LA MESSE INVISIBLE.

Au commencement du dix-huitième siècle le grand-duché était encore

divisé entre plusieurs margraves issus d’une même famille. Frédéric

VII, margrave de Bade-Dourlach, avait un fils, le parangon des jeunes

gens de son âge par ses qualités physiques. Il était si beau de visage

et si vigoureusement taillé, que son historien, M. Schœpflin, dit

de lui que «la nature, hésitant si elle en ferait un Hercule ou un

Cupidon, fit l’un et l’autre.» Au bruit partout répandu de sa beauté

pharamineuse, la reine douairière de Suède l’appela à sa cour, résolue

à le donner pour époux à sa petite-fille, héritière du trône, laquelle

n’avait pu jusqu’alors trouver un prétendant à son goût. Mais il était

si libertin, et, pendant les quelques mois qu’il passa à Stockholm il y

scandalisa tellement les vieilles dames, qu’il se vit forcé de renoncer

à la fille comme au trône du roi Charles XI.

A vingt-trois ans, sous les ordres de Louis-Guillaume, son parent,

Charles-Guillaume se distinguait au siége de Landau. Blessé assez

grièvement, il quitta l’armée, et, pour achever sa guérison, dut venir

prendre les eaux à Bade, où Sibylle-Auguste lui fit un accueil de mère

et le logea dans le Château-Neuf.

A cet Alcide-Cupidon les grandes dames et les bourgeoises ne

suffisaient déjà plus. Comme don Juan de Maraña, non content de

tromper les maris de la cour et de la ville, il osa s’attaquer aux

épouses mêmes du Christ.

Un jour, une jeune augustine de Lichtenthal tomba aux pieds de son

directeur, l’abbé Bénédict, et se confessa à lui d’avoir été tentée par

le diable. Le bon abbé s’arrangea pour que le diable n’y revînt plus,

et il s’y prit si bien que Charles-Guillaume lui en garda une rancune

profonde.

A cette époque, les malheurs de la guerre, qui se continuait sur le

Rhin, avaient resserré toutes les bourses. Les pauvres augustines ne

recevant plus de secours allaient se voir réduites à abandonner les

orphelines dont elles s’étaient chargées. L’abbé Bénédict, malgré

ses quatre-vingt-sept ans, alla de maison en maison, de chaumière en

chaumière, quêtant pour ses protégées; mais il s’en fallait de beaucoup

que la moisson fût suffisante. Il songea alors à ce noble baigneur,

à l’habitant du Château-Neuf, et résolûment il alla lui tendre son

aumônière.

«J’alloue dix mille florins pour venir en aide aux religieuses de

Lichtenthal, dit Charles-Guillaume; j’y mets toutefois une condition

expresse: pendant dix ans, et dix fois par chaque année, vous, monsieur

l’abbé, vous direz, au maître autel des sœurs augustines, une messe à

mon intention et à la bonne réussite de tout ce que je puis désirer.

Dieu, qui doit vous avoir en grande estime, vous exaucera, je l’espère.»

L’abbé lui fit observer que, quasi nonagénaire, s’engager, contre

toute probabilité, à vivre dix ans encore, serait à lui téméraire,

impie, déloyal; il ne voulait point mourir banqueroutier et demandait

une condition acceptable. Le jeune margrave tint bon pour que ce fût

l’abbé lui-même, lui seul, qui officiât, dût-il revenir tout exprès de

l’autre monde pour satisfaire à son engagement.

L’abbé se signa, comme si le diable en personne eût été devant lui, et

poursuivit ses quêtes impuissantes.

Cependant ses chères orphelines allaient se trouver sans pain et sans

asile; elles gémissaient; les bonnes religieuses pleuraient plus fort

qu’elles; Charles-Guillaume s’obstinait dans ses conditions. Attendri,

navré de pitié et de douleur, le saint homme risqua son âme, souscrivit

à tout et se hâta de porter les dix mille florins au couvent. Le soir

même, à la suite de tant d’émotions, il mourait frappé d’apoplexie.

L’impitoyable Charles-Guillaume, déjà vengé de l’abbé, voulut encore

se venger sur toute la communauté des rigueurs de sa belle augustine.

Il intenta aux religieuses de Lichtenthal un procès en restitution, la

clause principale du traité passé entre Bénédict et lui n’étant plus

exécutable. La supérieure proposa de faire dire la messe susdite par un

autre ecclésiastique, au choix du requérant. Il refusa. L’évêque offrit

de s’en charger lui-même. Nouveau refus. La princesse Sibylle-Auguste

intervint et menaça son cher neveu de sa colère. Il en fut d’elle comme

de l’évêque et de la supérieure. Le procès s’instruisit.

Enfin arriva le saint jour du dimanche, marqué dans le traité pour la

célébration de la première des dix messes annuelles. Les religieuses

et la margrave Sibylle étaient déjà installées dans la chapelle, où,

en dépit des refus de ce bienfaiteur impie, l’évêque devait remplacer

l’abbé Bénédict. Mais l’heure passait, et l’évêque ne paraissait pas,

non plus que ses acolytes. La margrave venait de dépêcher un serviteur

au-devant de lui, lorsque, à la grande surprise de l’assemblée, les

portes de l’église roulèrent d’elles-mêmes sur leurs gonds; un homme,

les traits violemment contractés, l’œil hagard, les cheveux collés

aux tempes, entra tout à coup. Poussé par une force étrangère plutôt

que par sa propre volonté, il se dirigea tout haletant vers le chœur.

C’était Charles-Guillaume.

A peine était-il dans l’église que derrière lui les portes se

refermèrent, comme devant lui elles s’étaient ouvertes par leur propre

impulsion. Une musique délicieuse, non celle de l’orgue, car la sœur

organiste, pour le moment au milieu des autres, ainsi que les autres,

restait immobile et pétrifiée de surprise; mais de douces vibrations de

harpes et de violes remplissaient l’air et semblaient être produites

par l’air lui-même. Du côté de l’autel, dans les intervalles de la

musique, on entendait le murmure d’une voix et comme des frémissements

d’ailes.

Cette voix fit tressaillir le jeune homme; il crut la reconnaître.

L’oreille tendue, il suivit lentement du regard une forme indécise; peu

à peu, à travers le vide, il crut distinguer, il distingua le simulacre

d’un prêtre, d’un vieillard couvert de l’étole et de la chasuble. Deux

anges se tenaient à ses côtés, gravissant avec lui les marches de

l’autel, avec lui glissant le long du saint parquet pour le seconder

dans ses pieuses fonctions.

Cependant les nonnes, sortant de leur torpeur, commençaient à

prendre part à ce grand étonnement manifesté par l’étranger. Elles

n’entendaient point comme lui les sons d’une voix, le fantôme de

l’officiant ne se mouvait point sous leurs yeux, mais d’autres effets,

non moins étranges, leur révélaient l’apparition merveilleuse. Les

plis de la nappe d’autel obéissaient aux mouvements d’un corps qui les

frôlait en passant; le livre sacré s’ouvrait spontanément à l’endroit

voulu; ses signets multicolores semblaient d’eux-mêmes en retourner

les feuillets; le bruit des harpes et des violes prenait un caractère

plus distinct, plus expressif, comme pour accompagner le _Pater_ et le

_Credo_.

Les religieuses de Lichtenthal, acceptant franchement le miracle,

tombèrent à genoux et joignirent leurs voix à cette voix mystérieuse

qu’elles ne pouvaient entendre; elles se levèrent, se prosternèrent

selon la liturgie et répondirent _Amen_.

Ce fut là surtout un spectacle saisissant quand, au moment de

l’élévation, devant cet autel, en apparence désert, sans qu’une main

humaine se fût montrée, on vit s’ouvrir le tabernacle, quand l’hostie

consacrée s’éleva, redescendit et disparut, après avoir touché les

lèvres de cet officiant invisible.

Tous les témoins de cette scène étaient pâles d’émotion et de sainte

terreur.

La messe terminée, on trouva le jeune margrave pantelant, collé contre

la porte de sortie et la main au bénitier. Il avait voulu fuir, il n’en

avait pas eu la force.

Lui-même confessa avoir vu l’abbé Bénédict, assisté de deux anges,

officier devant l’autel.

Le procès était terminé.

C’est alors que, voulant perpétuer le souvenir de cette musique

céleste de harpes et de violes qui, ce jour-là, avait résonné sous les

voûtes de Lichtenthal, la princesse Sibylle dota le couvent, à cette

fin que, tous les dimanches et fêtes, les religieuses y jouassent du

violon. L’idée était digne de la pieuse et mondaine margrave.

Charles-Guillaume, le héros de cette histoire prodigieuse, est ce

même prince qui, après la paix de Rastadt, renonçant à sa résidence

de Dourlach, entreprit, en 1715, la fondation de Carlsruhe. Comme, de

fait, l’Alcide-Cupidon était de mœurs fort galantes, je suis porté à

croire que la forme en éventail de sa nouvelle capitale se rattache à

quelque aventure amoureuse. Le roi d’Angleterre Édouard III avait fondé

un ordre de chevalerie à propos de la jarretière de la comtesse de

Salisbury, pourquoi le margrave Charles-Guillaume n’aurait-il pas fondé

une ville en souvenir de l’éventail d’une autre belle dame quelconque,

d’Allemagne ou de France?

* * * * *

Je l’ai dit, je crois, ma dernière journée de Bade, je la voulais

consacrer à mes recherches historiques sur le grand Louis-Guillaume....

Hélas!... hélas!... je me présentai au Casino de Hollande; il était

fermé _pour cause de dimanche_.

Qu’allais-je faire de mon temps?

M. Heiligenthal, mon hôtelier, me conseilla avec un plein

désintéressement d’aller dîner à Achern, petite ville assez importante

située sur la route de Kehl. Le jour même s’y devaient réunir tous

les orphéons, toutes les sociétés chorales et philharmoniques de

l’Alsace et du grand-duché. En lui entendant nommer Kehl, je songeai

à Strasbourg; Strasbourg, le doigt étendu vers sa ligne de fer, me

montrait Paris; Paris me montrait Marly-le-Roi.... L’idée du départ

s’emparait violemment de moi. Pourquoi irais-je sur la route de Kehl

pour revenir coucher à Bade? Pourquoi ne pas quitter Bade aujourd’hui

aussi bien que demain?... Je réglai aussitôt avec mon hôte, dont je ne

me séparai pas sans regrets. En lui j’avais trouvé un homme aimable,

bienveillant dans ses relations et modéré dans ses prix.

J’entrai chez Junius. A l’annonce de mon départ, une légère émotion

colora son visage. Après m’avoir souhaité un heureux voyage, m’avoir

chargé de mille compliments pour son cousin Antoine, il me tendit la

main, puis, de lui-même, il m’embrassa.

C’était mon baiser de Carlsruhe qu’il me rendait.

Dans ce mouvement affectueux, certes, son avenir diplomatique n’était

pour rien. Je suis fâché de l’avoir parfois jugé avec peu d’indulgence.

En dépit de ses discussions de portefeuille, de son petit-lait, de

ses jus d’herbes, de sa cravate blanche, de ses idées absolutistes et

rétrogrades, Junius est un excellent garçon.

Adieu donc, Bade, paradis de ce paradis du grand-duché; adieu Capoue,

de tes délices je n’ai savouré que les plus douces et les moins

dangereuses; adieu Charybde, je n’ai plus rien à craindre de tes

sirènes; je pars avant qu’elles soient arrivées; adieu, monsieur

Bénazet; je ne regrette point ce premier impôt que vous avez levé sur

moi. Aujourd’hui je cesse d’être votre sujet et votre contribuable; je

pars!

X

SASSBACH.--Le tombeau de Turenne.--ACHERN.--Aventures de

mon chapeau.--Une chambre à deux lits.--Chemin de fer

apocalyptique.--Nouvelles aventures de mon chapeau.

Le chemin de fer aurait pu me conduire de Bade à Achern en moins d’une

heure; mais j’avais résolu de mettre à profit mes derniers instants de

vagabondage en traçant ma route par Ottersweier et Sassbach; j’avais

mes raisons. Je pris donc une voiture.

A Ottersweier je pensais retrouver les traces de Louis-Guillaume.

Les archives de cette ville, m’avait-on dit, contiennent par rapport

à lui les pièces les plus curieuses, récemment transportées là des

grands dépôts historiques d’Heidelberg. Je me présentai à la maison

des archives. La porte était fermée; je frappai. Une vieille dame, à

l’air revêche, ouvrit sa fenêtre et me déclara que je n’entrerais pas,

toujours _pour cause de dimanche_. Je fus forcé de me contenter de

l’inspection d’une église assez curieuse par ses peintures murales et

la profusion de ses ornements et de ses anges de stuc.

A Sassbach, j’allai faire une visite à Turenne. C’est là que, le

23 juillet 1675, ce grand homme est tombé, ayant devant lui, comme

adversaires, Montecuculli et Louis-Guillaume de Bade, ce dernier alors

âgé de vingt ans. A Sassbach aussi bien qu’à Ottersweier je devais

subir des mécomptes.

Pourquoi à l’aspect de cette colonne droite et silencieuse suis-je

resté froid comme elle, sans pulsation de cœur comme elle? Je ne

sais qui m’avait conté que Turenne en tombant sur ce terrain l’avait

conquis à la France; que, du consentement de tous, il y avait ainsi

en Allemagne un fragment de terre française; qu’un poste de soldats

français, relevé de temps en temps, y montait sa garde, tenant

compagnie aux mânes du héros. Cette petite France, avec son armée de

quatre hommes et un caporal, placés encore sous le commandement du

grand Turenne, parlait à mon imagination, faisait tressaillir ma fibre

de patriote, et là aussi on pouvait se sentir fier d’être Français

en regardant la colonne! Mais le tombeau de Turenne est à Paris, aux

Invalides, les débris de l’arbre contre lequel il expira adossé, comme

cette colonne, qui ne recouvre rien, sont simplement confiés à la

surveillance d’un brave Allemand, lequel a là sa maisonnette, où il se

chauffe les pieds en attendant les visiteurs. Mirage! désillusion!

Parmi les noms de ces visiteurs inscrits chez le gardien je n’en vis

que deux bien remarquables: ceux d’_Hortense, duchesse de Saint-Leu_,

et de son fils _Louis-Napoléon-Bonaparte_, tous deux à la date du 4

avril 1832. Que de réflexions à faire sur cette date et sur ce dernier

nom! Ce nom, il était alors toute la fortune du jeune touriste, devenu

empereur vingt ans après, plus encore par la force de son invincible

volonté que par l’élection populaire. L’illustre proscrit d’alors avait

en lui cette puissance occulte, mystérieuse, qui pousse en avant les

missionnaires de la Providence. Il croyait au _fatum_, à sa destinée,

même en face de ce boulet qui a tué Turenne.

Le boulet qui a tué Turenne, je l’ai vu; le gardien me le montra; il

était sur sa table, à côté de sa pipe, dans un petit panier d’osier.

Dois-je croire à son authenticité? Le bonhomme en a peut-être à vendre

et à revendre, à l’usage de messieurs les Anglais. Quant à moi, eût-il

été officiel, authentique, sa possession ne m’eût guère tenté. Courez

donc les routes avec un boulet de canon dans votre poche!

De cette terre trempée d’un sang précieux je voulais néanmoins

rapporter un souvenir, une fleur pour mon herbier historique. Un de

ces grands lychnis roses, si communs dans les prairies, avait poussé

non loin de l’arbre; j’allais le cueillir.... mon cocher, alors occupé

à réunir quelques poignées d’herbes pour ses chevaux, me l’enleva. Je

n’en cherchai pas un autre.

Dans ce pays de montagnes, les pluies sont fréquentes et soudaines.

Quelques larges gouttes d’eau, pour achever de me refroidir,

tombaient lorsque nous quittâmes Sassbach; il pleuvait à flots à

notre entrée dans Achern. Cependant les rues regorgeaient de monde.

Les sociétés chorales, musique en tête, se frayaient un passage au

milieu de la foule; cent gonfanons, arborant le lion Belgique, la lyre

strasbourgeoise, les armes d’Heidelberg, de Colmar, de Mannheim, de

Mulhouse, ainsi que les bustes de Mozart et d’Haydn, surmontaient mille

parapluies; ces mille parapluies abritaient deux mille têtes. C’était

un tableau et une musique aussi que tous ces petits dômes de soie et de

toile, aux couleurs variées, parsemés de banderoles flottantes, et sur

lesquels la pluie résonnait sourdement comme les tambours d’un convoi

funèbre. Une espèce de nain difforme, avec un grand claque galonné

d’argent, et qu’on eût dit coiffé du croissant de la lune, réglait la

marche du cortége en agitant une longue canne, qui, entre ses mains,

avait les proportions d’un mât de vaisseau. La suprématie des nains est

de tradition en Allemagne.

Après avoir, non sans peine, traversé toute cette cohue, mon cocher me

déposa devant l’hôtel de _la Couronne d’or_ et reprit sa course vers

Bade. L’hôtelier, de l’air le plus empressé, le plus cordial, vint à ma

rencontre et m’annonça.... n’avoir ni de quoi me nourrir ni de quoi me

loger.

Je restai stupéfait d’une telle déclaration après un tel accueil. Ma

position était triste. Courir la ville pour chercher un autre gîte

était le seul parti qui me restât à prendre; mais la pluie tombait

plus serrée, plus abondante que jamais, et j’avais mon chapeau neuf,

et je n’avais plus mon parapluie. Du fond du cœur, je te regrettai

sincèrement, mon vieux meuble, si lourd, si incommode; ton heure de

gloire était venue.

J’ai toujours été soigneux de mes effets, comme de ma personne;

j’aurais pu ne risquer que ma casquette, mais alors que faire de mon

chapeau? Si, pendant ma course à travers la ville, je devais le tenir

à la main, je n’en étais guère plus avancé. Par un mouvement machinal,

donc fort naturel, je me découvris la tête pour examiner l’objet en

litige, comme si j’avais voulu lui faire part à lui-même des soucis

qu’il me causait. Jugez de ma surprise! ledit objet n’était point mon

chapeau, mais bien ma casquette. Alors qu’avais-je fait de mon chapeau?

Évidemment, resté dans la voiture qui m’avait amené à Achern il venait

de retourner à Bade avec elle.

Depuis que je voyage j’ai pris une habitude on ne peut plus

ingénieuse. Ai-je à visiter un monument public, se trouve-t-il sur ma

route une ville à traverser, je prends mon chapeau, dans le fond duquel

j’ai soin de placer ma casquette, dégagée de sa baleine circulaire,

par conséquent réduite à sa plus simple expression. C’est un excellent

moyen, et je le recommande à tous les voyageurs. Il offre cependant

un inconvénient. Le moment venu du grand air, du sans-gêne, de la

promenade sous bois ou à travers champs, ne pouvant, par le procédé

contraire, mettre votre chapeau dans votre casquette, il vous faut

bien laisser ce premier soit à une branche d’arbre, soit dans votre

voiture, soit à un gîte où vous le reprendrez en revenant. Dans la

plupart des cas, vous sentant la tête suffisamment couverte, abusé par

la casquette, vous oubliez le chapeau. C’est un chapeau perdu: voilà

l’inconvénient.

On me dira: «Maintenant que vous n’avez plus à craindre la pluie pour

votre chapeau neuf, vous êtes hors d’embarras?» Sans doute; mais déjà

la ville d’Achern, avec ses déluges, sa boue, sa foule, son tapage, me

déplaisait horriblement; la perte de mon chapeau ne fit qu’augmenter ma

méchante humeur contre elle; je ne songeais plus à y séjourner, mais

bien à me diriger sur-le-champ vers la station du chemin de fer.

Sous la porte cochère de l’hôtel où je me tenais debout depuis plus

d’une heure, tous les gens sans parapluie s’étaient réfugiés. Je

m’adressai tour à tour à chacun de mes compagnons d’infortune, leur

demandant le chemin de la station. Pas un ne comprenait le français.

Les garçons de l’hôtel, les yeux ardents, traversaient notre couloir

comme des chauves-souris effarouchées; j’essayais de les retenir au

vol; impossible! Ils décrivaient un crochet et s’engouffraient dans

les vastes salles, où mille voix grondantes les interpellaient. Enfin,

l’hôtelier reparut; je le saisis par le bras, avide que j’étais de me

renseigner au plus vite sur la station du chemin de fer: «Pas de place!

pas de place!» me cria-t-il en se dégageant.

Je crois qu’il répondait à sa pensée et non à la mienne; les chemins de

fer badois ont toujours de la place.

Ceux qui ne se sont jamais trouvés dans cette position désastreuse

d’un malheureux voyageur, isolé, sans asile, par un temps de pluie,

sans espoir de dîner, sans communication de langage avec ce qui

l’entoure, et qui de plus vient de perdre son chapeau, ne pourront se

faire une idée de la souffrance que j’endurais. Alors, revenant sur

tous mes griefs passés, moi naturellement charitable, je vouais à tous

les diables d’enfer ce malencontreux ingénieur qui, de Noisy-le-Sec,

m’avait entraîné vers Épernay, et mes mauvais plaisants d’amis qui

m’avaient fait prendre le chemin de Strasbourg au lieu de celui de

Paris, et les douaniers de Kehl, qui m’avaient contraint d’aller

chercher un passe-port à Carlsruhe, et M. Heiligenthal lui-même, qui

venait de me conseiller Achern comme promenade d’agrément!

Dans tous les tableaux où sont représentées de grandes catastrophes en

train de s’accomplir, généralement l’idée humanitaire se fait jour;

si le tableau met sous nos yeux une femme et ses enfants égarés dans

les bois et près d’être dévorés par une bande de loups affamés....

spectacle affreux!... le peintre a soin de nous montrer dans le

lointain des chasseurs accourant armés de leurs fusils, ou des paysans

de leurs faulx, et qui viennent là jouer le rôle de la Providence. Même

dans son terrible _Naufrage de la Méduse_, Géricault a laissé entrevoir

une voile à l’horizon. La voile qui se montra alors à moi, mon brick

sauveur, ce fut une carriole, qui s’arrêta devant l’hôtel!

Elle amenait des voyageurs sans doute; les voyageurs descendus, je me

faisais transporter par elle au chemin de fer, à Kehl, à Strasbourg,

s’il le fallait! O cieux cléments! ô brick sauveur! carriole

providentielle, bénie sois-tu cent fois! Je m’élance au-devant du

conducteur, qui, d’un geste assez brusque, m’écarte; puis de sa cage

vide tirant un objet, il l’agite en l’air, en apostrophant à haute

voix, toujours dans cette misérable langue allemande, aussi bien les

habitants de la porte cochère que les heureux de ce monde abrités dans

les salles, et dont quelques-uns, la bouche pleine, viennent mettre le

nez aux fenêtres. Cet objet qu’il agite, qu’il secoue brusquement en

l’exposant aux regards de tous et même à la pluie, qui tombe toujours,

c’est un chapeau, un chapeau neuf, le mien! Je me jette dessus et m’en

empare. Quant à l’explication qui s’ensuivit entre nous, je ne la

rapporterai pas. Voici ce que j’en pus conclure toutefois, sans autre

garant pour la véracité de l’histoire que mon intelligence naturelle;

mon honnête cocher de Bade s’étant aperçu, en s’en retournant, de

l’oubli fait par moi de mon chapeau, s’était empressé de le remettre,

avec indication du lieu où il m’avait déposé, au conducteur de la

carriole, lequel se dirigeait vers Achern.

Je l’avais donc reconquis, mon chapeau! Je me l’implantai aussitôt sur

la tête, en ayant soin d’y replacer ma casquette d’après le procédé

susindiqué, quitte à le perdre encore à la première occasion, ce qui ne

pouvait tarder.

Ma situation ne s’était point améliorée cependant; la carriole et son

conducteur, aussi incapables l’un que l’autre de répondre à ma demande,

à mes prières, s’éloignaient; et l’hôtelier de _la Couronne d’or_,

accouru au bruit des roues, venait de m’apprendre que le train de fer

ne devait s’arrêter à Achern qu’à dix heures du soir. Il en était six!

Je m’assombrissais de plus en plus. La fatigue physique ajoutait à

mes souffrances morales; je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes.

Je pris bravement mon parti, et, en attendant la fin de ce déluge qui

alors faisait un marécage de la grande rue d’Achern, je m’assis sur

une marche de l’escalier, humblement, du côté de la rampe, laissant un

passage d’honneur aux allants et venants, qui prenaient volontiers le

pan de ma redingote pour un tapis de pied et peut-être m’auraient pris

moi-même pour un mendiant si je n’avais eu mon chapeau neuf.

Mon chapeau neuf devait ce jour-là jouer un grand rôle dans mon

existence. Oui, j’en reste convaincu, c’est à lui que je dois la bonne

fortune qui n’allait pas tarder à m’arriver, comme à son absence

j’avais dû l’accueil peu hospitalier de mon hôte. Me voyant descendre

de voiture, celui-ci avait cru d’abord à l’arrivée d’un personnage; mon

costume, un peu fatigué par douze jours de courses, mon mince bagage,

ma boîte de fer-blanc, ma casquette ramollie par l’humidité, n’avaient

plus représenté à ses yeux qu’un de ces négociants nomades, un de ces

marchands de tabatières de buis, ou tout autre de ces pauvres diables

qui courent les foires. De là son accueil d’abord souriant, puis ces

paroles terribles: «ni pain, ni sel, ni gîte!» Mais les marchands

ambulants ne portent pas de chapeaux de soie. Le chapeau de soie, en

Allemagne surtout, indique un habitant aisé des villes. Peut-être

aussi l’hôte avait-il été témoin de la façon toute libérale dont je

venais de rémunérer le conducteur de la carriole; peut-être encore, en

m’examinant de plus près, avait-il fini par découvrir en moi ce je ne

sais quoi qui annonce l’homme qui a fait ses classes, l’homme occupé

de travaux sérieux, de travaux historiques, et le chapeau neuf venant

dignement couronner l’édifice de ses suppositions.... Bref, quoi qu’il

ait supposé, depuis dix minutes à peine j’étais piteusement assis sur

ma marche d’escalier qu’il s’approcha de moi, du côté de la rampe, et,

de l’air le plus respectueux, me dit à l’oreille: «Si monsieur veut

bien me suivre, j’ai pour lui une chambre et un dîner.» Mots magiques,

qui me guérirent subitement de tous mes maux. Le brick sauveur venait

d’aborder le radeau de _la Méduse_!

Me levant tout d’une pièce, je suivis mon guide dans un autre escalier;

arrivé au troisième étage, il me fit entrer dans une chambre à deux

lits, assez spacieuse, assez propre, mais affreusement imprégnée de

l’odeur de la fumée de tabac: «C’est la chambre de mes filles,» me

dit-il. Je n’en crus pas un mot. Un quart d’heure après je dînais.

Je n’ai jamais su dîner seul; à table, je ne supporte la solitude qu’à

la condition d’évoquer par le souvenir un convive de mon choix; il

vient, sinon partager mon repas, du moins y assister. Douce et bonne

fée que l’imagination! Cette fois, ce fut une femme, ma gentille

hôtesse de Carlsruhe que j’évoquai. Mais notre tête-à-tête fut de

courte durée. Brascassin vint presque aussitôt se mettre en tiers avec

nous. Brascassin! Thérèse Ferrière! mes deux énigmes vivantes, les deux

sphinx qui semblaient avoir mis au défi ma perspicacité naturelle!

A Bade, je n’étais point resté un jour sans broder à l’infini des

commentaires sur le lien mystérieux qui les unissait; peine perdue;

la lumière ne s’était pas faite, et mon voyage menaçait de s’achever,

privé de son épisode le plus intéressant. Allais-je donc rentrer en

France comme un chasseur maladroit qui revient le carnier vide?

Au milieu de ces idées, je sentis le sommeil me venir. Je chargeai mon

garçon de service de me réveiller au moment voulu, et j’essayai de

dormir.

J’essayai, c’est le mot. Dormez donc au milieu des cris, des chants,

du bruit de la rue et de toutes les musiques de l’Allemagne, de la

Belgique et de l’Alsace conjurées ensemble! Je m’assoupissais un

instant pour me réveiller en sursaut, pensant que le feu était à la

maison ou que les escaliers s’écroulaient.

A dix heures, le garçon frappa à ma porte. Je me levai. Il me conduisit

à la station du chemin de fer; le convoi arrivait. Enfin, je revoyais

la France! Avec une rapidité de trente lieues à l’heure la locomotive

se dirigeait sur Paris. A Paris, que de changements depuis mon

départ! De nouvelles rues, plus larges que des boulevards, avaient

été ouvertes; tous les chemins de fer se reliaient entre eux et

circulaient sur les bas côtés de ces voies gigantesques.

Sans descendre du wagon, je pus du débarcadère de l’Est gagner

l’embarcadère de Saint-Germain et de là Marly-le-Roi. Mais à Marly pas

de station. Entraîné jusqu’à Poissy, sur le chemin de fer du Nord,

du chemin de fer du Nord, avec une rapidité toujours croissante, je

rentrais dans celui de l’Est par Charleroi, Luxembourg et Metz; je

franchissais de nouveau Strasbourg; le pont d’essai que j’avais naguère

traversé, musique en tête, était devenu pont de pierre, pont définitif;

il réunissait les deux rives du Rhin! et, le Rhin franchi, deux

cavaliers parurent tout à coup, prirent la voie, et dans leur course,

non moins rapide que celle du chemin de fer, se tenant à la hauteur

du wagon que j’occupais, ils semblaient vouloir me servir d’escorte.

Tous deux assis sur un même cheval apocalyptique, étaient vêtus de

riches costumes, mais sous leur veste brodée d’or ou de soie le vent

s’engouffrait à grand bruit comme dans le vide; la chair manquait à

leurs os, qui cliquetaient à chaque bond de leur coursier.

Le premier, sur son front dénudé, portait une perruque à la Louis

XIV, le second, une perruque du temps de la Régence. Dans leurs

orbites creuses une faible lueur, bleuâtre et vacillante, tenait lieu

de regard, et à leurs talons osseux étaient vissés de longs éperons

terminés par une boule. Plus squelette encore que ses maîtres, le

cheval avait toutes ses articulations chevillées de cuivre; à travers

l’écartement de ses côtes je voyais dans l’intérieur de son corps

décharné fonctionner une petite machine garnie de pistons et de

coussins de cuir, que pressaient tour à tour les éperons arrondis

des cavaliers. C’était un cheval locomotif, à air comprimé (système

Andraud). Ces cavaliers tournèrent la tête vers moi et se nommèrent. Je

m’inclinai devant Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs, et devant

Charles-Guillaume, le fondateur de la ville en éventail, le héros de ma

dernière légende.

La légende et l’histoire m’escortaient donc à mon retour dans les États

de Bade!

Charles-Guillaume, faisant sans doute allusion à son entrée dans

l’église de Lichtenthal, et à sa position forcée durant la _messe

invisible_, me dit alors en ricanant:

«Eh bien, monsieur le légendaire, à votre tour vous voilà entraîné par

une force que votre volonté ne suffit pas à maîtriser!»

Ces paroles, nettement articulées, sortant d’une bouche sans lèvres et

sans langue, me parurent être un nouveau produit de la mécanique.

M’adressant bientôt à Louis-Guillaume, dont le maintien, digne et

sévère, m’inspirait toute confiance, je lui demandai où s’arrêterait

cette course interminable.

«A Achern, me répondit-il.

--Et pourquoi me vois-je ainsi contraint de revenir à mon point de

départ?

--Parce que vous avez oublié d’y régler votre compte avec l’hôtelier.»

Cette réponse du grand margrave, faite du ton le plus noble, et

accompagnée du geste le plus majestueux, me parut si étrange, si peu en

rapport avec le caractère héroïque dont je me plaisais à le revêtir,

que je m’éveillai.

Sorti enfin de ce rêve à la vapeur et à l’air comprimé, je me frottai

les yeux, je soulevai un pan de mon rideau de serge.... Il faisait

grand jour et j’avais manqué le convoi!

J’allais pousser un cri de détresse; j’en fus empêché par un nouvel

incident, qui semblait continuer mon rêve.

Un spectre, vêtu de blanc, se tenait debout dans ma chambre. Troublé,

effrayé peut-être, je laissai retomber le rideau; j’enfonçai ma tête

sous la couverture, et rassemblant mes esprits mis en désarroi, je me

tâtai le pouls, essayant de juger par le nombre de ses pulsations si

j’avais la fièvre, le vertige, si j’étais fou ou simplement halluciné.

Deux minutes après, une idée souriante et quelque peu égrillarde

me calmait tout à coup. Si mon hôte avait dit vrai? Si j’occupais

réellement la chambre de ses filles et que l’une d’elles, dont

peut-être il m’avait cédé le lit, vînt, ignorant mon installation....

Là s’arrêtèrent brusquement mes suppositions malséantes. Mon spectre

avait des bottes. Je l’entendis marcher et faire résonner le plancher

sous ses lourds talons. Derechef j’entr’ouvris le rideau. Je vis un

monsieur s’avancer vers un petit miroir qui me faisait face pour

y essayer sa cravate. «Bon! me dis-je, mon hôtelier a disposé du

lit vacant; c’était son droit. Mais dans cette nuit de tapage, que

je croyais avoir été pour moi sans sommeil, j’ai donc dormi bien

profondément que je n’ai point eu conscience de l’arrivée de ce

camarade de chambrée?»

Tout en me livrant à ces réflexions pleines de justesse, j’examinais

mon conjoint, qui, en ce moment, me tournait le dos. Il avait un

paletot bleu, un pantalon à raies. Un instant j’entrevis un coin de sa

figure dans le petit miroir; il portait barbe et barbiche; il devait

avoir une figure comme un autre et non une tête de mort. Je laissai

retomber mon rideau pour lui donner le loisir d’achever sa toilette.

Lui parti, je me jette en bas du lit; je m’habille à mon tour et

en toute hâte, voulant profiter du premier train; je prends mon

chapeau.... Nouvelle mésaventure! Ce chapeau n’est pas le mien! Cet

étranger, ce spectre, ce conjoint maudit, il m’a emporté mon chapeau,

mon chapeau neuf!

Interdit, je retourne entre mes mains celui qu’il m’a laissé en

échange; j’y plonge mon regard; au fond, comme d’habitude, était le nom

du chapelier, mais sur la garniture de cuir un autre nom m’apparaît, et

je lis: BRASCASSIN.

Brascassin! ce Brascassin, que j’étais si avide de rencontrer, je

venais de passer avec lui toute une nuit, dans une même chambre!

Le chemin de fer partait à sept heures; je descendis vivement mes trois

étages.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 41 / 76 题