Les illustrations de Noisy-le-Sec.--La Saint-Athanase.--Des
noms de baptême.--Changement de route.--Un Sardanapale en
guenilles.--Mystères de la ville d’Épernay.--L’ordre de _la Pure
Vérité_.--Deux mystifiés au lieu d’un.
Le village de Noisy n’a pas traversé les siècles sans quelque éclat.
Parmi ses anciens seigneurs il compte un illustre pendu, Enguerrand
de Marigny, inventeur de ce fameux gibet de Montfaucon, auquel, pour
crime d’exaction, il fut bel et bien accroché lui-même. Coïncidence
singulière! le cardinal La Balue, autre seigneur de Noisy-le-Sec, par
ordre du roi Louis XI, subit, on le sait, une longue détention dans une
cage de fer, et pour ces mêmes cages, l’histoire nous le dit, il était
aussi en droit de prendre, sinon un brevet d’invention, du moins un
brevet de perfectionnement.
Je venais de traverser le canal de l’Ourcq, me dirigeant sur Bondy,
pour redescendre ensuite par Baubigny, où je comptais m’arrêter, et, le
lendemain, gagner Marly par Aubervilliers et Nanterre. Chemin faisant,
je songeais à Thérèse; à défaut d’une histoire authentique, je lui en
composais une à ma guise, lorsqu’une main pesante me tomba sur l’épaule.
«Ah! ah! me dit une voix fortement timbrée, vous venez donc prendre le
chemin de fer de Noisy-le-Sec?
--Au diable les chemins de fer! j’essaye au contraire, de me passer
d’eux.
--Comptez-vous aller à pied à Épernay?
--Quoi! Épernay?
--Et la Saint-Athanase?
--Quelle Saint-Athanase?
--Comment, reprit mon interlocuteur, qui n’était autre qu’un de mes
amis, ingénieur militaire, chargé, pour le moment, de l’inspection des
travaux du fort de Noisy-le-Sec, comment, on a cette chance heureuse,
et bien rare, d’avoir un intime qui se nomme Athanase; soi-même, et
malgré lui, on s’est déclaré son parrain pour un second baptême, et
seul on manquerait au serment qu’on a exigé des autres?»
Je me rappelai alors une de mes bonnes soirées de cet hiver.
Nous dînions chez Ernest Forestier, un de mes jeunes amis. J’ai
quelques amis dont j’aurais pu être le père. Ils tetaient encore
lorsque je prenais ma licence d’avocat; selon moi, ce mélange
affectueux de deux générations profite à l’une comme à l’autre. Au
dessert, la conversation roula sur les noms de baptême. J’attaquai
vertement cet usage ridicule, incommode, dangereux, de donner à
tous les enfants les mêmes noms, avarement triés, au nombre de six
ou huit, dans le calendrier courant, quand la _Vie des Saints_ et
le _Martyrologe_ nous en pourraient fournir par milliers de plus
harmonieux et de plus convenables.
«Trouvez-vous dans une réunion d’une trentaine d’individus, disais-je,
au nom de Paul, six dressent la tête; six autres au nom de Léon;
le reste répond en chœur si on interpelle un Jules, un Charles, un
Eugène ou un Ernest. S’agit-il d’une réunion de femmes, prononcez le
nom de Marie, vous aurez une levée en masse. Est-ce donc là avoir
un nom spécial et individuel? Je sais bien que les jeunes mères
commencent à s’apercevoir de la confusion jetée au sein même de leurs
propres familles par cette surabondance d’homonymes. Pour parer à
l’inconvénient, que font-elles? De leurs nouveau-nés elles font non
plus des Léon et des Paul, mais des Maurice et des Albert, rien autre
chose; si ce sont des filles, des Jeanne et des Geneviève, le rustique
étant à la mode pour les jeunes demoiselles. Mais les dénominations
nouvelles, aussi peu variées que les autres, et toujours tirées d’un
même sac, amèneront infailliblement les mêmes résultats pour la
génération nouvelle.»
J’étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie
les Paul et les Ernest, soutenant qu’avec une armée recrutée parmi les
premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à
bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se
joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.
Au milieu de ces folies, j’interpellai notre amphitryon, lui demandant
s’il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d’Ernest:
«Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.
--Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un
peuple, mais un homme! Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous
n’êtes plus qu’un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête
de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d’Athanase!»
On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne
me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou
Ernest Chrysostome.
Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur:
«J’avais complétement oublié mon engagement, lui dis-je. D’ailleurs,
Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement
Épernay, c’est-à-dire à trente ou trente-six lieues d’ici.
--Dites à trois heures, me répondit-il; on ne compte plus par lieues
depuis la création des chemins de fer. Mais n’est-ce point pour
satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la
Saint-Athanase venue, vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous
n’allez à Épernay, où donc allez-vous?
--Je vais à Marly-le-Roi.
--Ah! bah! Ce n’est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à
Épernay.
--C’est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain
me rejoindre à Marly; je me suis engagé à l’y attendre; Madeleine, ma
cuisinière, y est installée déjà....
--Belles raisons! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à Marly, si
bon vous semble. Je me souviens de vous avoir entendu maintes fois vous
poser comme l’ennemi personnel des chemins de fer; voici le moment de
vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vous mettre à même de remplir
tout à la fois vos engagements envers Forestier et envers Minorel.
Voyez-vous là-bas la fumée de la locomotive? Allons, prenez votre
billet, et en route!»
L’avouerai-je? l’idée de causer un grand étonnement à Minorel quand,
demain, à Marly, je pourrais lui dire en l’abordant: «Très-cher, si je
ne reviens pas de Fontainebleau, que tu me reproches de ne point encore
avoir exploré, je reviens d’Épernay; c’est deux fois plus loin!» fut
peut-être ce qui me décida avant tout.
Il était midi; à trois heures nous devions toucher Épernay. J’en
repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce
crochet vers la Champagne, je comptais ne modifier en rien l’itinéraire
de mon voyage de banlieue.
Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.
Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile
panorama, le Raincy, que j’avais compté visiter à pied ce jour même;
la cathédrale de Meaux, devant laquelle je me découvris la tête pour
saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen
âge, bâti d’hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux
donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient
couronner. C’était le château de Boursault qui venait de s’élever par
magie, non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit
des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier
le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot.
Enfin, nous entrâmes dans la gare d’Épernay. Là, je reçus un premier
choc (choc purement moral, Dieu merci!): le train se dirigeant sur
Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit
heures du soir. Avec les chemins de fer, il n’y a qu’à se résigner. Je
me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.
Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de
joie. Il n’avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit;
il tenait à son joli nom suédois d’Ernest, répudiait hautement son
nom grec d’Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu’il se
vengerait de son malencontreux parrain. D’ailleurs, nous avions fait
erreur de date, il nous le prouva. La Saint-Athanase, tombant le 2 mai,
ne pouvait tout au plus être fêtée que le 1er. Nous étions au 30 avril!
Il nous invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant
toutefois que le lendemain il serait en route pour aller visiter la
chute du Rhin à Schaffouse.
Nous rîmes beaucoup et de l’invitation, et de la méprise de
l’ingénieur, qui m’avait fait opérer un pareil déplacement sur une
fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m’en fit ses excuses.
Athanase (je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens,
lui donne une personnalité plus distincte), Athanase recevait justement
ce jour-là à dîner ses futurs compagnons de voyage. On se mit à table à
quatre heures, puis, le repas gaiement achevé, nous sortîmes pour faire
un tour dans la ville.
La ville d’Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce,
bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout
par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de
l’édifice.
Moins curieux de sculptures et d’œuvres architecturales que
d’observations à faire sur le vif, moi, j’y avais tout d’abord
découvert un personnage vraiment digne d’être étudié, et dont, certes,
on ne trouverait pas l’analogue ailleurs que dans ce bienheureux
département de la Marne.
C’était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur
l’épaule.
A notre sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la
cuisine, donnant sur la rue; le regard intelligent et sensuel du jeune
quémandeur attira sur-le-champ mon attention.
La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine
tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées.
Un sourire de béatitude s’épanouissait en large sur la figure de
l’enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en
retira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et
complétement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il
épancha dans le verre une partie du contenu de la tasse, et porta un
premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenance. Ce
garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d’abord
quelques bribes de son pain blanc, et l’acheva ensuite à notre santé;
car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur
marche pour me laisser le temps de l’observer. J’étais ravi; je lui
donnai cinq francs.
Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse
soutenue par moi pendant le dîner; c’est que la forme et la matière du
gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté
dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l’honnête
mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le champagne n’est plus que
piquette.
Vive la mendicité dans les pays mousseux!
La grande curiosité d’Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas
à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont
ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces
riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains,
que représentent-ils? Ils représentent l’entrée des caves.
Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le
déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne
comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j’allais y
rencontrer Éleusis et ses mystères.
Sous le porche du temple se tenait une figure pâle, avec un nez rouge
implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cette
figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions
d’interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne
compris rien.
Deux minutes après, un homme tout de noir habillé, portant à la main
un masque grillagé de laiton, semblable à ceux dont on fait usage dans
les salles d’escrime, en affubla le nez rouge, qui se laissa faire avec
une sorte de componction. Tous gardaient un silence empesé, sous le
sérieux duquel cependant le froncement des sourcils de quelques-uns,
les contractions zygomatiques de quelques autres, trahissaient un rire
contenu à grand’peine.
L’homme noir alors frappa trois coups sur un timbre placé au fond du
péristyle. De l’intérieur, une voix forte et retentissante cria:
«Qui ose frapper à cette porte?
--Un oiseau de nuit, répondit l’homme noir, qui semblait jouer là le
rôle d’introducteur.
--Que peut-il y avoir de commun entre la buse et l’aigle, entre le
vermisseau et l’escarboucle, entre le nouveau venu, encore enveloppé de
sa gangue profane, et le Vieux de la Montagne, tout resplendissant de
vie et de lumière? reprit la grosse voix.
--Maître, c’est de cette lumière sacrée que voudrait s’abreuver le
néophyte.»
Après cet échange de demandes et de réponses, qui parodiaient
évidemment le catéchisme maçonnique, deux initiés saisirent le nez
rouge par les épaules, et la bande, au milieu d’un jet de lycopode
enflammé, s’engouffra dans la crypte, autrement dit dans la cave.
«Quelle est cette comédie? demandai-je à Athanase.
--Le masque de fer, me dit-il, est ici un ornement obligé; on va nous
en revêtir tous. Sans ce préservatif, en passant entre les rangs de
bouteilles de première année, nous pourrions bien recevoir quelques
éclats à la figure.
--Et connaissez-vous le soi-disant néophyte?
--Non; ce doit être un étranger.
--Il n’est pas difficile de deviner son origine, interrompit un
des nôtres; dans certains pays de l’Orient, les sorcières ont deux
prunelles dans chaque œil, dit-on; lui, dans chacun de ses genoux
semble loger deux rotules. Le buste carré, le col dans les épaules,
long sur pattes comme un héron, j’en réponds, c’est un Hollandais.
A coup sûr, reprit-il en ricanant, j’ai déjà vu ce malbâti quelque
part.... Ah! oui; dans un tableau de Téniers.»
L’auteur de cette sortie peu charitable était un petit bossu,
très-bossu, auprès duquel j’avais dîné, homme d’esprit du reste, ce qui
chez lui autorisait la bosse.
Quand nous pénétrâmes enfin dans ces caves immenses, longues comme la
rue de la Paix, à Paris, et où circulaient des haquets et de lourdes
voitures avec leur attelage, où une voie ferrée était organisée pour le
service, ce qui m’y préoccupa le plus, ce fut de savoir ce qui allait
advenir à ce pauvre nez rouge.
Le galop d’un cheval se fit entendre, puis ensuite un tintamarre
épouvantable. On eût pu croire que dix écoles de tambours venaient de
déboucher dans la crypte. C’étaient les futailles vides qui résonnaient
sous les palettes à bouchons.
Débarrassé de son masque, mais les yeux bandés, le néophyte, enfourché
sens devant derrière sur un cheval qui gambadait, passa devant nous en
exécutant une voltige aussi burlesque qu’involontaire. Les Hollandais
ne sont généralement pas d’habiles écuyers, surtout dans cette position
anomale. Une ruade lui fit perdre l’équilibre; les frères Terribles le
reçurent dans leurs bras.
A peine remis de sa secousse, on le replaça en selle; mais, cette
fois, la selle n’était plus sur le cheval; elle surmontait un tonneau
caparaçonné. Le pied dans l’étrier, la bride en main, la tête tournée
du bon côté cette fois, comme il convient à tout vrai _gentleman
rider_, notre Hollandais s’attendait à caracoler encore, quand, à sa
profonde stupéfaction, il se sentit, sans ruade aucune, rapidement
entraîné sur une pente glissante. Il était sur le petit chemin de fer.
Il subit encore d’autres épreuves, mais à ce moment une discussion
s’était élevée entre nous.
«Il ne serait point convenable d’aller plus loin, disait Athanase; sous
le nom de l’_Ordre de la Pure Vérité_, existe à Épernay une société
non maçonnique, mais qui, elle aussi, a ses mots de passe, ses signes
de ralliement, son secret enfin. Malgré leurs travestissements, j’ai
reconnu parmi ces messieurs des membres actifs de la société, entre
autres Brascassin, un de nos bons amis....
--Ce ne peut être Brascassin que vous avez vu, dit un des nôtres; il
est à Paris.
--Qu’est-ce que ce Brascassin? demandai-je.
--Le meilleur chansonnier d’Épernay; mais il ne s’agit pas seulement
de lui; l’ordre de la Pure Vérité a ses rites mystérieux, plus
significatifs, plus imposants qu’on ne le suppose généralement.... nous
avons mal pris notre temps; allons visiter une autre cave.»
Une opposition se manifestait; les opinions étaient partagées. On me
choisit pour arbitre.
Mon âge, mon caractère connu, semblaient me devoir rallier à la sage
et discrète proposition d’Athanase. Il n’en fut rien. Je suis curieux
à l’excès; la curiosité l’emporta chez moi sur la convenance et la
raison. D’ailleurs, ce malheureux néophyte m’intéressait; je voulais
savoir ce qu’ils allaient en faire.
Athanase se soumit à l’arrêt.
A l’extrémité d’une des galeries, nous ne tardons pas à voir briller
des torches; là se tenait le sanhédrin. Nous dirigeant de ce côté, nous
nous abritons derrière une longue file de planches à bouteilles, hors
de service et dressées contre le mur.
A travers les trous des planches, nous pouvions tout voir sans être
vus. Assis en demi-cercle sur de petites barriques, l’état-major des
grands dignitaires se disposait à procéder aux épreuves morales. Debout
devant lui, les yeux toujours bandés, le nez rouge gardait un calme
imperturbable.
Le président se leva. J’aurais dû dire le vénérable; bien vénérable en
effet. Revêtu d’une dalmatique à passements dorés, le front branlant,
la barbe blanche, il paraissait âgé de quatre-vingts ans au moins.
A l’aspect de ce vieillard chez qui tout respirait le calme et la
mansuétude, j’eus honte de mon rôle d’espion, et j’allais en revenir au
bon conseil d’Athanase, lorsque celui-ci, placé près de moi derrière
les planches, me poussa du coude:
«C’est Brascassin! me dit-il à voix basse en me désignant le vénérable;
je ne m’étais donc pas trompé!»
Cela brouillait mes idées de trouver un vieillard dans le premier
chansonnier d’Épernay; mais l’interrogatoire commençant, je ne songeai
plus qu’à bien écouter.
«Vos souillures du monde se sont en partie effacées au contact des
coursiers apocalyptiques, le cheval sans tête et le cheval sans
jambes, dit le vénérable au néophyte; toutefois nous pourrions pousser
plus loin les épreuves, et, de gré ou de force, vous faire, séance
tenante, avaler des couleuvres ou des lames de sabre.
--Faites, dit le récipiendaire, sans que son nez changeât de couleur.
--Si nous vous demandions la tête de votre meilleur ami,
l’apporteriez-vous?
--Je n’ai pas de _meilleur ami_, répliqua l’impassible néophyte; j’aime
tous les hommes également.... également pas beaucoup.
--Nous voulons bien vous dispenser de cette obligation, presque
toujours pénible à tout homme doué d’une vive sensibilité, comme vous
paraissez l’être.» L’interrogé salua. «Votre nom?»
Il le dit. C’était un nom hollandais, un Van-der quelconque.
«Désormais, parmi nous, vous vous nommerez Baldaboche.
--Van Baldaboche? murmura le Hollandais.
--Non! Baldaboche tout court. Votre état?
--Je suis médecin homœopathe.
--Croyez-vous à l’homœopathie? Soyez sincère; songez que le Vieux de la
Montagne vous écoute.»
Le nez rouge mit la main sur son cœur et répondit d’une voix ferme:
«Je crois au savant Hahnemann, et à Mme Hahnemann, son épouse, non
moins grand docteur que lui; mais, ajouta-t-il, l’homœopathie est une
science encore.... petite.... pas complète. J’ai inventé un système....
tout neuf.... En mêlant l’homœopathie au magnétisme végétal, on
obtient....
--Assez! cria le vénérable; les prospectus n’ont pas cours ici. Et qui
vous a inspiré la pensée ambitieuse de devenir notre frère?
--Ce sont de jeunes commerçants en vins que j’ai rencontrés à une
_table d’hôtel_; sachant que j’avais désir d’être franc-maçon, et la
loge d’Épernay....
--Ces mots de loge et de franc-maçon, dit le vénérable en
l’interrompant, ne conviennent pas dans ce temple, qui est celui de la
Pure Vérité, rien autre chose; ne l’oubliez pas, Baldaboche!
--Van Baldaboche,» murmura de nouveau le récipiendaire; il lui était
pénible de se séparer, de son _Van_ national.
Les dernières épreuves, dites des CINQ SENS, venaient de commencer.
Pour l’ouïe, on avait fait entendre au Hollandais un air de serinette,
où il avait déclaré reconnaître les sons de la cornemuse; pour le
toucher, on lui fit palper tour à tour un caillou, un lingot de fer,
une carpe vivante, un petit hérisson empaillé. Il ne s’était étonné de
rien, mais n’avait pu assigner à rien son nom véritable. Il prit le
hérisson pour un paquet de cure-dents et dit: «Ça pique!»
On venait de lui faire avaler dans un verre, à forme allongée, une
affreuse décoction quelconque; il n’avait pas hésité à y reconnaître
la saveur du champagne Moët. Après cette épreuve du goût, celle de
l’odorat allait suivre, et les faces déjà empourprées des membres du
sanhédrin semblaient, par avance, se gonfler sous l’explosion d’une
formidable hilarité. C’est qu’alors devait se produire l’arcane
important, le grand mot philosophique de cette affiliation mystérieuse.
Je ne suis guère tenté de m’expliquer clairement sur cette épreuve
suprême. Quoiqu’admis dans le cénacle seulement par surprise, je ne
m’en crois pas moins forcé à une certaine retenue dans mes révélations,
retenue imposée autant à mon bon goût peut-être qu’à ma discrétion.
Qu’il nous suffise de savoir que cette fois le nez rouge devina juste,
et qu’autour de lui toutes les voix, celles des dignitaires comme
celles des simples initiés, exclamèrent à l’unisson: C’EST LA PURE
VÉRITÉ!
Alors son bandeau lui fut brusquement enlevé; il vit la lumière,
la lumière des torches, à laquelle s’adjoignit un jet de lycopode
enflammé. La comédie était jouée, et tandis que le nez rouge, aveuglé,
et n’y comprenant rien encore, semblait être au comble de ses vœux, les
rires, jusque-là contenus à grand’peine, éclataient de tous côtés, même
derrière les planches à bouteilles.
Hélas! ce jour-là, Van Baldaboche ne devait pas être seul mystifié!
Après être retourné chez Athanase pour y prendre ma boîte de fer-blanc
et mon parapluie, reconduit par toute la bande jusqu’à l’embarcadère,
et le train de Paris, avec point d’arrêt sur Noisy, se disposant à
se mettre en route, je pris place dans un excellent wagon, première
classe, où je ne tardai pas à m’endormir.
Le lendemain, je me réveillai.... à Strasbourg!
Mes compagnons d’Épernay, se rendant à la chute du Rhin, avaient voyagé
près de moi, dans un wagon voisin.
Athanase était vengé!