PREMIÈRE PARTIE.

I

BELLEVILLE.--Une maison qui a changé de propriétaire.--Chassé

du Paradis terrestre.--L’HUILE DE SUREAU.--Le Trou-Vassou.--La

maison disparue.--Un ancien ami.

Autrefois, Belleville, joyeux village de quelques mille âmes, perché

sur sa hauteur, en regardant autour de lui, voyait d’un côté Paris se

dérouler comme un immense panorama; de l’autre, les Prés-Saint-Gervais

et les bois de Romainville l’encadraient dans la verdure. J’ai passé

à Belleville mon enfance et une partie de ma jeunesse, et c’est à

l’intention d’y récolter de précieux souvenirs que je l’avais inscrit

en tête de mon itinéraire. Je me rappelais ses beaux jardins, ses

élégantes maisons de campagne, ses rues bordées de lilas, sa petite

église modeste, placée presque en face de l’_Ile d’Amour_, guinguette

célèbre, où le soir, au bruit des orchestres de danse, les arbres

s’illuminaient de verres de couleur.

Aujourd’hui le village, à la tête de ses soixante-cinq mille habitants,

vient de faire son entrée dans la grande enceinte parisienne; les

populations ouvrières des faubourgs, qui, aux jours de fête, comme une

marée montante, l’envahissaient naguère, s’y sont fixées; les lilas ont

fait place à des murs, les maisons de campagne à des usines; l’_Ile

d’Amour_ est une mairie, et la petite église une cathédrale.

Non sans peine je parvins à retrouver la maison construite par

mon père, et que j’avais possédée après lui, tant de nombreuses

voisines étaient venues s’entasser autour d’elle. Combien l’aspect

en était changé! La grande grille, surmontée du chiffre de l’ancien

propriétaire, avait disparu. Une horrible et maigre bâtisse, presque

neuve, déjà décrépite, s’élevait insolemment aux dépens de la cour,

masquant tout ce que j’étais venu chercher.

Je pris mon parti. Au risque d’être indiscret, je sonnai à la petite

porte, maintenant l’unique entrée extérieure de l’habitation. Les

aboiements d’un chien répondant seuls à mon appel, je tournai le

bouton, j’entrai.

Rien ne bougeait dans la maison; le chien, après m’avoir salué d’un

nouveau jappement, ayant regagné sa niche, je pus, tristement, à

mon aise, prendre note des changements subis par elle depuis tantôt

vingt-cinq ans que je ne l’avais revue.

Noircie et lézardée, elle me fit l’effet d’un catafalque. Ce

catafalque, il recouvrait la première moitié de ma vie et les dernières

années de mon père. Sur sa toiture, où la tuile avait remplacé

l’ardoise, s’élevait encore la girouette que j’y avais fait planter.

Les persiennes, reconnaissables pour moi à un reste de couleur verte,

à moitié désarticulées, en signe de deuil s’inclinaient de haut en bas

contre le mur; à la double fenêtre de la chambre qu’avait occupée mon

père, et où, plus tard, j’avais installé ma bibliothèque, pendaient de

vieux linges et des bas rapiécés.... Cette maison, grande, spacieuse,

aérée, mon père en avait disposé les appartements pour ma mère, et ma

mère était morte avant que les portes s’en fussent ouvertes devant elle.

Comme je m’abandonnais à ces tristes impressions, le cri d’un oiseau

funèbre sembla déchirer l’air et me fit tressaillir. C’était la

girouette qui tournait sous le vent.

Le cœur serré, je détournai mon regard et le reportai sur le jardin. Ce

beau jardin, le paradis de mon enfance, qu’en restait-il? Qu’étaient

devenues ses larges pelouses et ses allées couvertes? Divisé, morcelé

par des spéculateurs, la portion minime se reliant encore à la maison

ne représentait guère qu’un chantier. J’y voyais plus d’arbres couchés

sur terre, ébranchés, que d’arbres debout. Quand le temps ne peut

détruire assez vite, les hommes lui viennent en aide. Au milieu de cet

abatis, de ce désordre, mon œil plongeait en vain; rien n’y parlait à

ma mémoire, rien n’y réveillait pour moi les temps passés. Cependant,

ces deux marronniers qui s’élèvent en pyramide, leur force, leur

hauteur, le disent assez clairement, ils sont de vieille date implantés

dans le terrain.... Je m’orientai, et de leur âge, de la position

qu’ils occupaient, je pus conclure avec certitude que c’étaient bien

ceux-là qu’un jour, en revenant de l’école, j’avais déposés en terre,

simples marrons. Je les avais vus sortir de terre, croître d’année

en année, et pour la première fois fleurir sous mes yeux, simples

arbrisseaux! Qu’ils étaient grands! qu’ils étaient beaux aujourd’hui!

Ne sont-ils donc plus à moi, mes élèves, mes enfants? Ah! devrait-on

jamais vendre la maison de son père! Pourquoi me suis-je laissé

effrayer par l’invasion des faubourgs?...

Parés de leurs innombrables fleurs en girandoles, murmurant au vent du

matin, mes chers marronniers semblaient m’appeler à eux. Je me dirigeai

vivement vers le jardin.

A peine avais-je fait quelques pas, le chien, resté muet tant que

j’étais demeuré immobile, s’élança de sa niche, en aboyant de nouveau

et avec fureur contre moi. C’était une espèce de dogue, à la mine

retroussée et hargneuse. Je ne m’intimidai pas d’abord. Le voyant

solidement attaché à sa cabane par une chaîne de fer, et l’espace

restant libre entre nous, je continuai d’avancer. Mais sous l’élan

qu’il prit alors, sa cabane, construite trop légèrement (j’ai tout lieu

de le supposer), se déplaça; il la traînait après lui, il me barrait le

passage. J’essayai de le calmer du geste; par un second élan, il arriva

jusqu’à moi et faillit me mordre. Je reculai prudemment; il me suivit,

toujours traînant sa cabane, écumant de rage, prêt à me dévorer. Tout

à fait intimidé, je me hâtai de regagner la porte de sortie, et la

refermai sur moi au plus vite.

C’est ainsi que je fus chassé de mon ancien paradis terrestre. Et par

qui?

Moi, à qui mes amis accordent un heureux caractère, plus enclin à la

bonne humeur qu’à l’humeur noire, je me sentais profondément attristé.

Pour un voyage d’agrément c’était mal débuter. J’espérai me distraire

à la vue des fraîches vallées de Saint-Gervais et du joli bois de

Romainville. Pour y atteindre, il me fallut, une demi-heure durant,

longer une double file de murs et de maisons. A Saint-Gervais, des

murs et des maisons encore; à Romainville, rien que des maisons et

des murs. Dans ce dernier village, ce qui me surprit presque autant

que la destruction complète de son bois, ce fut d’y rencontrer

une boutique d’horloger. Autrefois, on y eût trouvé à peine trois

montres disséminées entre tous les habitants. Chez notre horloger de

Romainville, il est vrai, s’étalaient le long de la vitrine plus de

paires de sabots et de pots de moutarde que de chronomètres.

Devant l’église, je vis un vieux sureau, noueux et rabougri, le seul

arbre du pays auquel la hache n’eût osé toucher. Voici l’histoire

merveilleuse qui s’y rattache et dont j’avais été bercé dans mon

enfance. C’est encore un souvenir que j’évoque.

Il y a un siècle à peu près, le saint homme alors en possession de la

cure de Romainville s’était complétement dépouillé de tout en faveur de

ses pauvres. L’épicier du village, homme avide et défiant, refusa de

lui livrer à crédit la provision d’huile destinée à l’entretien de la

lampe du sanctuaire. Bientôt, privée de son alimentation indispensable,

la lampe, charbonnant, crépitant, agonisant, jeta ses dernières clartés

au milieu d’un nuage de fumée noire.

Pour le bon curé, son extinction était un sacrilége dont il se croyait

responsable envers Dieu. Perdant la tête, il quitta l’autel en poussant

des cris d’angoisse. Arrivé dans son jardin, les deux genoux en terre,

il se frappa la poitrine en répétant des _meâ culpâ_. Dieu prit pitié

de lui.

Le jardin du presbytère, décoré seulement de plantes médicinales, en

l’honneur des pauvres, ne recevait d’ombre que d’un tilleul et d’un

sureau. Tout éploré, le malheureux tenait ses yeux fixés sur ce dernier

arbre, quand il vit l’écorce du tronc s’entr’ouvrir et donner passage

à un jet de séve abondante, bien différente de la séve ordinaire.

C’était de l’huile. Le ciel venait de faire un miracle en sa faveur.

Le bruit ne tarda pas à s’en répandre dans le village, où jusqu’alors

on n’avait jamais entendu parler d’huile de sureau. La sensation y fut

grande. L’épicier récalcitrant vint trouver le curé et lui proposa un

coup de commerce qui devait les enrichir tous deux. Le bonhomme lui

tourna le dos. Sous prétexte d’horticulture et d’expériences à faire,

les marguilliers lui demandèrent à mains jointes une bouture de la

plante, lui offrant en échange des oies grasses et des pâtés de lièvre;

il fit la sourde oreille; l’huile était sainte, destinée seulement à de

saints usages.

Chaque jour il visitait son précieux sureau, en pressait l’écorce, et

l’huile coulait à flots, comme d’un palmier le vin de palme. Toutefois,

même durant le long temps du carême, il se serait bien gardé d’en

distraire le superflu pour assaisonner ses maigres repas.

Moins scrupuleuse que lui, sa servante en usa en secret, d’abord

pour la salade, puis pour la confection de ses ragoûts. La séve

providentielle commença à décroître. Un jour, l’imprévoyante fille en

graissa les souliers de son maître. Dès ce moment, le miracle cessa. Il

ne s’est point renouvelé depuis.

Quoique toujours stérile, le vieil arbre est encore en honneur dans le

pays, où circule volontiers ce dicton: «Rare et précieux comme l’huile

de sureau.»

J’aime les légendes (ce que Minorel appelle mes _Contes bleus_); je

suis honteux vraiment de n’en point avoir trouvé une plus digne d’être

recueillie; mais les environs de Paris, peuplés de philosophes en

blouses, sont pays peu légendaires, et celle-ci, toute minime qu’elle

soit, pourrait bien rester unique durant la course que j’entreprends.

Enfin, j’avais franchi cette rue immense de quatre ou cinq

kilomètres de longueur, qui, de la Courtille, s’étend à l’extrémité

de Romainville; je voyais devant moi s’ouvrir une vaste plaine

silencieuse, presque déserte, sans murs ni maisons; je respirais.

Le célèbre voyageur Le Vaillant, en abordant pour la première fois

les solitudes de la Cafrerie, dit s’être senti tout à coup pénétré

d’une joie inconnue: nulle route tracée ne s’offrait à son regard;

l’ombre d’une ville ne pesait plus sur lui; l’air réconfortatif de

la liberté pénétrait en plein dans ses poumons; il ne dépendait plus

que de lui-même, il en était fier, il en était heureux. J’éprouvai

alors quelque chose de semblable. Les derniers liens qui me tiraient

encore vers Paris semblaient s’être rompus; mon ardeur de voyage, un

instant attiédie, se réveilla. Je songeais à prolonger le cercle de ma

promenade jusqu’à Villemonble, Montfermeil, le Raincy, même jusqu’à la

forêt de Bondy, ces lieux si chers à ma mémoire de botaniste. C’était

trop présumer de mes forces peut-être; mais n’avais-je pas deux jours

devant moi? En deux jours aujourd’hui on va de Paris à Florence;

j’aurais du malheur si, dans le même espace de temps, je ne pouvais

aller de Paris à Marly-le-Roi.

Cependant, je me sentais déjà fatigué, moins par la marche que par

la chaleur. Quoiqu’il fût à peine huit heures et demie du matin, le

soleil, dans cette plaine découverte, devenait incommode. Mon parapluie

nuisait à la liberté de mes mouvements; ma vieille boîte de fer-blanc

elle-même pesait plus à mes épaules qu’autrefois. Comme son maître,

avait-elle pris du poids en prenant de l’âge?

Sur un tertre sablonneux, je vis une jolie arabette en pleine fleur; je

la cueillis, et, comptant l’analyser à ma prochaine station, j’ouvris

ma boîte.... j’eus alors le secret de sa lourdeur. Elle contenait

trois petits pains de gruau, un poulet rôti, un morceau de veau froid.

Madeleine, qui ne s’inquiétait guère de mes conquêtes florales, n’avait

vu dans ma boîte de fer-blanc qu’un garde-manger portatif. Excellente

fille! elle n’avait pas voulu que je pusse me passer de sa cuisine! Ah!

j’ai de bons serviteurs!...

D’ordinaire, je ne déjeune pas avant midi; à mon grand étonnement,

l’appétit m’était venu. La vue du poulet y fut pour quelque chose;

la marche et le grand air pour le reste. Mais pouvais-je manger sans

boire? D’ailleurs, ami du confortable, je ne comprends un repas qu’à la

condition d’un siége et d’un abri.

Un souvenir plus que décennal s’éveilla dans mon esprit. Au bout du

sentier suivi par moi, j’entrevoyais les collines du Trou-Vassou.

J’allais trouver là un asile hospitalier, de bonnes gens qui riraient à

ma venue et déjeuneraient avec moi!... Mais dix ans écoulés!

Cette réflexion refroidit mon cerveau. Ralentissant le pas, je cherchai

le long de la route une maisonnette où bien des fois j’avais été reçu

naguère comme un ami. Je ne la retrouvai plus et m’en inquiétai.

Qu’étaient devenus ses habitants? Thérèse doit avoir de vingt à

vingt-deux ans aujourd’hui. Elle est mariée, sans doute; sans doute

aussi son mari l’aura emmenée au loin; son père et sa mère l’ont

suivie.... Mais la maison, l’ont-ils donc emportée avec eux? Je ne

pouvais m’expliquer sa disparition complète.

Je dus chercher un autre abri.

Dix minutes plus loin, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, m’apparut

un pignon rouge, une enseigne de cabaret. En qualité de touriste, je

n’avais pas le droit de me montrer difficile sur le gîte. Quelques

soldats du 40e de ligne buvaient et riaient dans un coin; je m’attablai

non loin d’eux, et tirai mes victuailles de ma boîte de fer-blanc,

qu’ils prirent sans doute pour un bidon de nouvelle espèce. Sans

attendre mes ordres, le garçon m’apporta une bouteille de cette rinçure

de cuve, décorée du nom de vin de pays. Résigné à tout, et le poulet me

semblant un bien noble personnage pour être exhibé en pareil endroit,

j’allais entamer mon morceau de veau, quand mes yeux se rencontrèrent

avec deux prunelles grises, surmontées de sourcils épais; au-dessus des

sourcils se développait une abondante chevelure blanche, qui, grâce

à des favoris et à un cordon de barbe de même couleur, encadrait une

figure, alors contractée sous une impression de profond étonnement.

Cette figure, c’était celle du cabaretier.

«Comment, c’est vous, père Ferrière? lui dis-je, après une inspection

rapide de sa personne.

--Ah! je ne m’étais pas trompé!» s’écria-t-il en frappant dans ses

mains; et tout aussitôt faisant lestement disparaître ma bouteille de

rinçure, il la remplaça par une autre, à cachet rouge, vin d’officier,

mit un second verre sur la table et s’assit en face de moi.

Je demandai au garçon deux assiettes et deux couverts, et tirai le

poulet de sa boîte. Les soldats du 40e ouvraient de grands yeux

affamés.

«En quelle qualité êtes-vous ici? dis-je à Ferrière.

--C’est moi le chef de l’établissement,» me répondit-il.

Et son front rayonna d’orgueil.

«Voilà donc pourquoi je n’ai plus retrouvé la maisonnette à sa place?

--La maisonnette a descendu dans les fossés du fort, ainsi que le petit

lopin de terre; c’est une affaire entre le gouvernement et moi.

--Et l’affaire a été bonne?

--Pas mauvaise, pas mauvaise, dit-il en clignant de l’œil, puisque je

ne dois rien sur l’établissement, que la cave est pleine et que je

vends en gros et en détail.»

L’orgueil qui tout à l’heure ne rayonnait que sur son front resplendit

alors sur toute sa personne.

«Donc, père Ferrière, aujourd’hui vous voilà riche?

--Je ne dépends plus de mon cheval, du moins, et cela grâce à vous et

au gouvernement.

--Comment, grâce à moi?

--Eh bien, et les deux poules!»

Ces derniers mots demandent une explication.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 7 / 76 题