NOUVELLES NOTES DE VOYAGE.--Carlsruhe et le Hartwald.--Un pâtre
musicien.--Tarif des voitures.--Une brasserie.--Les propos de
table.--La grammaire en hors-d’œuvre.--Prodigieux effet causé par
un nom.--Quadruple consultation.--Les _verlobtes_.
Quand on visite Carlsruhe, non plus en courant, effaré, du débarcadère
au parc, du parc à la Légation de France, de la Légation au Théâtre,
mais en touriste consciencieux et calme, on se demande quel temps
il a fallu à ce petit peuple, si lent au travail, si compassé dans
ses mouvements, si ami de ses aises, pour construire cette longue
suite d’hôtels et de palais qui composent la plus élégante, la plus
symétrique, la plus monumentale comme la plus jeune de toutes les
capitales de l’Europe.
La ville est bâtie en forme d’éventail, dont chaque rayon aboutit au
palais ducal, qui en représente le manche, le pivot; et si le prince
ordonnait aux habitants de se tenir, à une heure convenue, sur le
pas de leurs portes ou à leurs fenêtres, il pourrait, du haut de son
balcon, faire le recensement de toute la population à l’aide d’une
longue-vue. Peut-être une bonne lorgnette de spectacle y suffirait-elle.
La forêt qui cercle Carlsruhe du côté de l’est, le Hartwald, continue,
avec une régularité parfaite, les rayonnements de l’éventail....
J’étais en plein Hartwald....
Depuis une heure, je m’efforçais d’admirer, lorsque les sons d’un
instrument étrange, inconnu, tenant du hautbois et du clairon, vinrent
frapper mon oreille. Dans une grande prairie, où paissait un troupeau
de moutons, je vis un vieux pâtre s’exerçant sur une espèce de cornet
à piston, d’un tuyautage assez compliqué. Adossé contre un arbre, il
avait fixé sur un buisson de ronces son papier de musique. Je crus
d’abord à de la mendicité en ré mineur; nous autres Parisiens, nous
sommes si souvent exposés à voir notre bourse couchée en joue par des
instrumentistes! (Je ne parle pas de ceux qui donnent des concerts à
dix francs le billet.) Rien de semblable pour celui-ci. Dès qu’il me
vit approcher de lui, l’artiste redevint pâtre tout à coup. Il se tut,
siffla ses chiens et rejoignit son troupeau.
La rencontre du vieux pâtre fut ce qui me charma le plus dans cette
froide et belle forêt si bien alignée.
Au milieu de ces immenses et noirs massifs de sapins, de chênes
séculaires, de ces avenues ombreuses, étendant devant moi leur ligne
droite à perte de vue, je ne sais pourquoi je fus saisi tout à coup
d’un vif désir de me trouver entre quatre murs, à huis clos, et un
livre à la main. Un journal venant de France, de cette France d’où
je commençais à me regarder comme exilé, m’aurait affriandé surtout.
J’invitai mon cocher à rebrousser chemin. Vous l’ai-je dit? c’est dans
une voiture de place, et au trot de deux petits poneys gris pommelé que
je contemplais les austères et fastidieuses beautés du Hartwald.
J’ordonnai donc à mon cocher de me descendre dans un café de la ville
où je pusse trouver un journal français.
Si j’en puis juger par moi-même, il y a ainsi des instants où notre
regard est avide de s’arrêter sur des caractères d’imprimerie,
quels que soient leur signification et le genre de l’ouvrage qu’ils
interprètent. Fût-ce le journal des coiffeurs ou même un abécédaire
pour les enfants, il nous faut y jeter les yeux. Que demandons-nous à
cette lecture si peu attrayante? Je ne sais! peut-être une phrase, un
mot, pris au hasard, qui remette en mouvement une des séries de nos
idées engourdies, une distraction, un ennui qui nous repose d’un autre
ennui.
Quoi qu’il en soit, chemin faisant, mon impatience, ma frénésie de
lecture devint telle, que je m’emparai d’une pancarte suspendue dans
la voiture. C’était le tarif des prix, soit à la course, soit à
l’heure, avec la traduction française en regard du texte allemand.
Faute de mieux, je m’en contentai; je lus mon tarif des voitures avec
attention, et, le dirai-je? avec intérêt et profit. Il m’aida d’abord
à régler mes relations avec mon cocher; faute d’y voir clair, j’aurais
pu être prodigue envers lui, ce qui ne me convenait nullement, vu
l’état présent de mes finances; j’y pus ensuite étudier la valeur des
monnaies, en comparant entre eux le florin, le demi-florin et les
kreutzers de l’Allemagne, équilibrés avec nos francs et nos centimes.
Étude importante et dont je n’eus qu’à m’applaudir. Bien plus, grâce
à la traduction française, dans ce même tarif, je pris ma première
leçon de langue allemande. Enfin, il posa pour moi comme la base d’une
statistique curieuse, d’un parallèle philosophique entre les deux
villes de Carlsruhe et de Paris. A Paris, le prix des voitures change
et augmente de minuit et demi à six heures du matin; à Carlsruhe, c’est
à partir de neuf heures et demie du soir que le cocher a droit à sa
haute paye. N’y a-t-il pas là, contenue entre deux chiffres, toute
l’histoire morale des deux capitales?
Au-dessous de cette partie officielle et sérieuse de mon tarif se
trouvait la partie comique, dans cet appendice y accolé en manière de
note finale:
«A partir du mois d’avril au mois d’octobre (vous croyez qu’il ne
s’agit que de la saison d’été?), et du mois d’octobre au mois d’avril,
ajoute naïvement la pancarte, mêmes prix.»
Que de choses peuvent se trouver dans un tarif de voiture!
Mes deux poneys s’étaient arrêtés devant une vaste maison, toute
décorée à son entrée d’arbustes en caisse; je descendis. J’étais
non dans un café, mais dans une brasserie. Les cafés sont rares à
Carlsruhe, à ce qu’il paraît. J’appelai un garçon, qui accourut
aussitôt armé d’une chope de bière.
«Savez-vous le français? lui demandai-je.
--Ia, meinherr.
--Avez-vous ici des journaux français?
--Ia, meinherr.
--Apportez-m’en un, n’importe lequel.
--Ia, meinherr.»
Le journal ne venant pas assez vite au gré de mon impatience, j’appelai
de nouveau le garçon, le même, celui qui savait le français; il
m’apporta une seconde chope de bière, que je refusai.
«C’est le journal que je demande, lui dis-je; je suis pressé;
procurez-le-moi tout de suite.
--Ia, meinherr.» Il s’éloigna, et je ne le revis plus.
Il paraît qu’il ne savait de français que ces deux mots: _ia meinherr_.
Forcé de renoncer à mon journal, je me mis à observer ce qui se passait
autour de moi. Pendant mon séjour à Carlsruhe il m’est arrivé, soit
comme curieux, soit comme consommateur, je le dis sans honte, de
visiter des brasseries et même des cabarets fréquentés par le menu
peuple. Selon moi, on a fait aux Allemands une réputation d’ivrognerie
peu méritée. Pour ma part, je n’en ai pas rencontré un seul flageolant
sur ses jambes.
Dans le grand-duché l’ivresse est punie de la prison, et, par une loi
quelque peu draconienne, avec l’ivrogne on enferme le cabaretier qui
lui a fourni trop abondamment de quoi tomber en faute. Si cette loi est
applicable, elle tend à confirmer ce que j’avance.
A Carlsruhe, le peuple ne boit guère que de la bière. L’absorption de
la bière constitue plutôt le buveur que l’ivrogne proprement dit. Il
est vrai que les buveurs de vin (j’ai pu vérifier le fait à ma table
d’hôte) le boivent pur, repoussant avec horreur son mélange adultère
avec l’eau. Ont-ils tort? Ceci demande une explication.
Chaque convive a deux verres posés devant lui: un grand pour l’eau,
un petit pour le vin; et il boit alternativement à l’un et à l’autre;
excellente habitude, qui satisfait au goût sans nuire à la santé. J’ai
essayé de ce système, et le crois bon. Qu’importe, en effet, pour la
raison d’hygiène, que le confluent des deux liquides ait lieu dans la
bouche ou dans l’estomac?
Les brasseries badoises sont presque toujours en plein air, avec
abris pour les buveurs en cas de mauvais temps; dans plusieurs il y a
bal chaque soir. Le plein air leur est indispensable pour éviter les
inconvénients qui pourraient résulter de tant de pipes flambantes à la
fois.
Si l’Allemagne n’est pas le pays des ivrognes, elle est celui des
fumeurs. La figure d’un Allemand se compose invariablement de deux
yeux, d’un nez, d’une bouche et d’une pipe. La pipe y paraît être à
poste fixe, tout aussi bien que les autres organes naturels.
La brasserie où je me suis arrêté est une des plus renommées de
Carlsruhe. Au milieu des bourgeois, des étudiants, des ouvriers, des
soldats, attablés pêle-mêle, j’y ai vu de belles dames, avec plumes et
dentelles sur leur grand chapeau de paille, venir y boire leur chope de
bière, sans être même sous la protection d’un cavalier. Cette dernière
circonstance surtout m’a beaucoup étonné; mais ce qui m’a plus étonné
encore, c’est qu’autour de moi chacun s’étonnait de mon étonnement.
Peut-être ne suis-je pas encore apte à distinguer une belle dame
allemande d’une grisette endimanchée.
A une heure de relevée, heure invariable du dîner en tout pays
badois, je me mis en route pour le logis avec un certain sentiment de
satisfaction, dans lequel l’appétit n’avait pas la plus large part.
Non-seulement je commençais à m’intéresser vivement à Thérèse, mais
aussi aux habitués de la maison, compagnons de table fort agréables,
pleins de prévenances pour moi. Je n’avais qu’un reproche à leur
faire: ils poussaient trop loin l’amour de la langue française. Leurs
discussions grammaticales interrompaient parfois le repas d’une façon
fâcheuse.
De même qu’il y a un genre de conversation pour les salons, il en
existe un pour la table. A table, après un premier quart d’heure de
recueillement et de silence, quart d’heure indispensable pour la saine
appréciation des choses, et la mise en train de l’organe appelé à
fonctionner, quand la causerie s’engage, il est bon de ne mettre en
avant que des propos tempérés, plaisants sans excès, ne provoquant ni
l’émotion, ni même une attention soutenue; quelques brèves anecdotes
au dessert, un peu de science au sujet des vins, des fruits, sur
leur origine et leur conservation; tel est à peu près, sauf les cas
extraordinaires, tout ce que j’admets. Ce genre de conversation,
purement hygiénique, distrait sans préoccuper et devient presque un
digestif utile.
En fait de propos de table, je proscris ceux de Martin Luther, malgré
ses quolibets; il y parle trop de Dieu et du diable; je leur préfère
ceux de Plutarque, quoique dans le chapitre de l’œuf et de la poule
il tourne aux systèmes philosophiques. La philosophie, la religion,
la politique et la morale, dont je fais d’ailleurs grand cas, sont
déplacées à table; mais non moins qu’elles, je le déclare, la règle
des participes français et autres aménités littéraires. Je l’ai dit,
c’était là une des spécialités de la maison Lebel.
Quand j’y arrivai, j’étais de dix minutes en retard: le potage était
enlevé; on en était déjà à la grammaire, en guise de hors-d’œuvre.
«Monsieur Canaple, me dit un des convives en m’interpellant aussitôt
par mon nom (car depuis que je l’avais apposé sur le grand registre
il était à l’ordre du jour dans la maison), monsieur Canaple, doit-on
écrire _cuiller_ avec un _e_ ou sans _e_?
--Monsieur Canaple, me dit un autre, sans me donner plus que le
premier le temps de prendre place et de déplier ma serviette, doit-on
dire _caparace_ ou _carapace_? Caparace, n’est-ce pas? On dit
caparaçon.» Puis un troisième, un Badois celui-là:
«Doit-on mouiller les _ll_ dans le mot _baïonnette_?
--On doit boire frais et manger chaud, répondis-je avec assez de
présence d’esprit; et je fis revenir le potage. Pardon, messieurs,
ajoutai-je, pour m’excuser de la brusquerie de ma réponse, mais je
crois les conversations sérieuses bonnes seulement _post prandium_;
sans quoi on ne sait ce qu’on mange et on ne sait pas toujours ce
qu’on dit. J’ai déjà, en route, en déjeunant à Strasbourg, assisté à
une leçon de géographie, leçon très-peu pédantesque, je l’affirme, et
cependant j’ai mal déjeuné.
--Quel était le professeur? me demanda un Allemand, du ton d’un homme à
qui pas un professeur de géographie n’est inconnu.
--Le professeur, répondis-je en souriant, était un certain
Brascassin....»
Je n’achevai pas ma phrase. A ce nom de Brascassin, il se fit autour de
la table comme un mouvement électrique; tous les regards se dirigèrent
vers Thérèse, qui, pour déguiser son trouble, enleva le rôti placé
devant elle, quoiqu’on n’eût pas encore touché aux entrées, et se mit
à le découper menu, menu, avec une vivacité fébrile, convulsive, peu
en rapport avec les sages ordonnances de l’Ecuyer tranchant. Durant
le reste du repas le nom de Brascassin ne fut plus prononcé, et les
questions grammaticales reprirent leur cours, sans opposition de ma
part; mais j’avais hâte de connaître le mot de cette énigme!
Quand on se fut levé de table, quand il ne restait dans la salle que
deux Belges et un Badois qui discutaient pour savoir si on devait dire
_saigner du nez_, _saigner au nez_, ou _saigner par le nez_, je me
glissai dans le petit salon, y croyant rencontrer Thérèse. Elle n’y
était plus.
En l’attendant, je me mis à feuilleter curieusement le registre des
voyageurs. Qu’y cherchais-je?... J’y cherchais Brascassin. Je ne tardai
pas à l’y trouver. Remontant à l’année précédente, j’y vis la signature
de Brascassin en mars et avril; à la date de juillet et de septembre,
Brascassin! en octobre, encore Brascassin! même en décembre, au cœur de
l’hiver, Brascassin, deux fois!
Décidément mon grand mystificateur d’Épernay et de Strasbourg était
un des habitués les plus assidus de la maison Lebel, de Carlsruhe.
Malgré la grande émotion de Thérèse à ce nom, je n’en préjugeai
rien encore contre sa vertu. Sur ce point, je ne voulais devoir
les éclaircissements qu’à elle-même. Mais Thérèse ne revenait pas.
J’interrogeai un des gens de la maison. Elle était sortie et ne devait
rentrer que tard.
Vers les six heures du soir, me promenant dans le petit bois appelé
bois des Chênes, je vis sur le lac en miniature, situé à l’une de ses
extrémités, quatre individus qui regagnaient la rive, après avoir
inutilement essayé de faire mouvoir l’unique batelet qui se prélasse
dans ses eaux. C’étaient justement ceux de nos convives pour lesquels
je me sentais le plus de sympathie. Je continuai ma promenade avec
eux, crochant tour à tour le bras de l’un et le bras de l’autre, et je
parvins ainsi à les interroger tous quatre en particulier sur le sujet
qui me préoccupait depuis l’heure du dîner. Chacun d’eux m’affirma
connaître parfaitement Brascassin, et pouvoir sciemment me renseigner
sur lui.
Voici le résumé de cette quadruple consultation:
1er RENSEIGNEMENT: Brascassin, ancien élève de l’École polytechnique,
est un homme fort instruit et d’un caractère grave.
2e RENSEIGNEMENT: Brascassin est un marchand de vins, bon vivant,
aujourd’hui associé à une maison d’Épernay. Il est poëte, mais dans
l’intérêt de son négoce. Il fait des chansons à boire.
3e RENSEIGNEMENT: Brascassin, spéculateur malheureux, a été _exécuté_
à la Bourse de Paris, et s’est vu contraint de se réfugier d’abord en
Belgique, puis dans les États de Bade, où le jeu lui a été favorable.
4e ET DERNIER RENSEIGNEMENT: Brascassin n’est allé en Belgique qu’en
qualité de démagogue furieux. Il fait partie de toutes les sociétés
secrètes, françaises et italiennes; entre autres de celle de la Pure
Vérité, une des branches de la Marianne. S’il a pu rentrer en France,
c’est qu’il est affilié à la police.
Je ne me sentais pas encore assez éclairé. Je posai à mes aréopagistes
cette dernière question: «Pourquoi Brascassin fréquente-t-il avec tant
d’assiduité la maison Lebel?»
Tous quatre, unanimes cette fois, répondirent: «C’est que notre
hôtesse est jeune et jolie, et que Brascassin lui a fourni les fonds
nécessaires à l’achat de la maison.»
Je compris, ou crus comprendre alors la valeur des réticences du père
Ferrière à l’égard de sa fille, et cessai d’interroger. Thérèse n’était
plus digne de mon estime, par conséquent de mon intérêt.
Heureusement, une scène assez curieuse vint me distraire de ces pensées
moroses.
La soirée était magnifique; au-dessus de notre tête, dans un beau
ciel bleu, s’épanouissait une bonne grosse lune allemande; près de
nous passaient, se tenant par la main, de jeunes couples d’amoureux:
ceux-ci, la tête baissée, semblaient prendre plaisir à rêver à deux, et
peut-être à s’oublier, pour avoir le plaisir de se retrouver réunis et
les doigts entrelacés; ceux-là, moins silencieux, caquetaient, riaient,
appuyés l’un sur l’autre de l’épaule et de la tête, et ne se gênaient
pas pour se faire face de temps en temps.
«La lune est indiscrète ce soir, dis-je.
--Oh! nos amoureux, ici, ne redoutent guère plus le soleil que la lune,
me fut-il répondu; ils y vont franchement, en plein jour comme en
pleine rue, et personne ne songe à s’en offusquer.
--Cela ne prouve nullement en faveur de la moralité du pays.
--Pourquoi? puisqu’ils sont _verlobtes_.
--_Verlobtes!_ qu’est-ce que cela?
--Cela signifie quelque chose comme votre mot _fiancés_, en France;
mais l’usage, en Allemagne, lui donne une valeur tout autre. Une fois
verlobtes, nos amoureux débutent par se tutoyer; il leur est permis
d’aller seuls errer à leur aise à travers la ville, et même sous
l’épaisseur des bois. Aucun danger ne menace la jeune fille; l’honneur
allemand la protége.»
Je songeai alors à Perrette et au grand garçon qui l’avait aidée à
tirer son chariot. Peut-être, dans ma pensée, avais-je porté contre eux
un jugement trop sévère; peut-être en était-il de même pour Thérèse....
«Dans ce pays, poursuivit mon interlocuteur, les fiançailles, tout
aussi bien qu’en Chine, sont prises au sérieux; la jeune fille qui
perd son verlobte devient une veuve. Malheur à elle si elle songe à le
remplacer trop promptement; la déconsidération publique l’atteindra
bientôt; elle risque même de n’épouser qu’un mort, si l’on en croit
l’histoire de Bettina, d’Ettlingen, histoire récente, qu’on prendrait
pour une légende ou un fabliau du treizième siècle.»
A ce mot: légende, j’avais fait le mouvement d’un chien braque tombant
en arrêt devant le gibier.
Le ciel s’était parsemé de quelques nuages fauves, derrière lesquels
la bonne grosse lune allemande, amortissant son éclat, avait pris tout
à coup des teintes dorées de choucroute; le feuillage léger des arbres
semblait s’être épaissi, et à travers ces demi-ténèbres les couples
amoureux, moins distincts, figuraient des ombres errantes au milieu
d’un élysée quelconque.
Le moment était favorable aux histoires légendaires. Celle-ci ne se fit
pas attendre.