WILHEM ET BETTINA.--Fleurs de cimetière.--Un nouveau verbe
français.--Explication avec Thérèse.
«Entre Carlsruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers
la route de Kehl, existe une petite ville, autrefois importante:
c’est Ettlingen, qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans
une charmante vallée, traversée par la rivière d’Alb, florissait,
il y a une dizaine d’années peut-être, Bettina, la fille d’un simple
jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires, et sans
trop de fatigues, car dans notre grand-duché les fleurs se sèment
d’elles-mêmes, et poussent sans y penser.
«Bettina était jolie; ses cheveux surtout la rendaient attrayante;
ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes
chevelures; de plus, ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui
partout est dignement apprécié.
Longs cheveux noirs sur blanche peau,
En amour voilà mon drapeau!
«Tel était le refrain d’un _lied_, ou chansonnette, naguère composé
à son intention, et ce fut cette chansonnette qui décida du sort de
Bettina.
«Elle était alors _verlobte_ avec Wilhem le boulanger, un bon
travailleur, qui se serait jeté dans son four pour elle, et appartenait
à une des familles les plus aisées d’Ettlingen. Le jour de leur mariage
approchait lorsque arriva au pays le beau Frank. Celui-ci s’éprit
soudainement de la fille du jardinier.
«Wilhem était bon et dévoué, mais timide à l’excès, souvent silencieux
et songeur; Frank, tout au contraire, garçon à la haute encolure, à la
langue dorée, se montrait sans cesse d’humeur joyeuse. Il avait même un
certain air mauvais sujet par lui rapporté de France, où il venait de
se perfectionner dans son état de teinturier en suivant les cours de M.
Chevreul; puis enfin Frank était poëte et il portait des gants.
«Sous ce dernier article peut-être bien se cachait un mystère;
peut-être le poëte-teinturier ne se sentait-il pas désireux d’étaler
aux regards de Bettina ses mains tantôt bleues, tantôt vertes.
Cependant la comparaison qu’elle faisait de l’un et de l’autre tournait
à l’avantage de ce dernier. La chanson surtout lui avait été au cœur.
«Elle allait encore se promener avec Wilhem sous cette double et
magnifique allée de marronniers à fleurs rouges qui entoure les
anciennes fortifications d’Ettlingen, mais plus rarement; elle y
marchait encore près de lui, sa main dans celle de Wilhem, mais quand
il essayait d’entrelacer ses doigts aux siens, elle résistait, lui
trouvant les doigts durs et raboteux; elle le regardait encore, mais
d’un air distrait, presque sévère; Wilhem était toujours son confident,
mais elle ne l’entretenait que de ses tristesses insurmontables; elle
n’avait pas cessé de le tutoyer, mais elle lui disait: «Tu devrais
renoncer à moi, ami; cherche une autre fiancée; je ne me sens guère
capable de te rendre heureux.»
«Le bon Wilhem comprit qu’il n’était plus aimé; sans lui adresser
un reproche, il lui rendit son anneau de fiançailles, et quitta
brusquement le pays.
«Son départ, qui causa une grande rumeur dans Ettlingen, fut pour
Bettina plus un remords qu’un regret.
«Pendant trois mois, pendant six mois peut-être (mois d’hiver, il est
vrai), elle se tint à l’écart. Enfin, n’entendant plus parler de lui,
elle commença à reparaître sur la promenade, mais en costume sombre,
sans bagues, sans boucles d’oreilles ni autres ornements.
«Frank n’essaya pas de l’aborder ouvertement, au regard de tous,
mais pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver
le bonhomme de jardinier, lui porta trois bouteilles de vin rouge
d’Affenthaler, trois, idem, de Margrafft, lui demandant la faveur
d’y goûter avec lui. Tout en trinquant, il lui rappela qu’il était
contre-maître à la grande teinturerie, et termina en sollicitant
l’autorisation de se poser comme _verlobte_ de sa fille, Wilhem ayant
renoncé à elle. Touché de cette bonne façon d’agir, le père donna son
consentement. Restait à obtenir celui de Bettina.
«Le soir de ce même jour, Frank, en habit de conquérant, frisé, ganté,
son chapeau sur l’oreille, alla sur le pont de l’Alb, à l’entrée de la
ville, où il savait devoir rencontrer Bettina. Dès qu’il l’aperçut,
après l’avoir amoureusement arquebusée du regard, il se disposa à lui
faire sa demande. Déjà renseignée par son père, Bettina l’interrompit
au premier mot: «Pas encore! lui dit-elle; attendez que j’aie repris
les fleurs.»
«En Allemagne, comme en Suisse et en Italie, les fleurs naturelles sont
un ornement indispensable à la toilette de toute jeune fille; elles
s’en tressent des couronnes pour leurs chapeaux; elles en placent à
leur corsage et dans leurs cheveux. Ne point porter de fleurs dans
les assemblées est chez elles le témoignage de quelque deuil dans
la famille, ou que leur mère est malade ou que leur verlobte est à
l’armée. Fille d’un jardinier, Bettina aurait pu se procurer facilement
les plus belles et les plus rares; elle avait toujours préféré celles
des champs, dont les pétales sont mieux soudés, les tiges plus
allongées et plus solides. C’était d’ailleurs une preuve de bon goût.
Elle ne voulait combattre avec ses compagnes qu’à armes égales.
«Depuis une quinzaine déjà Frank observait strictement, quoique à
contre-cœur, la défense à lui faite. De son côté, Bettina commençait à
penser que six mois de retraite, puis quinze jours en sus, étaient bien
suffisants pour des fiançailles brisées d’une volonté mutuelle.
«Vers ce temps, il y eut grande fête à Dourlach, près Carlsruhe. Une
partie de la population d’Ettlingen s’y rendit; Bettina fut du nombre;
cependant elle n’avait pas _repris les fleurs_. Cette fois encore, elle
était résolue à rester simple spectatrice durant les danses. Mais quand
elle fut là, clouée sur son estrade, la joie des autres lui fit mal, et
elle déserta l’emplacement du bal pour se dépiter à son aise.
«Elle suivait, rêveuse, la lisière d’une colline, lorsqu’à l’extrémité
d’un chemin creux, elle aperçut de loin son beau Frank. Pauvre Frank!
il se refusait aussi le plaisir du bal, qu’il ne pouvait partager
avec elle. Ah! c’en est fait! sa patience est à bout! l’heure des
temporisations est passée! Ce jour même, aux yeux de tous, ils
danseront ensemble, et on le reconnaîtra pour son verlobte!
«Elle chercha aussitôt autour d’elle des fleurs qui devaient annoncer à
son poëte qu’il pouvait parler enfin. La colline était aride, crayeuse,
et le chemin creux seulement parsemé de pierres. Elle se jeta vivement
dans un enclos ouvert à sa gauche; les fleurs y abondaient.
«C’était un cimetière.
«Son désir surexcité l’aveuglant, ou ne lui permettant pas de songer à
la profanation, elle dépouilla à la hâte la première tombe qui s’offrit
à elle, et un bouquet à la main, le front orné de quelques touffes de
rouges coquelicots, sous lesquels ressortait vivement le noir lustré
de ses cheveux, elle apparut aux regards de l’heureux postulant.
«Ce jour-là les habitants d’Ettlingen, venus à Dourlach, purent voir, à
trois reprises consécutives, Frank, l’air radieux et vainqueur, tenant
Bettina pressée contre sa poitrine, l’entraîner avec lui dans les
tourbillons vertigineux de la valse allemande.
«Durant la nuit, épuisée par les fatigues de la route et du bal, comme
la fille du jardinier dormait, Wilhem, ou plutôt son ombre, lui apparut:
«Tu as cueilli les fleurs qui croissaient sur mon tombeau, lui dit-il;
Bettina, ces fleurs, nées de moi, nourries de moi, tu en as respiré le
parfum et tu les a posées sur ton cœur; tu es redevenue mienne; dès ce
jour je reprends vis-à-vis de toi mon droit de verlobte.»
«En s’éveillant Bettina crut avoir fait un rêve, un rêve sinistre. La
présence du joyeux Frank ramena le sourire sur ses lèvres. Il venait
lui apporter l’anneau d’argent des fiançailles, et réclamer en échange
celui que Wilhem lui avait rendu; mais elle eut beau le chercher, elle
ne le retrouva pas. «Je l’ai trop bien serré,» se dit-elle; et elle
remit au lendemain pour le passer elle-même au doigt de Frank.
«La nuit suivante, de nouveau Wilhem se leva devant elle et lui montra
l’anneau, qui avait repris sa première place.
«Elle conta son double rêve à Frank; il en rit beaucoup, et la força
même d’en rire avec lui, tant il lui débita de gais propos à ce sujet.
Selon son dire, Wilhem, très-bien portant, habitait Strasbourg, où
quelqu’un l’avait rencontré dernièrement et avait failli ne pas le
reconnaître à cause de son embonpoint, de son air guilleret, de son
teint fleuri. Il n’était plus boulanger, mais pâtissier. Il excellait
surtout dans les tartelettes, et toutes les filles de Strasbourg
étaient folles de lui.... à cause de ses tartelettes.
«Malgré ces assurances, Bettina écrivit à sa maîtresse d’apprentissage,
retirée à Dourlach; elle la priait de s’informer à qui appartenait le
tertre tumulaire placé à la porte du cimetière, en tête de la première
ligne de droite. Il lui fut répondu:
«Sous le tertre de droite repose le corps d’un certain Wilhem
Haussbach, d’Ettlingen, où il exerçait l’état de boulanger.»
«A partir de ce moment, quand Bettina se trouvait seule, elle tombait
dans de longs accès de tristesse noire. Wilhem avait cessé de venir
troubler ses nuits, mais cette pensée qu’il l’avait aimée, que
peut-être il était mort de son amour pour elle, et qu’elle avait
dépouillé de fleurs son tombeau pour s’en faire une parure aux yeux
d’un nouvel amant, lui revenait sans cesse à l’esprit.
«A force de songer à lui, à défaut de rêves, elle eut des visions.
Lorsqu’elle travaillait, le matin, près de sa fenêtre, à travers la
vitre obscurcie par la brume, elle apercevait le visage de Wilhem. Il
la regardait avec son air timide et retenu d’autrefois.
«Le soir, sous l’allée des marronniers, quand Bettina se promenait avec
Frank, Wilhem venait se mettre en tiers avec eux. Elle marchait ainsi
entre ses deux verlobtes, l’esprit troublé et le cœur en défaillance.
«Quoique d’une condition médiocre et n’ayant reçu qu’une éducation
incomplète, Bettina ne manquait ni de bon sens ni de logique; sa
raison entrait en lutte contre le témoignage même de ses yeux; elle
se disait que ce n’était là qu’une maladie de son cerveau, une vision
où rien n’était réel. Dans le cours d’une de ses promenades, s’armant
de courage, il lui était arrivé de vouloir toucher ce fantôme qui
l’obsédait, et elle n’avait rien senti; son geste s’était perdu dans le
vide.
«Donc, espérant guérison, elle ne voulut point attrister Frank par des
confidences peut-être dangereuses, tout au moins inutiles.
«Le jour de son mariage arrivé, Bettina, après avoir, avec les gens de
la noce, fait sur l’Alb une joyeuse promenade en batelet, se présenta
résolûment à l’autel. Elle était dans toute sa splendeur de beauté; ses
magnifiques cheveux noirs ressortaient si bien sous son voile blanc,
sous sa couronne blanche de myrtes! Un rayon de bonheur illuminait sa
figure, car elle aimait Frank. Le prêtre murmurait déjà les paroles
sacramentelles, lorsqu’il s’interrompit en voyant Bettina, pâle et les
yeux hagards, s’agiter convulsivement.
«Wilhem était encore près d’elle, agenouillé à sa gauche, comme Frank
à sa droite; il avait revêtu ses habits de noce et lui présentait
un bouquet de fleurs de cimetière, parmi lesquelles ressortaient
la scabieuse, l’immortelle et surtout le _Vergiss mein nicht_ (ne
m’oubliez pas). Quand Frank se leva et lui passa au doigt la bague
nuptiale, à sa profonde épouvante, elle sentit, elle sentit cette fois!
une main glacée s’emparer de sa main, en retirer l’anneau de Frank pour
le remplacer par un autre. Alors, avec un vif mouvement d’horreur,
se rejetant en arrière, faisant de deux côtés à la fois un geste de
répulsion, en proie à une sorte de délire, haletante, désordonnée, elle
s’enfuit de l’église en poussant des cris lamentables.
«Telle est, me dit, en terminant, mon narrateur, l’histoire vraie
et authentique de Wilhem et de Bettina; vous pouvez l’appeler une
légende, si bon vous semble, mais Bettina habite encore Ettlingen;
c’est aujourd’hui une vieille fille de trente ans; et quoiqu’elle ait
toujours longs cheveux noirs sur blanche peau, elle n’a plus songé à
prendre un autre verlobte que son défunt Wilhem. Tous les dimanches
elle va entendre une messe à Dourlach, et passe le reste de sa journée
à soigner, à refleurir le tertre placé à la droite de la porte du
cimetière.»
J’étais ravi; non-seulement je venais de recueillir une légende
contemporaine, chose rare! mais j’avais fait connaissance avec un des
mots les plus intéressants de la langue allemande, le mot _Verlobte_.
Je me hâtai de le franciser, et même à tout hasard, je le transformai
de substantif en verbe: le verbe verlobter. _Je verlobte_, _tu
verlobtes_, _nous verlobtons_, _ils verlobtent_; _que je verlobtasse_;
_verlobtant_. De ce verbe nouveau je comptais faire hommage aux
grammairiens de la maison Lebel.
Rentré au logis, je m’informai d’abord s’il était venu pour moi
une lettre d’Heidelberg. Rien! Ce silence devenait inquiétant.
Non-seulement j’espérais en Junius Minorel pour la délivrance de mon
passe-port, mais aussi pour le ravitaillement de ma bourse.
Après le souper, auquel je fis peu honneur, j’avais déjà à la main
mon bougeoir et ma clef, me disposant à regagner ma chambre, quand
Thérèse passa devant moi avec un petit hochement de tête familier.
La mémoire encore fraîche de l’opinion unanime de mes compagnons,
j’essayai de garder vis-à-vis d’elle un maintien digne et sévère.
Tout aussitôt, je me demandai pourquoi je la tiendrais en mépris plus
aujourd’hui qu’hier, où je la soupçonnais véhémentement de provocation
galante envers ma personne, ce qui n’avait nullement excité mes fureurs
vertueuses.
Notre conscience est assez semblable au chien de la maison qui aboie
contre les étrangers, et se montre toujours souple et accommodant
envers le maître du logis.
Ces réflexions faites, je crus convenable de ne jouer vis-à-vis
de Thérèse que le rôle d’un moraliste indulgent, et après l’avoir
rejointe dans son petit salon aux sonnettes, d’un air aussi paterne
que possible, ses mains dans les miennes: «Écoutez, mon enfant, lui
dis-je; prenez mes observations en bonne part. A votre âge, une liaison
imprudente....»
Elle baissa la tête et rougit. Sautant alors par-dessus toutes les
préparations oratoires:
«M. Brascassin, repris-je, est un garçon d’esprit, mais d’un esprit
léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses
antécédents?
--Ils ne peuvent être qu’honorables, me répliqua-t-elle en redressant
la tête. Il est d’humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on
me l’a déjà dit, mais si bon, si bon! si généreux! Ah! monsieur, sans
lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout!»
Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de
vouloir trop vite deviner la pensée sous l’enveloppe qui la couvre
encore. J’interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le
sens de mes idées préconçues.
«Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais.
D’un homme encore jeune à une jeune fille cela a pu paraître étrange,
compromettant pour votre réputation. Ah! si, dans un besoin d’argent,
vous vous adressiez à moi, à moi votre vieil ami, à moi qui ai deux
fois votre âge, personne n’y trouverait à redire....»
J’allais continuer, mais, ma proposition à peine formulée, il me
sembla entendre une voix frêle et grondeuse sortir de la poche de mon
gilet. C’était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait
d’imprudence et de fanfaronnade en tranchant ainsi du généreux quand
moi-même je songeais à faire un emprunt.
Sans attendre la réponse de Thérèse: «Ce Brascassin, me hâtai-je
d’ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtes-vous devenue son
obligée?» Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du
pays: «Est-il votre _verlobte_ du moins?»
Elle me regarda avec stupéfaction, puis portant les mains à son visage:
«Lui, mon fiancé! s’écria-t-elle: y a-t-il jamais songé! y peut-il
songer jamais! Suis-je digne d’un pareil bonheur!» Et elle se mit à
pleurer à sanglots.
Je le compris, de nouveau j’avais été maladroit, ou mal renseigné; la
laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai
ma chambre, tout à fait désorienté sur l’histoire de la fille du père
Ferrière.
Pendant une heure encore je restai à ma croisée, aspirant l’air,
méditant sur Thérèse, sur Brascassin, sur Junius Minorel, sur mon
passe-port, sur l’état de mes finances, et, tout en songeant, je
suivais machinalement du regard la bonne grosse lune allemande, qui se
disposait à se coucher et semblait me conseiller d’en faire autant.
X
Souvenirs de Châlon-sur-Saône.--Arrivée de Junius
Minorel.--L’Anglais phénoménal.--Le chronomètre Poitevin.--Un
accident de chemin de fer.--Départ de Carlsruhe.
L’intérêt, l’affection que nous portons à nos amis se mesure souvent
en raison des circonstances et même des localités; souvent l’ennui
que nous éprouvons aide à nous donner les apparences des meilleurs
sentiments. Ainsi, les ennuyés, faute de savoir à quoi employer
leur temps, deviennent facilement obligeants, serviables, et même
hospitaliers. Voilà pourquoi en province le visiteur est toujours le
bienvenu.
Il y a quelques années, je me trouvais à Châlon-sur-Saône (car,
quoiqu’en ait dit Antoine Minorel, j’ai déjà voyagé, rarement il est
vrai). A Châlon, j’avais à traiter d’une affaire contentieuse; je n’y
connaissais personne; je n’y voyais que mes hommes de loi, tous aussi
rogues, aussi maussades, aussi codifiés les uns que les autres. Au
bout de trois jours de cette solitude, j’aurais donné tous mes amis
pour faire la rencontre d’une simple connaissance. Au détour d’une
rue, ô bonheur! un visage m’apparaît, visage connu, visage parisien.
A l’aspect de cet ami tant désiré, je fais un geste de joie radieuse.
De son côté, il ne paraît pas moins ravi de me voir; nous marchons l’un
vers l’autre, la main tendue. Tout à coup, un doute semble nous venir à
tous deux à la fois; il ralentit son pas, je modère le mien, et, après
nous être salués silencieusement, nous continuons notre route, en nous
tournant le dos.
Ce monsieur n’était pour moi ni un ami, ni une simple connaissance.
Jamais je ne lui avais parlé; je ne savais ni son nom, ni son
état, ni sa moralité; c’était un de ces visages qu’on rencontre
fréquemment à Paris, sur le boulevard, voilà tout. Pour le moment, il
était sans doute aussi seul, aussi ennuyé, aussi dépaysé que moi à
Châlon-sur-Saône.
Eh bien, aujourd’hui, je me suis de nouveau laissé prendre à quelque
chose, non de tout à fait semblable, mais dérivant de ce même ordre
d’entraînement et d’émotions.
Je m’étais levé dans des dispositions assez maussades; les oiseaux se
taisaient; une brume me cachait le petit bois; je trouvais que mon
séjour dans le grand-duché se prolongeait outre mesure, lorsque mon nom
prononcé monta jusqu’à moi du bas de l’escalier.
C’était Junius Minorel. Je pousse un cri; à peine vêtu, je descends les
marches quatre à quatre, je me précipite vers lui, et je l’embrasse
avec tous les témoignages de l’affection la plus tendre.
Or, jusque-là, mes relations avec Junius n’avaient jamais été des plus
intimes. Je l’avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine, mon
ami; à chacune de nos rencontres, une discussion assez vive s’était
élevée entre nous sur des questions philosophiques ou littéraires; une
autre fois, j’avais été d’une partie de whist avec lui et contre lui;
les atouts s’étaient rangés de mon côté, et je l’avais fait chelème.
A vrai dire, je ne devais donc le classer que dans la catégorie des
simples connaissances.
Le calme parfait qu’il opposa à mes démonstrations, la froideur,
empreinte d’étonnement, avec laquelle il répondit à ma chaleureuse
accolade, me le rappela aussitôt. Je venais de presser un glaçon sur
mon cœur, un glaçon en cravate blanche. Sous ce réactif réfrigérant,
mon cœur et mon imagination, un instant surexcités, reprirent leur
niveau; mais alors je me trouvai complétement ridicule. Pourquoi
m’étais-je ainsi laissé emporter? C’est que, à Carlsruhe comme à
Châlon-sur-Saône, l’ennui commençait à me talonner, c’est que j’avais
besoin de voir un visage de Paris, c’est aussi que j’attendais de
Junius Minorel, avec le passe-port qui devait me rouvrir les portes
de la patrie, l’argent nécessaire pour reprendre ma route. Quand
je songeai que sous mon explosion de sentimentalité se cachait une
question d’argent, d’argent à emprunter, j’eus honte de moi-même.
«Comptez-vous bientôt quitter la résidence, monsieur? me demanda Junius
avec une espèce de roideur que ces messieurs de la diplomatie revêtent
à défaut de costume officiel.
--Aujourd’hui même, dès le prochain départ du chemin de fer, si cela
est possible, lui répondis-je.
--Permettez, monsieur; un passe-port vous est d’abord indispensable, et
le vôtre ne sera guère prêt avant le train d’une heure vingt minutes.»
Il prit son agenda de poche, et, après m’avoir demandé mes nom et
prénoms, mon âge, ma profession, comme si je lui étais complétement
inconnu: «Notre ministre plénipotentiaire, me dit-il, n’est pas visible
avant midi; venez donc à midi et demi donner votre signature.»
Il m’envoya, de la tête et de la main, un salut protecteur et partit.
Et voilà l’homme dans les bras duquel je venais de me jeter si
bêtement! un homme qui me disait monsieur! à moi, le meilleur ami de
son plus proche parent! Et c’est à lui que je m’adresserais pour un
emprunt? Jamais!
Sans cette somme, nécessaire, indispensable, cependant, à quoi me
servira mon passe-port? Je m’habillai et courus en toute hâte à
Carlsruhe, résolu de mettre ma montre Poitevin en gage. Elle valait
mille francs; on me prêterait bien trois cents francs dessus; c’était
plus qu’il ne me fallait.
Pendant une heure je parcourus la ville, cherchant un bureau du
mont-de-piété, n’osant prendre des informations, tant je me sentais
humilié et mal à mon aise dans ce rôle piteux d’un propriétaire aisé
allant mettre sa montre en gage. J’inspectais une à une toutes les
enseignes des maisons que mes faibles connaissances dans la langue
allemande ne me permettaient pas toujours de traduire avec exactitude.
J’y cherchais vainement l’équivalent de notre mot: Mont-de-piété.
Au bout d’une heure de ce travail, mes idées s’étaient engourdies; je
regardais encore, mais sans voir; je ne savais même plus ce que j’étais
venu faire dans Carlsruhe. Malgré moi, mon attention se fixait non
plus sur des enseignes, mais sur un homme, le seul homme qui parût
vivre et s’agiter dans toute la ville.
C’était un Anglais. Jamais Anglais ne fut aussi curieux à observer.
Que vient-on nous dire de messieurs les Grands-Bretons, qu’ils sont
tous empesés, gourmés, compassés, bonshommes de bois? Celui-là, tout au
contraire, était vif, alerte, remuant; rien d’automatique n’accusait la
race; il devait être l’exception à la règle. O l’aimable petit Anglais!
Je l’avais rencontré d’abord du côté du château, dans le manche de
l’éventail; les yeux en l’air, les mains derrière le dos, il semblait,
comme moi, déchiffrer des enseignes. Une jeune fille, au pied leste,
portant sur la tête un paquet de linge, passe devant lui; il court
après elle; une conversation assez vive s’engage entre eux. «Bon! me
dis-je, c’est sa bonne amie!» A dix minutes de là, je le retrouve
causant gaiement avec une autre; puis, un peu plus tard, avec une
troisième. «Bon! il leur demande son chemin, ou des renseignements sur
la ville. Peut-être, encore ainsi que moi, veut-il mettre sa montre en
gage et est-il à la recherche d’un mont-de-piété.»
Un quart d’heure à peine écoulé, je le vois sortir du temple
protestant, accompagnant une jolie servante. Tous deux s’arrêtent sur
la place du Marché, près de la statue du margrave Charles-Guillaume;
comme avait fait mon jeune diplomate, mon Anglais tire un calepin
de sa poche, et semble prendre des notes. Ah! il tient donc ses
renseignements enfin!... non complets, puisque je le retrouve
bientôt devant l’église catholique, abordant une jeune femme qui s’y
rendait. Celle-ci ne lui permit pas de s’expliquer longuement. Elle
l’interrompit par un signe négatif, accompagné d’une révérence, à
laquelle il répondit en lui envoyant un baiser; puis, tournant sur ses
talons, il fit claquer ses doigts.
Ah! le singulier petit Anglais! Pourquoi ne s’adresse-t-il ainsi qu’aux
femmes? Est-ce un marchand courant après la pratique? Mais il ne porte
avec lui ni marchandises ni cartes d’échantillons; est-ce un galant
cherchant les aventures? Alors, quel Lovelace!
Avec ma sentinelle du parc, de si belle humeur sous les armes, cet
Anglais phénoménal est, certes, ce que je vis de plus récréatif à
Carlsruhe.
Décidément, la capitale du grand-duché est une des villes les plus
belles et les plus monotones que l’on puisse voir; monotone comme
toutes les villes sans échoppes et sans boutiques. Figurez-vous
notre rue Saint-Dominique, à Paris, se multipliant sur douze lignes
obliques, reliées entre elles par d’autres rues Saint-Dominique,
demi-circulaires. N’y aurait-il pas de quoi y gagner le spleen? Non! je
ne resterai pas un jour de plus à Carlsruhe. Mais, pour en sortir, qui
me procurera l’argent nécessaire?... Une idée subite m’éclaire; je puis
me passer de ce mont-de-piété invisible, introuvable!
Un de mes grammairiens de la maison Lebel est chef de gare au chemin de
fer; que me faut-il? un crédit sur le chemin de fer. Grâce à lui, ma
montre me servira suffisamment de caution.
Combien j’étais loin de prévoir alors les tristes événements qui, pour
moi, allaient signaler le cours de cette journée néfaste!
Ravi de l’idée, je me dirige à grands pas vers la porte d’Ettlingen,
devant laquelle passe la voie ferrée. Sur l’horloge de l’embarcadère,
je règle d’abord mon chronomètre à l’heure du pays, pour qu’on ne
puisse mettre en doute sa parfaite régularité. Je le tenais à la
main, et, les yeux encore fixés sur l’horloge, je franchissais les
premiers rails... un cri, mêlé d’imprécations, se fait entendre; un
bras vigoureux me saisit par le collet, me repousse rudement, la montre
m’échappe, et le train de Francfort, qui entrait en gare en ce moment,
ne me la rend que broyée, écrasée, laminée.
Au lieu de mille francs, mon fameux Poitevin n’en valait plus que
trente.
A la suite de cette déplorable catastrophe que me restait-il à faire?
Il me restait à appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à
vaincre une fausse honte, à triompher de mes répugnances. Sur-le-champ,
je me présentai à l’hôtel de la Légation, bien décidé à instruire
M. Junius Minorel et de l’accident du chemin de fer et de la triste
situation pécuniaire à laquelle il me réduisait.
Je le trouvai bouclant une malle de voyage: «Je pars avec vous,» me
dit-il aussitôt, sans remarquer mon air contrit et abattu, et me
tendant un beau passe-port tout neuf, bien en règle; il ajouta: «Rien
ne me retient impérieusement ici; je vous accompagnerai donc jusqu’à la
station d’Oos, et tandis que vous continuerez votre route vers notre
cher Paris, j’irai finir mon congé à Bade, où quelques soins de santé
me réclament.»
Bade!... ce mot me sonna dans l’oreille avec un bruit argentin. A Bade,
il y a une maison de jeu célèbre.... J’ai toujours eu du bonheur au
jeu.... au whist surtout. Le whist ne ressemble guère à la roulette;
n’importe! j’ai un pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent
jamais. Je n’ai plus besoin de m’humilier comme emprunteur devant qui
que ce soit!... J’irai à Bade!
Je courus chez Thérèse pour régler mes comptes avec elle. Elle se
montra chagrinée de mon départ. Avec moi, elle avait pu causer de son
père et de sa première jeunesse.
Quand elle me vit tirer mon mince porte-monnaie pour solder sa note,
sa note si modérée que, de fait, j’avais reçu sous son toit moins un
refuge salarié comme voyageur qu’une hospitalité libérale comme ami:
«Monsieur Canaple, me dit-elle avec son doux air suppliant, restez mon
débiteur pour cette petite note, je vous en prie; je le sais, vous avez
quitté Paris sans penser devoir franchir la frontière; si vous avez
besoin de quelque avance, je suis en fonds; disposez de moi; je vous en
serai bien reconnaissante.»
Chère âme! cet argent après lequel j’avais tant couru, elle me
l’offrait en me parlant de sa reconnaissance. J’étais ému, attendri.
Qu’avais-je de mieux à faire que d’accepter? Pour moi toutes les
difficultés se trouvaient aplanies.... Mais je me rappelai mes
propositions de la veille; moi aussi, je lui avais offert de puiser
dans ma bourse, déjà à sec; ne semblerais-je pas avoir voulu par une
feinte générosité la pousser à me faire une offre semblable? Après mon
sermon de pédant, allais-je consentir à prendre ma part de l’argent de
Brascassin? Cette idée me révolta.
D’ailleurs, de quoi avais-je à m’inquiéter? Ne possédais-je point une
lettre de change tirée sur Bade? Chez moi l’espérance fleurit toujours
en certitude; je suis ainsi fait, et ne me fût-il resté que la valeur
de deux florins ils m’auraient suffi à faire sauter la banque du jeu,
si tel avait été mon bon plaisir!
A une heure vingt minutes, je quittais Carlsruhe avec Junius Minorel.
Lorsque nous descendîmes à Bade, à l’hôtel du _Cerf_ (Gasthof zum
Hirsch), j’étais, grâce à la vente des débris de mon chronomètre, à la
tête de cinquante-trois francs quatre-vingt-dix centimes. Une heure
plus tard, je ne possédais plus que trente-huit sous dont le croupier
de M. Bénazet n’avait pas voulu.