin même, les
deux cousins étaient partis pour Carlsruhe, abandonnant à Jean la
surveillance du chemin de fer badois. Il avait pour mission d’inspecter
au visage tous les voyageurs qui traversaient la voie, venant de
France, ou s’y rendant.
Pauvres amis! combien je me reprochais alors de les avoir laissés si
longtemps sans nouvelles!
Avant la fin de son récit, mon vieux Jean, fort distrait de sa nature,
paraissait préoccupé de tout autre chose que de ce qu’il avait à me
raconter. D’un air inquiet et surpris, il m’examinait de la tête aux
pieds. N’y pouvant tenir, s’interrompant tout à coup:
«Monsieur n’a donc plus son parapluie ni sa montre? me dit-il.
--Non; je les ai perdus.
--Au jeu?»
Le mot lui échappa. Contrit de son irrévérence, il baissa la tête;
aussi ne put-il voir le coup d’œil sévère que je lui adressai. Sa
narration achevée, me regardant en dessous, il reprit d’un ton apitoyé:
«Il faut que monsieur ait bien souffert pour en avoir été réduit à
acheter un vieux chapeau comme celui qu’il porte!»
C’est de mon chapeau neuf, déjà tant éprouvé il est vrai, qu’il parlait
avec ce dédain.
Jean tomba ensuite dans de nouvelles perplexités; il me proposait de se
rendre seul à Carlsruhe pour prévenir les deux cousins de mon arrivée,
tandis que je l’attendrais à Bade. Sa phrase n’était pas achevée
que l’idée de me laisser seul dans ce lieu de perdition, où déjà la
roulette m’avait été fatale, la lui faisait modifier dans une foule de
sens amphigouriques.
Pour le rassurer: «Nous partirons ensemble, lui dis-je. D’ailleurs,
j’ai laissé à Carlsruhe une dette que je suis bien aise d’acquitter.
--Monsieur a fait des dettes?... Puis, avec un hochement de tête
significatif, il murmura: Décidément, nous n’avons pas été sage!»
Si j’avais à supporter déjà les gronderies de M. Jean, à quoi devais-je
m’attendre de la part de mon terrible et cher Antoine Minorel?
A sept heures du soir, nous arrivons à Carlsruhe. Je me rends aussitôt
à l’hôtel de la _Légation_. Au nom de Junius Minorel, le concierge
me répond absolument dans les mêmes termes que la première fois: «M.
de Minorel est à Heidelberg, où il achève sa cure de petit-lait.» Je
demande s’il n’a point passé aujourd’hui par Carlsruhe en revenant de
Bade. Réponse affirmative. Je m’enquiers si un de ses parents n’a point
fait route avec lui pour Heidelberg. Nouvelle réponse affirmative. «Je
crois, ajoute le concierge, que ces messieurs sont allés y chercher
quelque chose qu’ils ont perdu.»
J’étais ce _quelque chose_. Satisfait de mes renseignements, je cours à
la maison Lebel.
A ma gentille pension bourgeoise du boulevard d’Ettlingen tout est en
rumeur. La grammaire et la langue française ont été rayées de l’ordre
du jour. On y parle dans toutes les langues pour proclamer le grand
événement. Thérèse est partie, Thérèse a été enlevée! «Par un vieux
monsieur,» disent les uns; et je suis véhémentement soupçonné d’être
le ravisseur. On se rappelle les agaceries de Thérèse à mon égard
et nos entretiens secrets dans le petit salon aux sonnettes. Si je
reparais aujourd’hui, lorsque depuis douze jours j’étais censément
rentré en France, mon but est évidemment de détourner les soupçons.
Jean, qui m’a accompagné à la maison Lebel, pousse des soupirs à faire
trembler les vitres. Que devait-il penser de moi, mon Dieu!
Les autres affirment que le séducteur n’est pas aussi vieux qu’on veut
bien le dire; il est jeune au contraire, et ce jeune homme n’est autre
que Brascassin. Thérèse et lui, le jour de l’enlèvement, on les a vus
franchir la porte de Dourlach, en voiture close et les stores abaissés.
Les stores étant abaissés, comment les a-t-on vus? Mais si la médisance
ne manquait parfois de logique, elle deviendrait trop redoutable.
Devant les uns et les autres, je tentai de me justifier, et même de
justifier Brascassin; je ne l’avais point quitté depuis trois jours, et
venais de le laisser à Wildbad.
«C’est cela! bien joué! crie une voix. La porte de Dourlach est
justement sur la route de Wildbad. A Wildbad, il aura d’abord laissé
Thérèse s’établir seule, pour sauver les apparences, et sera venu
l’y rejoindre ensuite. Nous connaissons donc enfin le lieu de leur
cachette! Ils sont à Wildbad!
--Ils sont à Wildbad! quelle immoralité!» répètent en chœur tous les
habitués de la maison Lebel.
Le dirai-je? Cette supposition invraisemblable, absurde, fit naître en
moi non une conviction, mais un doute. Je me rappelai l’air indifférent
et désintéressé avec lequel Brascassin, la veille, avait d’abord
répondu à mes questions sur Thérèse, puis l’emportement qui s’en était
suivi. Évidemment, elle ne lui était pas aussi étrangère qu’il avait
essayé de me le faire accroire.
Le temps me manquait pour réfléchir longuement sur ce sujet; je pris
à la hâte congé de MM. les grammairiens, en cherchant du coin de
l’œil mon vieux Jean. Il n’était plus là. Je le rejoignis à la porte
d’entrée, où il se tenait, la tête appuyée contre le mur, gémissant,
j’en suis convaincu, de voir son maître mêlé à tant d’intrigues, et
devenu un garnement.
J’avais fait quelques pas sur le boulevard lorsque deux voix
m’apostrophèrent inopinément:
«Monsieur Canaple, est-il vrai qu’il faut dire _courbatu_ et non
_courbaturé_?
--Monsieur Canaple, pourquoi le verbe _admonester_ ne se trouve-t-il
pas dans le dictionnaire? Vaut-il donc mieux dire _admonéter_?
--Dites ce que vous voudrez!» Et je pressai le pas.
Chassée du temple, la pauvre grammaire en était réduite à demander
l’aumône aux passants.
Peut-être ai-je un peu sévèrement parlé de la lenteur allemande; je
n’ai eu qu’à m’en louer aujourd’hui. En gagnant le chemin de fer, je
craignais de me voir forcé d’attendre pendant deux heures un nouveau
convoi se dirigeant sur Heidelberg. Dans la gare, j’en trouvai un prêt
à partir. C’était celui qui nous avait amenés d’Oos. A la station de
Carlsruhe, on donne au voyageur tout le temps nécessaire pour bien
dîner.
Je pris deux places de première, ne voulant pas, sitôt après notre
réunion, me séparer de mon vieux Jean. Par un sentiment de convenance
exagérée, quoique nous fussions seuls dans le wagon, il se tint aussi
éloigné de moi qu’il le put et ne desserra pas les lèvres. J’eus donc
tout loisir de me livrer à mes méditations.
Je songeais à la réception qu’allait me faire Antoine, au départ
inexplicable de Thérèse, au silence de Brascassin à son sujet; je
songeais aussi à Madeleine, l’excellente fille, à mes voisins de Marly,
à mon jardin dont les iris et les lilas fleurissaient sans moi, à mon
chien, qui devait hurler jour et nuit pendant mon absence; puis, j’en
revenais à Antoine. Il m’apparaissait en Jupiter tonnant.
Au milieu de mes songeries, mes yeux ne restaient point inactifs.
A travers le crépuscule du soir, qui donnait au paysage une teinte
mystérieuse, la ville de Dourlach, et son cimetière, où repose le bon
Haussman, le boulanger d’Ettlingen, Brouchsal, avec ses charmantes
collines boisées, me saluaient en passant; à l’extrémité d’une allée
de verdure, une petite église solitaire semblait me suivre du regard;
longtemps je l’aperçus voyageant avec moi. Sur ma gauche, s’alignaient
de longs peupliers, bordant la route de terre; entre leurs flèches
espacées se déroulait une vaste plaine semée de bouquets d’arbres,
éclairée à revers par la lune qui semblait se baigner dans le Rhin;
figurant des meules de foin ambulantes, de solides charrettes,
surchargées des récoltes de l’année précédente, la traversaient avec
leur escorte de travailleurs. C’était le dernier labeur de la journée.
Plus loin, un pâtre à cheval courait au galop en sonnant du cor pour
rappeler ses troupeaux dans l’étable. Tout à coup, débouchant d’un
buisson, un chevreuil égaré bondit en entendant souffler la locomotive,
et des cigognes, perchées sur leurs longues jambes, nous regardèrent
passer d’un air stupéfait.
Elles arrivaient de loin peut-être et n’avaient pas encore vu un chemin
de fer.
Pourquoi jusqu’à présent, sinon à Kehl, où une cigogne peinte sert
d’enseigne au cabaret dans lequel je me suis arrêté, n’avais-je pu
encore rencontrer cet oiseau familier, si commun, m’avait-on dit, en
Alsace et dans le grand-duché? A Strasbourg, chaque cheminée devait
avoir pour ornement son nid de cigognes; pourquoi n’en ai-je pas
découvert un seul?
Le traité de paix et de bonne amitié, passé de temps immémorial
entre l’homme et la cigogne, aurait-il été rompu dans ces pays pour
infraction à quelque clause importante? La cigogne a-t-elle cessé
de manger les vers de terre? ou l’homme, qui songe aujourd’hui à se
nourrir même de son cheval, aurait-il commencé à manger des cigognes?
Ces diverses élucubrations de mon cerveau défilaient devant moi au
milieu des ombres du soir et peuplaient le paysage, alors presque
désert; grâce à elles, grâce à Thérèse, à Brascassin, à Madeleine,
grâce aux cigognes, je croyais sortir à peine de Carlsruhe, et
j’oubliais Antoine, lorsque les montagnes, graduellement effacées à ma
droite, reparurent tout à coup plus hautes, plus rapprochées. Sur la
principale d’entre elles, à son point culminant, les rayons de la lune
illuminaient une vieille tour; nous arrivions à Heidelberg.
Je me fis indiquer l’hôtel du _Prince-Charles_, situé à l’extrémité de
la ville. Là, mon juge m’attendait.
Je n’ai jamais pu me défendre de cette autorité magistrale (paternelle,
comme il le dit lui-même) qu’Antoine exerce sur moi; l’ai-je jamais
essayé? Je me sentais coupable envers lui; je l’étais. Sur mon
invitation expresse, il avait consenti à passer avec moi la saison du
printemps dans ma maison de Marly; au jour dit, il s’y était présenté,
et n’y avait trouvé que mes domestiques. Une seule lettre de moi lui
était parvenue, datée de Carlsruhe; elle l’invitait à m’attendre;
il m’avait attendu, et vainement, et sans plus recevoir d’autres
nouvelles. Des deux autres lettres à lui adressées, la première
figurait toujours parmi les notes de mon histoire de Louis-Guillaume,
le vainqueur des Turcs; la seconde, écrite de la scierie de *** (forêt
Noire), je l’avais encore dans ma poche. Est-ce ainsi qu’un galant
homme devait en agir envers son meilleur ami?
A mesure que j’arpentais la longue rue d’Heidelberg, mes torts
me paraissaient plus grands; quand j’arrivai devant l’hôtel du
_Prince-Charles_, ils étaient irrémissibles. Je connaissais la
susceptibilité d’Antoine sur tout ce qui touche aux devoirs de l’amitié.
M’arrêtant au seuil de la maison, j’envoyai Jean s’informer si MM.
Minorel y étaient descendus. Je me rappelais que Junius l’habitait
volontiers durant ses stations à Heidelberg. Jean me rapporta qu’en ce
moment ces messieurs étaient à l’hôtel, appartement nº 7, au premier.
J’avais espéré une tout autre réponse; j’aurais laissé ma carte ou la
lettre restée dans ma poche, et je serais parti.... pour quel pays?
je n’en sais rien.... par le premier convoi, n’importe dans quelle
direction. Je n’ai pas l’habitude des souffrances morales; j’étais au
supplice. O nature pusillanime! Lâche! lâche que je suis! Mais il n’y
avait plus à reculer.
Avec un peu de brusquerie, j’ordonnai à Jean de passer le premier;
je le suivis à distance. En arrivant sur le palier, je haletais. Un
escalier de vingt marches! Il ouvrit la porte du nº 7; je m’arrêtai.
Les deux cousins se tenaient dans un petit salon, devant une table
à jeu, ornée de ses bougies. Antoine lisait; Junius faisait une
_patience_. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, ils ne bougèrent point,
croyant sans doute à l’entrée d’un domestique de la maison. Jean, ne
sachant trop en quels termes annoncer ma venue, se mit à tousser.
Antoine redressa la tête, m’aperçut dans la pénombre de la porte,
se leva et vint droit à ma rencontre sans articuler un mot; puis il
m’ouvrit ses bras, et longtemps me pressa contre sa poitrine, où je
sentis son cœur battre à tout rompre.
«Enfant terrible, va!» Tel est le seul reproche qui soit sorti de sa
bouche.
O mon Antoine! mon cher Antoine! que tu es bon! que tu es généreux!
J’éprouvais le besoin de pleurer; mais je retenais mes larmes.
Qu’aurait pensé Jean? Il aurait cru que je pleurais sur mes fautes.
Junius interrompit sa _patience_, se leva à son tour, après avoir
laissé toutefois ses cartes dans l’ordre voulu, et m’aborda en se
frisant la moustache; c’était chez lui l’annonce de quelque apostrophe
railleuse; mais de celui-là je ne redoutais rien.
«Parbleu! monsieur de Canaple, me dit-il, quel homme étrange
faites-vous! au commencement de ce mois j’étais à Heidelberg; vous
m’avez forcé d’y interrompre ma cure de petit-lait, pour aller la
continuer à Bade, et de Bade me voici contraint de revenir l’achever à
Heidelberg, toujours grâce à vous!»
Je le saluai et lui serrai la main. Dans mon trouble d’esprit c’est la
seule réponse que je trouvai à lui faire.
De nous quatre, mon vieux Jean était le seul qui gardât encore un
maintien grave et sévère. Je crois qu’il n’eût pas été fâché de voir
Antoine me gronder un peu vertement.
Quand la parole me fut revenue, j’essayai d’entamer le chapitre de ma
justification:
«Plus tard, me dit Antoine; tu parais fatigué; tu vas te coucher.
J’ai une chambre à deux lits: le meilleur est pour toi; mais je ferai
mettre le verrou à toutes les portes de communication; tu n’aurais qu’à
m’échapper encore!»
Enfin, je me couchai, et dans un lit! Depuis trois jours c’était la
première fois. Mon sommeil fut calme et heureux; je sentais auprès de
moi mon vieux Jean, et mon adorable ami Antoine Minorel. Je dormis
quatorze heures; et voilà comment, le lendemain, je me réveillai à
Heidelberg, la montagne aux Myrtilles.