Les religieuses violonistes.--Des squelettes bien mis.--Un
Hercule-Cupidon.--LA MESSE INVISIBLE.--Un baiser rendu.--Départ
de Bade.
Une femme qui joue du violon représente déjà quelque chose d’un peu
bien excentrique; mais une religieuse, que dis-je? tout un orchestre de
religieuses! s’escrimant sur cet instrument disgracieux, voilà ce qui
paraît hors de toute vraisemblance. C’est cependant ce qu’on voyait,
ce qu’on entendait naguère au couvent de Lichtenthal. Maintenant on ne
voit plus les pieuses exécutantes, mais on les entend encore.
Aujourd’hui dimanche, une partie de la population catholique de Bade se
dirigeait vers cette délicieuse promenade de Lichtenthal, à l’extrémité
de laquelle, derrière de vieilles constructions romaines, se cache la
petite église des religieuses augustines, fondée, vers le milieu du
treizième siècle, par la veuve du margrave Hermann V. Moins dans un
but de dévotion que de curiosité peut-être, je longeai la promenade et
j’entrai dans l’église.
Aux deux côtés de l’autel, sous un vitrail qui permet de les
parfaitement apercevoir, sur un lit de mousse, de soie et de fleurs
artificielles, reposent, non par fragments, mais complets, les
reliques de saint Pie et de saint Bénédict. Pour dissimuler ce que ce
spectacle pourrait avoir de pénible ou pour honorer la mémoire de
ces bienheureux, on a recouvert leurs ossements des pieds à la tête,
ou plutôt du calcanéum au frontal, de broderies et de pierreries. Une
fine dentelle, en forme de collerette, leur descend de l’occiput au
sternum; chacune de leurs côtes est recouverte d’un brandebourg de
velours rouge, tout orné de perles et de topazes; leur crâne, lisse et
poli comme ivoire, est coiffé d’une toque rehaussée d’or. Onc n’ai vu
squelettes si bien mis.
M. Victor Hugo, dont le style s’assouplit à volonté et descend parfois
jusqu’au genre facétieux, nomme _squelettes troubadours_ ce genre
d’exhibition, qui n’est pas, à ce qu’il paraît, assez rare en Allemagne.
Autre singularité. Un grand quart d’heure avant l’office, sans qu’un
prêtre apparût dans le chœur, les cierges brûlaient sur l’autel; les
fidèles, leur missel à la main, restaient recueillis et en prières, et
les sons d’une musique lointaine semblaient servir d’accompagnement à
je ne sais quoi, que je ne pouvais voir et que je ne devinais pas.
Je finis par m’arrêter à cette double supposition; le curé se faisait
attendre et les religieuses, encore dans leur cloître, essayaient leurs
violons en cherchant l’accord.
Mais je me demandais ce qui avait pu amener des nonnes augustines à se
faire violonistes et quelle pouvait être l’origine de cet usage étrange?
Non loin de moi, assis dans sa stalle, se prélassait un de mes savants
amis du Casino. C’était un petit homme, court sur jambes, joufflu,
rondelet, excellent. Le matin même il m’avait fait parvenir un
manuscrit fort curieux, selon son dire, mais d’une écriture tellement
fine et serrée, que mes yeux clignotants s’étaient fermés d’eux-mêmes
devant ces bataillons de pattes de mouche.
En ce moment, comme s’il eût voulu répondre à ma pensée, mon petit
homme, du fond de sa stalle, m’adressait de temps à autre des signes
explicatifs auxquels je ne comprenais mot. Il me montrait l’autel,
puis un des squelettes sous sa châsse de verre. Je me contentai de lui
répondre par une inclination de tête faussement affirmative, comptant
bien, à la sortie de l’église, lui demander la traduction de toute
cette inintelligible télégraphie.
La messe dite, je l’attendis dans l’allée de Lichtenthal. Quand je
le vis, il était flanqué de quatre femmes, deux à sa droite, deux à
sa gauche; je jurerais même qu’un groupe de jeunes filles, qui, par
derrière, emboîtait le pas avec lui, lui appartenait en qualité de
progéniture. Le moyen de songer à l’extraire de ce massif de femmes
pour lui poser mes questions? Mais il m’aperçut, et, sans s’arrêter,
sans rompre rang d’une semelle: «Eh bien, me cria-t-il, c’est la messe
invisible!... la légende!... vous savez!» Et il passa avec tout son
cortége.
Est-ce que je pouvais me soucier encore de légendes, moi que l’histoire
absorbait aujourd’hui tout entier?... Cependant, rentré à l’hôtel, par
désœuvrement, par distraction, du bout des doigts, je compulsai la
liasse aux pattes de mouche d’un air qui lui disait: légende, que me
veux-tu? pourquoi t’es-tu fourvoyée chez l’historien de Louis-Guillaume?
Cependant, peu à peu, mon regard s’arrêta plus attentivement sur ces
petites lignes noires presque indéchiffrables. Le héros de ladite
légende était un parent, un contemporain de Louis-Guillaume, son élève
à la guerre, peut-être son filleul; il se nommait Guillaume comme lui;
bien plus, je trouvais là l’explication des religieuses violonistes
et l’histoire d’un des squelettes de Lichtenthal; enfin, il y était
question de ma folle Sibylle-Auguste!... Toutes ces raisons réunies me
déterminent à rapporter ici: