MISÈRES ET SPLENDEURS D’UN BOHÉMIEN FRANÇAIS.--L’orphelin.--Une
dame charitable.--Petits métiers.--Un cheval au lieu d’une
soupe.--Choléra de 1832.--Les deux mendiants.--Un ménage sur
la grande route.--Fin de la vie nomade.--Une maison pour dix
francs.--La jolie bouquetière.
Avez-vous jamais élevé des poules?... C’est une attrayante occupation.
Il fut un temps où, dans ma basse-cour de Belleville, j’avais quarante
poules de premier choix: brahma-pootra, cochinchinoises, andalouses;
poules de Crèvecœur, de Bréda, de la Flèche; poules cauchoises et
poules russes, toutes bien cravatées, huppées, colleretées; des
perfections du genre.
Je ressentais pour elles une grande affection qu’aucune idée
gastronomique ne venait dégrader; elles le savaient bien, croyez-le. Il
m’arrivait parfois d’en céder, d’en échanger, et même d’en vendre; mais
me nourrir de mes élèves, grand Dieu! était-ce possible? Il m’aurait
semblé entendre un de mes sujets bien-aimés pépier sous ma dent, ou
caqueter dans mon estomac. Horreur!
Toutefois, je faisais là un singulier commerce, il en faut convenir. Il
m’arrivait de vendre un poulet, mal coiffé il est vrai, un franc, et
d’acheter un œuf trois francs.... Oui, trois francs pièce, trente-six
francs la douzaine. A ce prix, une omelette eût été un plat de luxe.
J’étais donc marchand de poules, lorsqu’un matin, Jean, mon vieux Jean,
m’annonça qu’un individu, conduisant une charrette, demandait à me
parler.
A ma porte, je trouvai un homme à la figure intelligente sans être
rusée, chose rare parmi les pauvres diables de son espèce; quoique
jeune encore, il grisonnait; sa blouse, rapiécée sur toutes les
coutures, mais propre et sans déchirure aucune, témoignait que si la
misère l’avait éprouvé, il n’en était point au découragement.
«Monsieur, me dit-il, vous aimez les poules; j’en ai une couple à vous
vendre; de bien jolies bêtes tout de même.»
Il alla à sa charrette, ouvrit une espèce de grande cage en lattis,
qui en occupait la partie postérieure; puis j’entendis de gros soupirs
sortir de dessous la bâche qui recouvrait le pauvre véhicule. Je
m’approchai; j’aperçus à l’avant de la charrette une jeune femme
assez belle, mais d’une grande pâleur. Elle tenait les deux poules
sur ses genoux, et les caressait, les baisait, comme pour leur faire
ses adieux. L’une était une poule nankin de Crèvecœur, d’une forme
élégante et svelte; l’autre, une belle cauchoise ardoisée, à la robe
irréprochable, mais dont la huppe laissait échapper quelques petites
plumes blanches. Sans cette macule, c’eût été une merveille.
«Combien en voulez-vous? lui demandai-je.
--Faites le prix vous-même, me répondit-il, puisque vous êtes
connaisseur.»
Après les avoir examinées, non-seulement au plumage, aux pattes et au
bec, mais à la langue et sous l’aile, les reconnaissant jeunes, saines
et de race, peut-être aussi tenant compte de l’apparence misérable du
vendeur: «Elles valent trente francs pièce,» lui dis-je.
Mon homme fit un soubresaut; un éclair de joie jaillit de ses yeux,
où une larme apparut, et j’entendis un sanglot étouffé sortir de la
voiture.
«Pourquoi les vendre si vous y tenez tant? Cette somme vous est-elle
indispensable? je puis vous en faire l’avance.
--Ah! vous êtes un vrai chrétien, vous! me répondit le brave Ferrière,
en s’essuyant l’œil du bout de sa manche; la femme y tient, c’est
vrai; dame! c’est elle qui les a élevées et presque couvées, monsieur.
Les œufs qu’elles nous pondaient faisaient notre régal dans les jours
difficiles; mais, nuit et jour, nous n’avons d’autre logement que
notre berlingot; la femme s’apprête à me donner un poupon, et, avant
longtemps, il aurait toujours fallu que la _jaune_ et la _grise_ cèdent
leur place au berceau de l’enfant. Nous ne pouvons pas tenir tant de
monde là dedans.»
Je dus me rendre à cette raison.
Mais, pourquoi ne compléterais-je pas ici l’histoire de mon ami
Ferrière? Elle vaut bien une légende.
Né avec le siècle, dans une famille honorable du département de
Seine-et-Marne, Ferrière perdit sa mère de bonne heure. Il avait dix
ans à peine lorsque son père, ruiné par des spéculations malheureuses,
après avoir fait argent de tout, alla chercher fortune à l’étranger.
Son fils n’entendit plus parler de lui.
Une dame charitable prit en pitié l’enfant abandonné; mais elle le
nourrissait mal et le battait parfois. Le jugeant indocile et ingrat,
elle le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué de
Fontenay-Trésigny. Celui-ci, ne lui trouvant pas assez d’orthographe
pour l’occuper dans son étude, lui faisait faire ses courses, balayer
sa maison et cirer ses bottes.
L’enfant ne manquait ni de bon sens, ni de fierté; il échappa à ses
bienfaiteurs, résolu d’embrasser un état qui pût le faire vivre
honorablement. Par malheur, tout état demande un apprentissage, et
cet apprentissage, il faut le payer. Il dut donc se résigner à ces
petits métiers qui s’apprennent du jour au lendemain. Si je devais le
suivre à travers toutes ses pérégrinations et ses métamorphoses, je le
montrerais tour à tour passeur de bac, par intérim, piéton de la poste,
comparse et machiniste dans un théâtre de quatrième ordre; casseur de
pierres, et se dégoûtant vite de cet ingrat labeur de grande route,
plus tard, bedeau, maître d’école, batteur de grosse caisse dans une
fête de village, et abandonnant tout à coup son instrument pour se
mêler aux danseurs, car il a vingt ans, et comme un autre il aime le
plaisir.
Après avoir ainsi sauté de branche en branche, semblable au pauvre
oiseau qui ne peut prendre son vol, découragé de ses vaines tentatives
de vie sédentaire, n’espérant plus rien que du hasard, il alla droit
devant lui, couchant dans les étables, dans les greniers, le plus
souvent à la belle étoile; tantôt charitablement hébergé dans une
honnête ferme, où il trouvait un emploi de quelques jours; tantôt
rudement repoussé comme vaurien et vagabond. Vagabond, il l’était. Il
ne savait plus se fixer; il lui fallait la vie errante, le grand air,
et son indépendance complète. Il riait à sa misère, pourvu qu’elle
changeât de place.
Un jour que le hasard, sa Providence, semblait l’avoir oublié,
longeant, l’estomac vide, les murs d’un château, il y vit une affiche
placardée. On réclamait des bras inoccupés pour un travail de
terrassement. Tout travailleur, avant de se mettre à l’œuvre, avait
droit à une soupe. Ce dernier article le tenta.
A la grille dudit château un domestique, en riant aux éclats, lui
apprit que l’affiche était apposée là depuis six mois; on n’avait plus
besoin de personne. Toutefois, il lui dit de l’attendre, et, un instant
après, au lieu d’une soupe il lui donna un cheval. Oui, un cheval, un
vrai cheval, en chair et en os; en os surtout.
C’était un pauvre animal, encore jeune, mais quasi étique,
véhémentement soupçonné de quelque maladie contagieuse. Ayant reçu
l’ordre de le mener à l’abattoir, le domestique, qui, ce jour-là, sans
doute, avait autre chose à faire, chargea Ferrière de la commission,
lui en abandonnant les bénéfices.
Ferrière ne fit point abattre son cheval; il le soigna, il le guérit.
Par quel moyen? Je l’ignore.
On apprend bien des choses en courant les routes, pour peu qu’on ait
d’intelligence et de mémoire. Tel bohémien, à force de toucher à
tous les pays, à tous les métiers, de frayer avec des gens de toutes
sortes, devient, à la longue, une encyclopédie vivante; encyclopédie
superficielle, d’accord. Selon moi, les vagabonds de cette espèce se
rapprochent assez des philosophes anciens, coureurs de routes aussi, et
qui allaient deçà delà recueillir la science éparpillée alors dans le
monde.
Aristote, presque seul, fut un philosophe sédentaire; mais il avait
pour aide-naturaliste, pour commis voyageur, son élève, Alexandre de
Macédoine. Ferrière, lui, voyait tout, apprenait tout par lui-même,
comme Démocrite et Platon. Il était observateur, et, dans nos
entretiens au Trou-Vassou, je m’étonnai parfois de l’étendue de ses
connaissances et de la finesse de ses aperçus. Il possédait les
généralités, les points de relation. De notre temps, par malheur,
à force de s’accroître, les sciences sont devenues complexes,
rayonnantes, obèses. Pour chacune d’elles, l’existence d’un homme
suffit à peine. Il n’y a donc plus de généralisateurs, par conséquent
de grandes idées relatives, que parmi ceux-là qu’on nomme les ignorants
et les désœuvrés: les poëtes et les bohémiens.
Mais j’aborde les considérations, et je veux être bref.
Donc Ferrière a un cheval, et il en tire parti. Il est messager; il
exécute des transports de paille, de foin, de paquets, d’un village
à un autre. Le fardeau est-il trop lourd au pauvre bidet, l’homme en
prend sa part, et tous deux font la route en s’entr’aidant. Grâce à son
cheval, à défaut du métier qui lui manque, il a un labeur quotidien et
régulier; il a mieux encore, une affection. Il aime son cheval, et son
cheval l’aime.
Tous deux étaient en voie de prospérité; vint une époque désastreuse,
le choléra de 1832. Dans la contrée que fréquentait le plus volontiers
Ferrière, le fléau sévissait avec violence, et chacun barricadait sa
porte, espérant l’empêcher d’entrer. Le pauvre messager surtout devint
l’objet de la défiance générale; il semblait qu’il n’eût plus que la
contagion à transporter d’un village à l’autre. On le fuyait, et en le
fuyant on le condamnait à une misère sans issue. S’il avait été seul,
il aurait pu se résigner peut-être, et reprendre sa vie d’autrefois en
attendant des temps meilleurs; mais il fallait pourvoir aux besoins de
son ami, de son cheval. Il prit une grande résolution.
Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre
bohémien n’était descendu jusqu’à la mendicité. Quand je m’en étonnais
devant lui: «Monsieur, me répondait-il d’un ton passablement burlesque,
empreint d’une fierté sincère cependant, je n’aurais pas tant souffert
de la faim si j’avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le
pouvais-je? je suis gentilhomme.»
Son père, en effet, à tort ou à raison, se faisait nommer M. de
Ferrière, et le fils, à raison ou à tort, pensait que d’avoir été
saltimbanque, casseur de pierres, vagabond, ne le dégradait point de
noblesse comme aurait pu faire la mendicité.
Se préparant à franchir ce Rubicon de la prud’homie, il ne voulait pas
mendier là où son nom était connu.
Déjà ces groupes de villages où l’homme et le cheval avaient leurs
habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante,
Ferrière vit venir à lui une femme, qui, dans la demi-obscurité, lui
sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début,
l’occasion était favorable. De son côté, la soi-disant bourgeoise,
apercevant dans l’ombre un homme traînant un cheval en laisse, crut
tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s’abordèrent en
tendant la main l’un vers l’autre.
Ferrière, que j’ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite, mais
qui, après tout, était philosophe, partit d’un grand éclat de rire, et
saisissant la main avancée vers lui, il la secoua cordialement.
La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s’était
effacé de ses lèvres pâles et amincies. Ouvrière en linge, son travail
la faisait vivre; tout à coup la paralysie s’était jetée sur sa main
laborieuse. Aujourd’hui, pour combler la mesure de ses misères, les
premiers symptômes du choléra venaient de l’atteindre.
Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une lieue de
là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première
communion, et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé
accueillit tout à la fois l’homme, le cheval et la malade. Pour
celle-ci, notre docteur bohémien mit en œuvre toutes les ressources de
sa science de rencontre. Au bout d’un mois, elle était guérie et se
nommait Mme Ferrière.
Deux misères réunies se portent parfois assistance, tant le principe
de l’association est bon dans son essence même. Le mariage de notre ami
avait reflété sur sa personne un certain éclat de moralité. Maintenant,
les jeunes filles le saluaient quand il traversait le village.
Une chose, cependant, mettait le nouvel époux en grande perplexité. A
peine marié, et pas mal amoureux, allait-il installer sa femme, seule,
dans quelque pauvre chaumière, et courir les chemins sans elle, ou
renoncerait-il à cette vie du grand air qu’il aimait tant?
Un matin qu’il se posait cette embarrassante question, deux vieilles
roues, placées à la porte d’un charron, semblèrent d’elles-mêmes y
répondre et résoudre la difficulté. Il les acheta et les paya au
charron par des journées de travail. Pendant toute une semaine, il tira
le soufflet de la forge. Son compte soldé, Ferrière, avec quelques
poutrelles qu’il équarrit, quelques planches, quelques cerceaux, qu’il
ajusta lui-même, se construisit une voiture.
Ainsi prit naissance ce fameux berlingot dans lequel, durant plusieurs
années, vécurent les deux époux, roulant à travers les chemins, à la
manière des anciens Scythes, et emportant avec eux, non-seulement leurs
pénates, mais leur mobilier, leur poulailler, et leurs ustensiles de
cuisine, un fourneau de terre, un poêlon et deux assiettes.
A la traversée des villages, on recueillait ou l’on distribuait les
objets de messagerie. A l’heure des repas, le berlingot s’arrêtait sous
un arbre. S’il faisait beau, on mettait pied à terre; la dame du logis
allumait le fourneau dans un fossé ou derrière une haie; on dînait en
plein air; la cage des poules était ouverte, et pas de crainte qu’une
d’elles cherchât à fausser compagnie au pauvre ménage. Elles allaient
chercher leur picorée en grattant les terrains environnants; mais au
premier appel, d’elles-mêmes elles rentraient dans leur cage, non
toutefois sans avoir été becqueter les miettes à la table des maîtres.
A ce même appel accourait un autre personnage, le chien de
l’habitation, un piteux griffon, borgne et un peu écloppé, mais docile,
intelligent, dévoué. Comme son cheval, comme sa femme, comme tous ses
autres bonheurs enfin, Ferrière l’avait ramassé sur la route.
Ah! le bon temps! Ah! la rude existence, où les incidents, l’inattendu,
le _peut-être_, remplissent le cœur du nomade d’émotions et de
surprises incessantes; où, chaque jour, il laisse derrière lui plus
de souvenirs que nous autres sédentaires n’en pouvons récolter dans
un mois; où par conséquent il jouit de fait de ces quelques siècles
de durée promis par un grand physiologiste à l’espèce humaine, quand
elle saura se bien conduire. Sur ma parole, Minorel a raison, et si
un sort contraire ne m’avait encotonné dans ce milieu bourgeois, où
le mouvement semble être une convulsion, si j’avais été assez heureux
pour connaître la misère (passagèrement toutefois!), moi, poëte, moi,
artiste, voilà la vie qui m’aurait convenu! Chaque matin s’éveiller
avec un nouvel horizon devant soi! avoir le ciel pour baldaquin, la
grande route pour salon!... Je sais bien qu’à ce métier on gagne des
rhumatismes.... D’ailleurs, pourquoi vais-je entreprendre l’apologie de
cette existence de bohémien, juste au moment où Ferrière songe à s’en
affranchir?
Ce fut vers ce temps que la vente de la _jaune_ et de la _grise_ vint
doter le ménage d’un capital inespéré.
Devenu père, Ferrière avait senti se modifier en lui ses idées
d’indépendance absolue; au nom de l’enfant, sa femme le poussait
doucement vers le calme et la stabilité. Il s’y laissa prendre. Un beau
jour, les joies du propriétaire passèrent devant ses yeux comme un rêve
éblouissant.
Avec ses épargnes et la vente de ses poules, il possédait un avoir de
cent et quelques francs. Il résolut d’acheter un terrain, de s’y bâtir
une maison, et il en vint à bout.
Ferrière fit l’acquisition de quelques ares de terre du côté du
Trou-Vassou, et les paya comptant. Une dizaine de francs lui restaient
seuls pour entreprendre la construction de sa maison. Ils y suffirent.
Le terrain était inculte et pierreux, quelques arbres rabougris
l’ombrageaient. Les arbres fournirent la charpente; la terre les
matériaux.
Trois ou quatre ans plus tard, dans mes herborisations, me dirigeant
de ce côté, je voyais, au milieu d’un champ de luzerne, une petite
chaumière faite de meulière et de torchis; malgré sa maigre toiture de
roseaux et de genêts, elle riait à l’œil par son air agreste. Après
tout, on ne se bâtit pas un palais de marbre pour dix francs.
Parfois Ferrière et le cheval étaient en course, mais je trouvais là
sa femme et sa fille; celle-ci trottait déjà menu, ou se roulant à
terre avec le chien grillon; celle-là occupée d’ouvrages de couture.
Quoique toujours impotente de sa main droite, elle était parvenue à
coudre très-habilement de sa main gauche. Le chien, battant de la
queue, venait à ma rencontre; l’enfant poussait des cris de joie en
me voyant, et ses petites mains essayaient d’entr’ouvrir ma boîte de
fer-blanc, où elle savait trouver pour elle un gâteau et un petit pot
de confitures de Bar.
Puis, je quittai Belleville, et les années passèrent. Une dernière
fois, me trouvant à Charonne pour certaine affaire contentieuse, je
poussai jusqu’à la demeure de mes anciens amis. La chaumière s’était
métamorphosée en une maisonnette couverte de tuiles, avec volets verts;
elle embaumait. Au champ de luzerne avait succédé un champ de roses.
Les roses sont d’un bon produit dans la banlieue parisienne, et le
ci-devant bohémien, à ses états de voiturier, de messager, d’architecte
et de constructeur, avait ajouté celui de jardinier-fleuriste. Sur le
seuil de la porte extérieure, la gentille Thérèse, déjà grandelette,
offrait aux passants des bouquets de roses, ce qui lui attirait
quotidiennement vingt madrigaux, tous brodés sur un thème invariable.
Tels étaient les souvenirs que j’avais laissés au Trou-Vassou, lorsque,
douze ans après, au début de mon voyage de Paris à Marly-le-Roi, sous
l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, je retrouvai mon ancien Ferrière.
Mais qu’était devenue ma petite marchande de roses?
Tout en déjeunant avec lui, lorsque je parlai d’elle à son père, la
figure de celui-ci, un instant auparavant joviale et rayonnante, se
crispa tout à coup.
«Thérèse? me dit-il brusquement, comme s’il eût cherché qui je voulais
désigner par ce nom. Est-ce de ma femme que vous parlez? Elle se
nommait Thérèse, en effet.... Eh! bien, elle est morte; tant mieux pour
elle!
--Je vous parle de votre fille, père Ferrière.
--Ah! ah! ma fille?... ma fille Thérèse?... Depuis beau jour elle nous
a quittés, pour aller vivre bien loin d’ici, auprès de sa marraine,
qui est riche, et qui, n’ayant pas d’enfants, l’avait adoptée pour lui
donner une belle éducation.
--Et vous n’avez pas revu votre fille depuis?
--Oh! que si!... Il y a deux ans, elle est revenue.... Son éducation
était faite.
--Ne la verrai-je point?
--Elle est repartie.
--Pour rejoindre sa marraine?
--Non! sa marraine ne la recevrait plus.... N’allez pas croire que ce
soit une méchante enfant, reprit-il tout à coup; elle, si douce, si
bonne, le vrai portrait de la défunte! Vous l’avez connue cette autre
Thérèse-là? mais assez causé là-dessus; vous ne voudriez pas me faire
de la peine?»
C’est ainsi que mon ancienne connaissance du Trou-Vassou excita ma
curiosité sans la satisfaire. Enfin, je dus prendre congé de lui, et,
après une double et affectueuse poignée de main, je poursuivis ma
promenade en me dirigeant vers Noisy.