NOTES DE VOYAGE.--Observations de mœurs.--Des serrures, du poêle
et des miroirs obliques.--Perrette, la laitière.--Le vaudeville
et la romance.--Un maçon badois.--Bain à domicile.--Table d’hôte
académique.--Ma jolie hôtesse.--Suppositions insensées.--La
chambre aux sonnettes.
Aujourd’hui, 2 mai, je me suis éveillé au chant des fauvettes et des
pinsons, ce qui, en partie, a dissipé les brumes de mon cerveau. Mon
premier soin a été d’écrire aux deux Minorel, à l’un à Marly-le-Roi,
à l’autre à Heidelberg. A Minorel Ier, j’ai raconté, et, ma foi! fort
gaiement, comment, depuis Épernay, j’avais joué le rôle du voyageur
malgré lui. Pauvre humanité! nos désastres de la veille deviennent
facilement pour nous, le lendemain, un sujet de plaisanterie. Je
l’engageais à planter son pavillon chez moi, à m’y attendre, et je le
confiais aux bons soins de Madeleine et de mon vieux Jean. A Minorel
II, j’ai annoncé mon arrivée à Carlsruhe et reproduit exactement, pour
les détails plaisants, ce que je venais d’écrire à son cousin. Dans
le cas où il devrait rester à Heidelberg plus de deux jours encore,
je l’ai prié de correspondre en ma faveur avec la Légation, pour la
délivrance de mon passe-port.
Voici mes deux lettres en route pour la poste. Je me sens tout à fait
soulagé; je respire plus librement; je reprends possession de moi-même!
Chantez joyeusement petits oiseaux; un ami est là qui vous écoute!
Avec deux jours de loisirs devant soi, peut-être trois, il est permis
de songer à tirer parti de certaine dose d’observation dont, en pays
étranger, le voyageur, volontaire ou involontaire, se croit toujours
suffisamment pourvu.
Le voyageur à poste fixe, celui qui durant des mois entiers séjourne
dans un pays, peut juger sainement de ses institutions, de ce qui
fait sa force et son essence, étudier à fond son organisation morale
ou politique; mais pour juger des surfaces, des oppositions de mœurs
et d’habitudes avec les autres pays, le voyageur au pied levé a
l’avantage. Il n’a pas eu le temps de participer aux coutumes de la
localité, de s’y faire; tout ce qui est étrangeté (j’emploie ici le mot
dans sa bonne acception) le saisit brusquement et au vif.
Sans sortir de ma chambre, allons à la découverte! Je regarde ma porte,
et déjà je m’étonne. A la partie supérieure de ma serrure s’élève
horizontalement une branche de fer, qui joue là le rôle du pêne chez
nous. Vous laissez tomber votre main dessus, la porte s’ouvre. Vous
n’avez pas à tirer un bouton, souvent rétif, ou à tourner une poignée
qui vous laisse aux doigts une odeur de cuivre. Le poids de la main
suffit; au besoin on ouvrirait avec le coude.
Je trouve ce mécanisme bien supérieur aux nôtres dans les instruments
du même genre. Autre perfectionnement! Ma serrure est compliquée d’un
verrou, placé en dessous, à la place du pêne, et qui glisse facilement
dans la gâche. Par ce moyen si simple on évite ces verrous massifs qui
encrassent et fatiguent les chambranles de nos portes.
Immédiatement je pris note de ma serrure.
Ma chambre est à la fois décorée d’un poêle et d’une cheminée. La
cheminée ressemble à toutes les cheminées et ne mérite aucune remarque
particulière. Il n’en est pas ainsi du poêle. Étroit et grêle, montant
du parquet au plafond, comme un pilastre de faïence, que fait-il là,
engagé dans la muraille? Je ne lui découvre d’autres ouvertures, de mon
côté, que des bouches de chaleur. On l’allume (et c’est là ce que je
glorifie en lui!), on l’allume en dehors, par la galerie qui règne le
long des chambres. Si vous mettez à profit cette excellente invention,
mes chers compatriotes, je ne regretterai pas ma station forcée à
Carlsruhe; vous ne risquerez plus de voir votre domestique venir, le
matin, troubler et enfumer votre sommeil. Après une nuit froide ou
humide, vous vous réveillerez, comme par enchantement, au milieu d’une
douce atmosphère, et si vous jugez à propos de faire flamber votre
cheminée, ce sera seulement par sybaritisme et pour vous réjouir la vue.
Quoique né curieux, très-curieux (c’est mon vice radical; mais je
lui ai dû tant de jouissances que l’heure du repentir n’a pas encore
sonné pour moi), je signalerai moins honorablement cette petite glace
oblique placée en dehors de la vitre, et commune à toutes les maisons
de Carlsruhe, meuble commode, distrayant, mais immoral, qui vous met
à même de voir sans être vu, et livre à votre merci les mystères
de la voie publique. Il présente toutefois cet avantage réel. Un
visiteur vous arrive; prévenu par votre espion, vous avez tout le temps
nécessaire pour vous préparer à le recevoir convenablement, et mieux
encore, si c’est un fâcheux ou un créancier, pour lui faire défendre
votre porte.
Après ce mûr examen de mon mobilier, n’y trouvant plus rien à relever,
la main sur la conscience, à mon poêle en pilastre je donne le premier
prix, le second à la serrure à verrou et au pêne horizontal; quant à la
glace oblique, je la mets hors de concours.
A mon retour à Paris, cependant, il se pourrait bien que j’en fisse
orner les deux côtés de la fenêtre de mon cabinet, qui donne sur la rue
Vendôme.
Pour m’essayer au jeu du miroir, tout en faisant ma barbe devant la
croisée, je jette de droite et de gauche un regard dans ma double
glace; de droite et de gauche le joli boulevard d’Ettlingen se
développe à mes yeux dans une partie de sa longueur.
Comme M. de Chamilly sur le pont de Bâle, je ne vois d’abord que des
paysans et des moutons, des vieilles femmes et des ânes qui passent.
Attendez!... Sur les bas côtés de la route quelles sont ces filles
blondes, traînant après elles de petits chariots semblables à des
chariots d’enfants? Ce sont les laitières du pays. Ici, Perrette ne
porte plus son pot au lait sur sa tête; elle peut rêver à son aise, si
rêver lui est doux, sans crainte de voir, sous une cabriole, s’écrouler
ses châteaux en Espagne.
Parmi ces blondes filles, j’en remarque une; avec plus de nonchalance,
mais aussi avec plus de grâce que les autres, elle tire à elle son
petit chariot, laissant volontiers ses compagnes la devancer. Demeurée
en arrière de la bande, elle s’arrête. Un grand garçon sort alors
d’une futaie qui longe le boulevard, et, lui venant charitablement en
aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l’attention
jusqu’à lui enlacer la taille de son bras resté libre, sans doute pour
la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. Il
penche sa tête vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je
vois.... je ne vois rien! Par l’effet des distractions que me causait
ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et
je m’étais fait une entaille au menton; juste punition d’une curiosité
que je déplore, mais dont je ne suis pas près de guérir.
Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur
mon carnet de touriste, j’ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon
regard se dirigea vers la place où j’avais laissé les deux amoureux.
Douce surprise! j’y pus embrasser dans toute son étendue la futaie,
ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés
joyeuses, d’où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre
de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d’y
rencontrer toute la flore printanière de l’Allemagne. J’arrêtai mes
yeux, remplis d’espoir, sur ma boîte de fer-blanc piteusement rencognée
contre la cheminée.
«Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va
cesser!»
Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j’allais avoir
à signaler de nouvelles observations, non moins importantes, et d’un
ordre plus élevé peut-être que les premières.
Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois
grandes banderoles tricolores, qui flottaient près d’une usine
avoisinante, m’arrêta court. L’usine appartient à la maison Ch.
Christofle et Cie. M. Charles Christofle, qui, en France, confectionne
depuis les simples couverts d’argent jusqu’aux pièces de canon en
bronze d’aluminium, était en train de conquérir l’Allemagne à la
dorure et à l’orfévrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle
inauguration la veille, et la maison française, comme un vaisseau dans
une rade étrangère, s’était pavoisée aux couleurs nationales. Mon cœur
battit; je crus être en France, dans une France où l’on peut voyager
sans passe-port; j’entrai, et là je fus à même de comparer entre
elles l’activité allemande et l’activité française. Cette fois, la
comparaison était tout à l’honneur de la France.
Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait
au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le
métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir
d’accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés
d’ouvriers allemands que M. Christofle avait initiés à son œuvre
d’alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique, martelait _le Roi
des Aulnes_ ou _le Chasseur noir_.
Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la
besogne de la romance allemande.
Autre tableau pris sur les mêmes lieux.
Des maçons badois s’occupent d’une construction annexée à l’usine. Un
jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont
le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s’être arrêté
quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait jouer la
pompe pour se désaltérer à un mince filet d’eau, si mince qu’il est
forcé de s’y reprendre à diverses reprises pour étancher sa soif, il
arrive enfin au tas de briques, le but de sa promenade. Il en prend
six, pas davantage! et, d’un véritable pas de flâneur, les porte aux
ouvriers. Alors, se croisant les bras, témoin impassible, il assiste
au scellement des six briques. Quand il se décide à reprendre son
tranquille mouvement de va-et-vient, c’est le tour des ouvriers de se
croiser les bras, en attendant que leur approvisionneur de briques ait
fait retour vers eux. Il est rare que le jeune manœuvre passe devant la
petite fontaine sans s’y désaltérer de nouveau, et pas un reproche ne
lui est adressé, pas une parole excitante, pas un geste d’impatience ne
le troublent dans son indolence, tant les allures engourdies sont dans
les habitudes de tous.
Troisième tableau! Parfois, à la lenteur de l’individu vient s’ajouter
la complication des moyens. J’ai déjà parlé du garçon baigneur servant
dans son _baden_, voyons-le portant à domicile.
Une grande voiture s’arrête devant votre logis; vous y voyez figurer
douze petits tonneaux, bien bondés. Étranger, français, vous croyez
à l’arrivée du brasseur, avec ses quartauts de bière; mais près des
tonneaux est une baignoire: ceci vous éclaire. Le garçon de bain prend
d’abord soin de son cheval; il l’examine; si la course l’a mis en
sueur, il le caparaçonne d’une couverture et l’empanache de quelques
branches de feuillage, pour le garantir de l’importunité des mouches.
Ces préliminaires indispensables achevés, après une petite causerie
avec la servante, votre homme apporte la baignoire. Il retourne
ensuite à sa voiture, donne à son cheval quelques poignées d’herbes,
et, si la maison est hospitalière, il le dételle et le conduit à
l’écurie; car, pour se dispenser d’une course nouvelle, il compte bien
attendre que le client ait pris son bain pour rentrer en possession de
sa baignoire.
Ceci fait, il se décide enfin à enlever un des petits tonneaux, le
porte dans votre chambre, le débonde, ce qui parfois exige du temps
si la bonde résiste; puis il verse le liquide, qui aussi en prend à
son aise pour passer de la douve dans la baignoire. Cette opération,
interrompue par une nouvelle causerie avec la servante, ou une nouvelle
visite au cheval, doit se reproduire douze fois.
Généralement, il en résulte ce petit inconvénient qu’au lieu d’un bain
chaud c’est un bain froid que vous prenez. Voilà ce qui m’est arrivé à
moi-même ce deuxième jour du mois de mai. Je n’ai pas de bonheur avec
messieurs les garçons de bains.
Je ne donne point ici des tableaux de fantaisie, mais des tableaux
photographiés sur nature. Patience! tel est le mot d’ordre que doit
adopter tout Parisien voyageant dans cette partie de l’Allemagne.
J’en ai fini de mes observations ethnologiques. J’emploie ce mot grec
avec intention; il est fort à la mode.
Comme je sortais de mon bain, l’heure du dîner sonnait à ma pension
bourgeoise.
A la table d’hôte, je me trouvai avec huit ou dix individus, tous
parlant français ou s’évertuant à le parler. La maison ayant pour
spécialité d’être le rendez-vous de la langue française, les Français
et les Belges y viennent naturellement; quelques Badois se joignent
à eux pour y faire des exercices de linguistique; les domestiques et
même la cuisinière jargonnent à l’unisson, ce qui ne laisse pas que
d’étonner beaucoup les servantes du voisinage, lesquelles s’imaginent
qu’aux maîtres seuls est réservé le droit de se servir de ce noble
idiome et que, même en France, tous les domestiques ne parlent que
l’allemand.
Pendant quelque temps je me mêlai, et avec plaisir, à la conversation
générale. Je me sentais heureux de faire ma partie dans un concert de
langue française; je n’y réussis pas trop mal, si j’en juge d’après
les coups d’œil approbatifs qu’échangeaient entre eux mes nouveaux
compagnons, surtout les badois, qui se délectaient à ma prononciation
parisienne. Mais bientôt je devins plus attentif et moins disert.
Placée en face de moi, jeune, jolie, charmante, notre hôtesse, que
j’avais entrevue à peine jusqu’alors, me regardait d’un air singulier,
presque inquisitorial. Je songeai à mon passe-port. Avait-elle reçu
quelque avis officiel de la police? Mon postillon de la veille avait-il
abusé de ma confiance en lui pour me dénoncer? Je ne m’alarmai pas trop
cependant. La réponse de Junius Minorel ne pouvait tarder; elle me
servirait de sauvegarde. Je m’imaginai ensuite que, ne m’étant présenté
chez elle que sous la caution de mon cocher, qui ne me connaissait
pas, l’hôtesse concevait quelques doutes sur ma solvabilité, surtout
m’ayant vu arriver sans autres bagages que ma boîte de fer-blanc, mon
caoutchouc et mon parapluie. Pour mettre fin à ses appréhensions, assez
naturelles du reste, je tirai négligemment de mon gousset mon superbe
chronomètre-Poitevin et semblai vérifier s’il était d’accord avec le
cartel de la salle à manger. Cette adroite manœuvre me parut avoir
réussi complétement.
Tout à coup, à mes idées de crainte et de défiance, en succédèrent
d’autres d’un caractère tout opposé. La physionomie de la jeune femme
non-seulement s’était adoucie à mon égard, mais elle se montrait, peu
à peu, empreinte d’une bienveillance telle qu’il m’était impossible
d’admettre que la vue d’une montre, cette montre fût-elle de Bréguet,
à sonnerie, à musique, avec un entourage de diamants, eût opéré une
métamorphose semblable.
Évidemment, son regard m’épiait, me parcourait, m’enveloppait, me
demandant une explication dont je ne pouvais deviner le premier mot. De
mon côté, je me mis à l’examiner avec plus d’attention. De l’examen,
il résulta clairement pour moi que mon gracieux vis-à-vis ne m’était
pas inconnu. Mais où l’avais-je déjà rencontré?... dans quelles
circonstances?... Quoique physionomiste, je brouille assez volontiers
les visages, et souvent il m’est arrivé de changer une tête de place.
Celle-ci, sur les épaules de qui m’était-elle d’abord apparue? Grave
question! et pour la résoudre, croyant consulter ma mémoire, c’est mon
cœur que j’interrogeai sottement; je me mis à le fouiller jusque dans
ses plus lointains souvenirs.
Fou! vieux fou que j’étais! Mon hôtesse a de vingt-deux à vingt-quatre
ans, le front lisse, les cheveux immaculés, complétement bruns, et si,
aujourd’hui, mes anciennes amours ne sont pas toutes grisonnantes c’est
que le cosmétique y a passé.
J’étais hors de voie. Décidément, je ne connaissais la jolie brune que
pour l’avoir entrevue, sans doute, la veille, en arrivant.
Mais, alors, que me voulait-elle?
Seul, entre tous les convives, j’étais de nouveau l’objet de son
inspection souriante et obstinée. A plusieurs reprises nos yeux se
rencontrèrent; elle baissa lentement les siens, mais pour les relever
presque aussitôt.
Y avait-il encore à s’y tromper? n’était-ce pas là une provocation
flagrante? ma vanité redressa l’oreille. Légèrement animé par la bonne
chère, et par un délicieux petit vin de Muskateller, il me passa par
la tête des rêves d’autrefois; j’oubliai ma retenue habituelle, la
date de mon acte de naissance; j’oubliai même la balafre faite par mon
rasoir, et qui, recouverte alors d’une bande de taffetas d’Angleterre,
devait, pour un galant, me donner une figure passablement grotesque.
Je redevins jeune, je redevins poëte; mon regard flamboya; ma tête se
remplit de vapeurs à reflets roses ou dorés; il ne me répugnait plus
trop de prolonger mon séjour à Carlsruhe. J’étais décidé à y attendre
patiemment le retour de Junius Minorel.... Qui me pressait?...
Mes fatuités allaient encore recevoir un nouvel encouragement.
Tandis qu’on prenait le café, ma jolie hôtesse, passant rapidement
près de moi, moins de la voix que du geste, m’invita à la suivre. Mon
bonheur prenait des allures tellement vives que j’en restai interdit.
Mes compagnons de table me regardaient, et se regardaient entre eux en
clignant de l’œil. Mon visage s’empourpra comme celui d’un écolier à sa
première bonne fortune.
L’hôtesse et moi nous entrâmes dans un petit salon attenant à la salle
à manger. C’est là qu’elle se tenait d’ordinaire. L’ameublement en
était des plus simples; le cadre des plaques à timbre correspondant aux
cordons des sonnettes; celui des clefs, rangées par échelons numérotés;
quelques registres, alignés sur une planche, en formaient la principale
décoration. Elle tira un registre, l’ouvrit, et me le présenta, en
m’indiquant du doigt le bas de la page:
«Monsieur, me dit-elle, voulez-vous bien inscrire ici votre nom, le
lieu de votre départ et celui où vous vous rendez.»
Et, après avoir elle-même trempé une plume dans l’encrier, elle me la
présenta. Je pris la plume et restai immobile, sans avoir l’air de
comprendre. Ce que je comprenais, c’est que, d’un mot, elle venait de
faire crever toutes les bulles de savon dont ma tête s’était gonflée.
Cette femme n’était plus à mes yeux que la personnification de la
police, de l’affreuse police!
Cependant, elle paraissait émue:
«Oh! signez, je vous en prie,» reprit-elle d’un ton presque suppliant,
qui m’étonna.
Ne voyant pas ce que je pouvais gagner à déguiser mon nom, je signai:
«Augustin Canaple, propriétaire--venant de Paris--se rendant à
Marly-le-Roi.»
Je n’avais pas achevé, qu’abaissant sa jolie tête sur le registre, car
elle est un peu myope:
«M. Canaple!... c’est donc bien lui!... Je ne m’étais pas trompée!
s’écria-t-elle avec un éclat de joie.
--Vous me connaissez? lui demandai-je tout ahuri.
--Si je vous connais?... Et les deux poules!»
Juste l’exclamation du père Ferrière lors de notre dernière rencontre.
C’est que mon hôtesse n’était autre que Thérèse Ferrière, la fille
de mon brave bohémien, cette gentille Thérèse à qui je portais des
gâteaux lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant; cette belle fillette
que, douze ans auparavant, j’avais vue débiter ses fleurs devant la
maisonnette du Trou-Vassou. Je ne pouvais revenir de ma surprise;
c’était Thérèse! Voilà pourquoi il m’avait semblé la reconnaître; mais
douze ans, à cet âge, amènent tant de changements, et de si heureux!
La connaissance renouée, je me souvins alors des dernières questions
adressées par moi au père Ferrière à son sujet, et des réponses pleines
de réticences de celui-ci. Me posant le plus adroitement, le plus
courtoisement possible en juge d’instruction, donnant à ma curiosité
une honnête apparence d’intérêt:
«Comment vous trouvez-vous ici? dis-je à Thérèse; êtes-vous mariée?
--Non.
--Êtes-vous veuve?
--Non. Et elle rougit.
--On vous appelle madame, cependant!
--Envers toute maîtresse d’hôtel, cela est d’habitude.
--Cette marraine qui vous avait recueillie.... vous voyez que je suis
au courant de votre histoire.... est-elle donc morte?
--Non; Dieu merci, elle se porte bien.
--C’est donc à Carlsruhe qu’elle demeure?
--Non; à Bruxelles.
--Alors, pourquoi l’avez-vous quittée? Pourquoi?...»
J’allais poursuivre mon inconvenant interrogatoire, quand, à l’arrivée
d’un nouveau voyageur, elle me laissa là, brusquement, en me disant: «A
ce soir!»
Après avoir, comme je l’avais promis à ma boîte de fer-blanc, fait
une longue visite au petit bois, notre voisin, le soir venu, je me
retrouvai encore avec ma charmante Thérèse, dans ce même salon aux
registres, aux clefs et aux sonnettes.
De son propre mouvement, elle ordonna aux domestiques de ne pas venir
nous troubler. Cela n’était-il pas du meilleur augure? aussi, plus
convenable cette fois, je la laissai reprendre d’elle-même notre
conversation, si fâcheusement interrompue; mais, tout d’abord, elle
me parla de son père, que je venais de voir, multipliant tellement
ses questions sur lui qu’il semblait que j’eusse dû passer ces douze
dernières années dans sa société intime; elle me parla longuement
aussi de sa mère, que j’avais connue; puis vinrent avec une incroyable
surabondance les souvenirs de Belleville et du Trou-Vassou, et, malgré
les efforts que je fis ensuite pour détourner le courant, M. et Mme
Ferrière, le cheval, la maisonnette, le berlingot, le champ de roses,
le petit chien borgne, les deux poules et même ma boîte de fer-blanc,
furent seuls le sujet de notre long et mystérieux entretien.
Mes compagnons de table, tous plus ou moins épris de la maîtresse de
céans, comme cela se pratique d’ordinaire dans les pensions bourgeoises
lorsque l’hôtesse est jolie, parurent fort intrigués de mes tête-à-tête
avec elle. On m’en plaisanta durant le souper, auquel elle n’assista
pas; mais je restai invinciblement sur la plus stricte réserve
vis-à-vis d’eux, n’ayant jamais eu pour habitude de compromettre les
femmes.