VII

NOTES DE VOYAGE.--Observations de mœurs.--Des serrures, du poêle

et des miroirs obliques.--Perrette, la laitière.--Le vaudeville

et la romance.--Un maçon badois.--Bain à domicile.--Table d’hôte

académique.--Ma jolie hôtesse.--Suppositions insensées.--La

chambre aux sonnettes.

Aujourd’hui, 2 mai, je me suis éveillé au chant des fauvettes et des

pinsons, ce qui, en partie, a dissipé les brumes de mon cerveau. Mon

premier soin a été d’écrire aux deux Minorel, à l’un à Marly-le-Roi,

à l’autre à Heidelberg. A Minorel Ier, j’ai raconté, et, ma foi! fort

gaiement, comment, depuis Épernay, j’avais joué le rôle du voyageur

malgré lui. Pauvre humanité! nos désastres de la veille deviennent

facilement pour nous, le lendemain, un sujet de plaisanterie. Je

l’engageais à planter son pavillon chez moi, à m’y attendre, et je le

confiais aux bons soins de Madeleine et de mon vieux Jean. A Minorel

II, j’ai annoncé mon arrivée à Carlsruhe et reproduit exactement, pour

les détails plaisants, ce que je venais d’écrire à son cousin. Dans

le cas où il devrait rester à Heidelberg plus de deux jours encore,

je l’ai prié de correspondre en ma faveur avec la Légation, pour la

délivrance de mon passe-port.

Voici mes deux lettres en route pour la poste. Je me sens tout à fait

soulagé; je respire plus librement; je reprends possession de moi-même!

Chantez joyeusement petits oiseaux; un ami est là qui vous écoute!

Avec deux jours de loisirs devant soi, peut-être trois, il est permis

de songer à tirer parti de certaine dose d’observation dont, en pays

étranger, le voyageur, volontaire ou involontaire, se croit toujours

suffisamment pourvu.

Le voyageur à poste fixe, celui qui durant des mois entiers séjourne

dans un pays, peut juger sainement de ses institutions, de ce qui

fait sa force et son essence, étudier à fond son organisation morale

ou politique; mais pour juger des surfaces, des oppositions de mœurs

et d’habitudes avec les autres pays, le voyageur au pied levé a

l’avantage. Il n’a pas eu le temps de participer aux coutumes de la

localité, de s’y faire; tout ce qui est étrangeté (j’emploie ici le mot

dans sa bonne acception) le saisit brusquement et au vif.

Sans sortir de ma chambre, allons à la découverte! Je regarde ma porte,

et déjà je m’étonne. A la partie supérieure de ma serrure s’élève

horizontalement une branche de fer, qui joue là le rôle du pêne chez

nous. Vous laissez tomber votre main dessus, la porte s’ouvre. Vous

n’avez pas à tirer un bouton, souvent rétif, ou à tourner une poignée

qui vous laisse aux doigts une odeur de cuivre. Le poids de la main

suffit; au besoin on ouvrirait avec le coude.

Je trouve ce mécanisme bien supérieur aux nôtres dans les instruments

du même genre. Autre perfectionnement! Ma serrure est compliquée d’un

verrou, placé en dessous, à la place du pêne, et qui glisse facilement

dans la gâche. Par ce moyen si simple on évite ces verrous massifs qui

encrassent et fatiguent les chambranles de nos portes.

Immédiatement je pris note de ma serrure.

Ma chambre est à la fois décorée d’un poêle et d’une cheminée. La

cheminée ressemble à toutes les cheminées et ne mérite aucune remarque

particulière. Il n’en est pas ainsi du poêle. Étroit et grêle, montant

du parquet au plafond, comme un pilastre de faïence, que fait-il là,

engagé dans la muraille? Je ne lui découvre d’autres ouvertures, de mon

côté, que des bouches de chaleur. On l’allume (et c’est là ce que je

glorifie en lui!), on l’allume en dehors, par la galerie qui règne le

long des chambres. Si vous mettez à profit cette excellente invention,

mes chers compatriotes, je ne regretterai pas ma station forcée à

Carlsruhe; vous ne risquerez plus de voir votre domestique venir, le

matin, troubler et enfumer votre sommeil. Après une nuit froide ou

humide, vous vous réveillerez, comme par enchantement, au milieu d’une

douce atmosphère, et si vous jugez à propos de faire flamber votre

cheminée, ce sera seulement par sybaritisme et pour vous réjouir la vue.

Quoique né curieux, très-curieux (c’est mon vice radical; mais je

lui ai dû tant de jouissances que l’heure du repentir n’a pas encore

sonné pour moi), je signalerai moins honorablement cette petite glace

oblique placée en dehors de la vitre, et commune à toutes les maisons

de Carlsruhe, meuble commode, distrayant, mais immoral, qui vous met

à même de voir sans être vu, et livre à votre merci les mystères

de la voie publique. Il présente toutefois cet avantage réel. Un

visiteur vous arrive; prévenu par votre espion, vous avez tout le temps

nécessaire pour vous préparer à le recevoir convenablement, et mieux

encore, si c’est un fâcheux ou un créancier, pour lui faire défendre

votre porte.

Après ce mûr examen de mon mobilier, n’y trouvant plus rien à relever,

la main sur la conscience, à mon poêle en pilastre je donne le premier

prix, le second à la serrure à verrou et au pêne horizontal; quant à la

glace oblique, je la mets hors de concours.

A mon retour à Paris, cependant, il se pourrait bien que j’en fisse

orner les deux côtés de la fenêtre de mon cabinet, qui donne sur la rue

Vendôme.

Pour m’essayer au jeu du miroir, tout en faisant ma barbe devant la

croisée, je jette de droite et de gauche un regard dans ma double

glace; de droite et de gauche le joli boulevard d’Ettlingen se

développe à mes yeux dans une partie de sa longueur.

Comme M. de Chamilly sur le pont de Bâle, je ne vois d’abord que des

paysans et des moutons, des vieilles femmes et des ânes qui passent.

Attendez!... Sur les bas côtés de la route quelles sont ces filles

blondes, traînant après elles de petits chariots semblables à des

chariots d’enfants? Ce sont les laitières du pays. Ici, Perrette ne

porte plus son pot au lait sur sa tête; elle peut rêver à son aise, si

rêver lui est doux, sans crainte de voir, sous une cabriole, s’écrouler

ses châteaux en Espagne.

Parmi ces blondes filles, j’en remarque une; avec plus de nonchalance,

mais aussi avec plus de grâce que les autres, elle tire à elle son

petit chariot, laissant volontiers ses compagnes la devancer. Demeurée

en arrière de la bande, elle s’arrête. Un grand garçon sort alors

d’une futaie qui longe le boulevard, et, lui venant charitablement en

aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l’attention

jusqu’à lui enlacer la taille de son bras resté libre, sans doute pour

la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. Il

penche sa tête vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je

vois.... je ne vois rien! Par l’effet des distractions que me causait

ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et

je m’étais fait une entaille au menton; juste punition d’une curiosité

que je déplore, mais dont je ne suis pas près de guérir.

Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur

mon carnet de touriste, j’ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon

regard se dirigea vers la place où j’avais laissé les deux amoureux.

Douce surprise! j’y pus embrasser dans toute son étendue la futaie,

ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés

joyeuses, d’où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre

de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d’y

rencontrer toute la flore printanière de l’Allemagne. J’arrêtai mes

yeux, remplis d’espoir, sur ma boîte de fer-blanc piteusement rencognée

contre la cheminée.

«Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va

cesser!»

Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j’allais avoir

à signaler de nouvelles observations, non moins importantes, et d’un

ordre plus élevé peut-être que les premières.

Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois

grandes banderoles tricolores, qui flottaient près d’une usine

avoisinante, m’arrêta court. L’usine appartient à la maison Ch.

Christofle et Cie. M. Charles Christofle, qui, en France, confectionne

depuis les simples couverts d’argent jusqu’aux pièces de canon en

bronze d’aluminium, était en train de conquérir l’Allemagne à la

dorure et à l’orfévrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle

inauguration la veille, et la maison française, comme un vaisseau dans

une rade étrangère, s’était pavoisée aux couleurs nationales. Mon cœur

battit; je crus être en France, dans une France où l’on peut voyager

sans passe-port; j’entrai, et là je fus à même de comparer entre

elles l’activité allemande et l’activité française. Cette fois, la

comparaison était tout à l’honneur de la France.

Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait

au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le

métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir

d’accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés

d’ouvriers allemands que M. Christofle avait initiés à son œuvre

d’alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique, martelait _le Roi

des Aulnes_ ou _le Chasseur noir_.

Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la

besogne de la romance allemande.

Autre tableau pris sur les mêmes lieux.

Des maçons badois s’occupent d’une construction annexée à l’usine. Un

jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont

le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s’être arrêté

quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait jouer la

pompe pour se désaltérer à un mince filet d’eau, si mince qu’il est

forcé de s’y reprendre à diverses reprises pour étancher sa soif, il

arrive enfin au tas de briques, le but de sa promenade. Il en prend

six, pas davantage! et, d’un véritable pas de flâneur, les porte aux

ouvriers. Alors, se croisant les bras, témoin impassible, il assiste

au scellement des six briques. Quand il se décide à reprendre son

tranquille mouvement de va-et-vient, c’est le tour des ouvriers de se

croiser les bras, en attendant que leur approvisionneur de briques ait

fait retour vers eux. Il est rare que le jeune manœuvre passe devant la

petite fontaine sans s’y désaltérer de nouveau, et pas un reproche ne

lui est adressé, pas une parole excitante, pas un geste d’impatience ne

le troublent dans son indolence, tant les allures engourdies sont dans

les habitudes de tous.

Troisième tableau! Parfois, à la lenteur de l’individu vient s’ajouter

la complication des moyens. J’ai déjà parlé du garçon baigneur servant

dans son _baden_, voyons-le portant à domicile.

Une grande voiture s’arrête devant votre logis; vous y voyez figurer

douze petits tonneaux, bien bondés. Étranger, français, vous croyez

à l’arrivée du brasseur, avec ses quartauts de bière; mais près des

tonneaux est une baignoire: ceci vous éclaire. Le garçon de bain prend

d’abord soin de son cheval; il l’examine; si la course l’a mis en

sueur, il le caparaçonne d’une couverture et l’empanache de quelques

branches de feuillage, pour le garantir de l’importunité des mouches.

Ces préliminaires indispensables achevés, après une petite causerie

avec la servante, votre homme apporte la baignoire. Il retourne

ensuite à sa voiture, donne à son cheval quelques poignées d’herbes,

et, si la maison est hospitalière, il le dételle et le conduit à

l’écurie; car, pour se dispenser d’une course nouvelle, il compte bien

attendre que le client ait pris son bain pour rentrer en possession de

sa baignoire.

Ceci fait, il se décide enfin à enlever un des petits tonneaux, le

porte dans votre chambre, le débonde, ce qui parfois exige du temps

si la bonde résiste; puis il verse le liquide, qui aussi en prend à

son aise pour passer de la douve dans la baignoire. Cette opération,

interrompue par une nouvelle causerie avec la servante, ou une nouvelle

visite au cheval, doit se reproduire douze fois.

Généralement, il en résulte ce petit inconvénient qu’au lieu d’un bain

chaud c’est un bain froid que vous prenez. Voilà ce qui m’est arrivé à

moi-même ce deuxième jour du mois de mai. Je n’ai pas de bonheur avec

messieurs les garçons de bains.

Je ne donne point ici des tableaux de fantaisie, mais des tableaux

photographiés sur nature. Patience! tel est le mot d’ordre que doit

adopter tout Parisien voyageant dans cette partie de l’Allemagne.

J’en ai fini de mes observations ethnologiques. J’emploie ce mot grec

avec intention; il est fort à la mode.

Comme je sortais de mon bain, l’heure du dîner sonnait à ma pension

bourgeoise.

A la table d’hôte, je me trouvai avec huit ou dix individus, tous

parlant français ou s’évertuant à le parler. La maison ayant pour

spécialité d’être le rendez-vous de la langue française, les Français

et les Belges y viennent naturellement; quelques Badois se joignent

à eux pour y faire des exercices de linguistique; les domestiques et

même la cuisinière jargonnent à l’unisson, ce qui ne laisse pas que

d’étonner beaucoup les servantes du voisinage, lesquelles s’imaginent

qu’aux maîtres seuls est réservé le droit de se servir de ce noble

idiome et que, même en France, tous les domestiques ne parlent que

l’allemand.

Pendant quelque temps je me mêlai, et avec plaisir, à la conversation

générale. Je me sentais heureux de faire ma partie dans un concert de

langue française; je n’y réussis pas trop mal, si j’en juge d’après

les coups d’œil approbatifs qu’échangeaient entre eux mes nouveaux

compagnons, surtout les badois, qui se délectaient à ma prononciation

parisienne. Mais bientôt je devins plus attentif et moins disert.

Placée en face de moi, jeune, jolie, charmante, notre hôtesse, que

j’avais entrevue à peine jusqu’alors, me regardait d’un air singulier,

presque inquisitorial. Je songeai à mon passe-port. Avait-elle reçu

quelque avis officiel de la police? Mon postillon de la veille avait-il

abusé de ma confiance en lui pour me dénoncer? Je ne m’alarmai pas trop

cependant. La réponse de Junius Minorel ne pouvait tarder; elle me

servirait de sauvegarde. Je m’imaginai ensuite que, ne m’étant présenté

chez elle que sous la caution de mon cocher, qui ne me connaissait

pas, l’hôtesse concevait quelques doutes sur ma solvabilité, surtout

m’ayant vu arriver sans autres bagages que ma boîte de fer-blanc, mon

caoutchouc et mon parapluie. Pour mettre fin à ses appréhensions, assez

naturelles du reste, je tirai négligemment de mon gousset mon superbe

chronomètre-Poitevin et semblai vérifier s’il était d’accord avec le

cartel de la salle à manger. Cette adroite manœuvre me parut avoir

réussi complétement.

Tout à coup, à mes idées de crainte et de défiance, en succédèrent

d’autres d’un caractère tout opposé. La physionomie de la jeune femme

non-seulement s’était adoucie à mon égard, mais elle se montrait, peu

à peu, empreinte d’une bienveillance telle qu’il m’était impossible

d’admettre que la vue d’une montre, cette montre fût-elle de Bréguet,

à sonnerie, à musique, avec un entourage de diamants, eût opéré une

métamorphose semblable.

Évidemment, son regard m’épiait, me parcourait, m’enveloppait, me

demandant une explication dont je ne pouvais deviner le premier mot. De

mon côté, je me mis à l’examiner avec plus d’attention. De l’examen,

il résulta clairement pour moi que mon gracieux vis-à-vis ne m’était

pas inconnu. Mais où l’avais-je déjà rencontré?... dans quelles

circonstances?... Quoique physionomiste, je brouille assez volontiers

les visages, et souvent il m’est arrivé de changer une tête de place.

Celle-ci, sur les épaules de qui m’était-elle d’abord apparue? Grave

question! et pour la résoudre, croyant consulter ma mémoire, c’est mon

cœur que j’interrogeai sottement; je me mis à le fouiller jusque dans

ses plus lointains souvenirs.

Fou! vieux fou que j’étais! Mon hôtesse a de vingt-deux à vingt-quatre

ans, le front lisse, les cheveux immaculés, complétement bruns, et si,

aujourd’hui, mes anciennes amours ne sont pas toutes grisonnantes c’est

que le cosmétique y a passé.

J’étais hors de voie. Décidément, je ne connaissais la jolie brune que

pour l’avoir entrevue, sans doute, la veille, en arrivant.

Mais, alors, que me voulait-elle?

Seul, entre tous les convives, j’étais de nouveau l’objet de son

inspection souriante et obstinée. A plusieurs reprises nos yeux se

rencontrèrent; elle baissa lentement les siens, mais pour les relever

presque aussitôt.

Y avait-il encore à s’y tromper? n’était-ce pas là une provocation

flagrante? ma vanité redressa l’oreille. Légèrement animé par la bonne

chère, et par un délicieux petit vin de Muskateller, il me passa par

la tête des rêves d’autrefois; j’oubliai ma retenue habituelle, la

date de mon acte de naissance; j’oubliai même la balafre faite par mon

rasoir, et qui, recouverte alors d’une bande de taffetas d’Angleterre,

devait, pour un galant, me donner une figure passablement grotesque.

Je redevins jeune, je redevins poëte; mon regard flamboya; ma tête se

remplit de vapeurs à reflets roses ou dorés; il ne me répugnait plus

trop de prolonger mon séjour à Carlsruhe. J’étais décidé à y attendre

patiemment le retour de Junius Minorel.... Qui me pressait?...

Mes fatuités allaient encore recevoir un nouvel encouragement.

Tandis qu’on prenait le café, ma jolie hôtesse, passant rapidement

près de moi, moins de la voix que du geste, m’invita à la suivre. Mon

bonheur prenait des allures tellement vives que j’en restai interdit.

Mes compagnons de table me regardaient, et se regardaient entre eux en

clignant de l’œil. Mon visage s’empourpra comme celui d’un écolier à sa

première bonne fortune.

L’hôtesse et moi nous entrâmes dans un petit salon attenant à la salle

à manger. C’est là qu’elle se tenait d’ordinaire. L’ameublement en

était des plus simples; le cadre des plaques à timbre correspondant aux

cordons des sonnettes; celui des clefs, rangées par échelons numérotés;

quelques registres, alignés sur une planche, en formaient la principale

décoration. Elle tira un registre, l’ouvrit, et me le présenta, en

m’indiquant du doigt le bas de la page:

«Monsieur, me dit-elle, voulez-vous bien inscrire ici votre nom, le

lieu de votre départ et celui où vous vous rendez.»

Et, après avoir elle-même trempé une plume dans l’encrier, elle me la

présenta. Je pris la plume et restai immobile, sans avoir l’air de

comprendre. Ce que je comprenais, c’est que, d’un mot, elle venait de

faire crever toutes les bulles de savon dont ma tête s’était gonflée.

Cette femme n’était plus à mes yeux que la personnification de la

police, de l’affreuse police!

Cependant, elle paraissait émue:

«Oh! signez, je vous en prie,» reprit-elle d’un ton presque suppliant,

qui m’étonna.

Ne voyant pas ce que je pouvais gagner à déguiser mon nom, je signai:

«Augustin Canaple, propriétaire--venant de Paris--se rendant à

Marly-le-Roi.»

Je n’avais pas achevé, qu’abaissant sa jolie tête sur le registre, car

elle est un peu myope:

«M. Canaple!... c’est donc bien lui!... Je ne m’étais pas trompée!

s’écria-t-elle avec un éclat de joie.

--Vous me connaissez? lui demandai-je tout ahuri.

--Si je vous connais?... Et les deux poules!»

Juste l’exclamation du père Ferrière lors de notre dernière rencontre.

C’est que mon hôtesse n’était autre que Thérèse Ferrière, la fille

de mon brave bohémien, cette gentille Thérèse à qui je portais des

gâteaux lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant; cette belle fillette

que, douze ans auparavant, j’avais vue débiter ses fleurs devant la

maisonnette du Trou-Vassou. Je ne pouvais revenir de ma surprise;

c’était Thérèse! Voilà pourquoi il m’avait semblé la reconnaître; mais

douze ans, à cet âge, amènent tant de changements, et de si heureux!

La connaissance renouée, je me souvins alors des dernières questions

adressées par moi au père Ferrière à son sujet, et des réponses pleines

de réticences de celui-ci. Me posant le plus adroitement, le plus

courtoisement possible en juge d’instruction, donnant à ma curiosité

une honnête apparence d’intérêt:

«Comment vous trouvez-vous ici? dis-je à Thérèse; êtes-vous mariée?

--Non.

--Êtes-vous veuve?

--Non. Et elle rougit.

--On vous appelle madame, cependant!

--Envers toute maîtresse d’hôtel, cela est d’habitude.

--Cette marraine qui vous avait recueillie.... vous voyez que je suis

au courant de votre histoire.... est-elle donc morte?

--Non; Dieu merci, elle se porte bien.

--C’est donc à Carlsruhe qu’elle demeure?

--Non; à Bruxelles.

--Alors, pourquoi l’avez-vous quittée? Pourquoi?...»

J’allais poursuivre mon inconvenant interrogatoire, quand, à l’arrivée

d’un nouveau voyageur, elle me laissa là, brusquement, en me disant: «A

ce soir!»

Après avoir, comme je l’avais promis à ma boîte de fer-blanc, fait

une longue visite au petit bois, notre voisin, le soir venu, je me

retrouvai encore avec ma charmante Thérèse, dans ce même salon aux

registres, aux clefs et aux sonnettes.

De son propre mouvement, elle ordonna aux domestiques de ne pas venir

nous troubler. Cela n’était-il pas du meilleur augure? aussi, plus

convenable cette fois, je la laissai reprendre d’elle-même notre

conversation, si fâcheusement interrompue; mais, tout d’abord, elle

me parla de son père, que je venais de voir, multipliant tellement

ses questions sur lui qu’il semblait que j’eusse dû passer ces douze

dernières années dans sa société intime; elle me parla longuement

aussi de sa mère, que j’avais connue; puis vinrent avec une incroyable

surabondance les souvenirs de Belleville et du Trou-Vassou, et, malgré

les efforts que je fis ensuite pour détourner le courant, M. et Mme

Ferrière, le cheval, la maisonnette, le berlingot, le champ de roses,

le petit chien borgne, les deux poules et même ma boîte de fer-blanc,

furent seuls le sujet de notre long et mystérieux entretien.

Mes compagnons de table, tous plus ou moins épris de la maîtresse de

céans, comme cela se pratique d’ordinaire dans les pensions bourgeoises

lorsque l’hôtesse est jolie, parurent fort intrigués de mes tête-à-tête

avec elle. On m’en plaisanta durant le souper, auquel elle n’assista

pas; mais je restai invinciblement sur la plus stricte réserve

vis-à-vis d’eux, n’ayant jamais eu pour habitude de compromettre les

femmes.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 27 / 76 题