IX

Les religieuses violonistes.--Des squelettes bien mis.--Un

Hercule-Cupidon.--LA MESSE INVISIBLE.--Un baiser rendu.--Départ

de Bade.

Une femme qui joue du violon représente déjà quelque chose d’un peu

bien excentrique; mais une religieuse, que dis-je? tout un orchestre de

religieuses! s’escrimant sur cet instrument disgracieux, voilà ce qui

paraît hors de toute vraisemblance. C’est cependant ce qu’on voyait,

ce qu’on entendait naguère au couvent de Lichtenthal. Maintenant on ne

voit plus les pieuses exécutantes, mais on les entend encore.

Aujourd’hui dimanche, une partie de la population catholique de Bade se

dirigeait vers cette délicieuse promenade de Lichtenthal, à l’extrémité

de laquelle, derrière de vieilles constructions romaines, se cache la

petite église des religieuses augustines, fondée, vers le milieu du

treizième siècle, par la veuve du margrave Hermann V. Moins dans un

but de dévotion que de curiosité peut-être, je longeai la promenade et

j’entrai dans l’église.

Aux deux côtés de l’autel, sous un vitrail qui permet de les

parfaitement apercevoir, sur un lit de mousse, de soie et de fleurs

artificielles, reposent, non par fragments, mais complets, les

reliques de saint Pie et de saint Bénédict. Pour dissimuler ce que ce

spectacle pourrait avoir de pénible ou pour honorer la mémoire de

ces bienheureux, on a recouvert leurs ossements des pieds à la tête,

ou plutôt du calcanéum au frontal, de broderies et de pierreries. Une

fine dentelle, en forme de collerette, leur descend de l’occiput au

sternum; chacune de leurs côtes est recouverte d’un brandebourg de

velours rouge, tout orné de perles et de topazes; leur crâne, lisse et

poli comme ivoire, est coiffé d’une toque rehaussée d’or. Onc n’ai vu

squelettes si bien mis.

M. Victor Hugo, dont le style s’assouplit à volonté et descend parfois

jusqu’au genre facétieux, nomme _squelettes troubadours_ ce genre

d’exhibition, qui n’est pas, à ce qu’il paraît, assez rare en Allemagne.

Autre singularité. Un grand quart d’heure avant l’office, sans qu’un

prêtre apparût dans le chœur, les cierges brûlaient sur l’autel; les

fidèles, leur missel à la main, restaient recueillis et en prières, et

les sons d’une musique lointaine semblaient servir d’accompagnement à

je ne sais quoi, que je ne pouvais voir et que je ne devinais pas.

Je finis par m’arrêter à cette double supposition; le curé se faisait

attendre et les religieuses, encore dans leur cloître, essayaient leurs

violons en cherchant l’accord.

Mais je me demandais ce qui avait pu amener des nonnes augustines à se

faire violonistes et quelle pouvait être l’origine de cet usage étrange?

Non loin de moi, assis dans sa stalle, se prélassait un de mes savants

amis du Casino. C’était un petit homme, court sur jambes, joufflu,

rondelet, excellent. Le matin même il m’avait fait parvenir un

manuscrit fort curieux, selon son dire, mais d’une écriture tellement

fine et serrée, que mes yeux clignotants s’étaient fermés d’eux-mêmes

devant ces bataillons de pattes de mouche.

En ce moment, comme s’il eût voulu répondre à ma pensée, mon petit

homme, du fond de sa stalle, m’adressait de temps à autre des signes

explicatifs auxquels je ne comprenais mot. Il me montrait l’autel,

puis un des squelettes sous sa châsse de verre. Je me contentai de lui

répondre par une inclination de tête faussement affirmative, comptant

bien, à la sortie de l’église, lui demander la traduction de toute

cette inintelligible télégraphie.

La messe dite, je l’attendis dans l’allée de Lichtenthal. Quand je

le vis, il était flanqué de quatre femmes, deux à sa droite, deux à

sa gauche; je jurerais même qu’un groupe de jeunes filles, qui, par

derrière, emboîtait le pas avec lui, lui appartenait en qualité de

progéniture. Le moyen de songer à l’extraire de ce massif de femmes

pour lui poser mes questions? Mais il m’aperçut, et, sans s’arrêter,

sans rompre rang d’une semelle: «Eh bien, me cria-t-il, c’est la messe

invisible!... la légende!... vous savez!» Et il passa avec tout son

cortége.

Est-ce que je pouvais me soucier encore de légendes, moi que l’histoire

absorbait aujourd’hui tout entier?... Cependant, rentré à l’hôtel, par

désœuvrement, par distraction, du bout des doigts, je compulsai la

liasse aux pattes de mouche d’un air qui lui disait: légende, que me

veux-tu? pourquoi t’es-tu fourvoyée chez l’historien de Louis-Guillaume?

Cependant, peu à peu, mon regard s’arrêta plus attentivement sur ces

petites lignes noires presque indéchiffrables. Le héros de ladite

légende était un parent, un contemporain de Louis-Guillaume, son élève

à la guerre, peut-être son filleul; il se nommait Guillaume comme lui;

bien plus, je trouvais là l’explication des religieuses violonistes

et l’histoire d’un des squelettes de Lichtenthal; enfin, il y était

question de ma folle Sibylle-Auguste!... Toutes ces raisons réunies me

déterminent à rapporter ici:

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 40 / 76 题