15 avril 18...

«Ce vieux spectre pâle et frissonnant, le père des brumes et des

neiges, a fui devant ce joli enfant nommé Avril. Ami, vois-tu

Avril le poursuivre, armé de sa petite houssine, qui va verdir

et fleurir entre ses mains? Parfumant l’air de son haleine, il a

déjà mis en éveil quelques arbres de nos boulevards, et dans les

jardins, les abricotiers, les pêchers s’étalent le long des murs,

pétales déployés, pour être passés en revue par lui.

«Les tulipes se mettent sous les armes; les violettes, les

cynoglosses bleues, les primevères et les nivéoles, corps

d’avant-garde, sont en marche depuis le beau temps; Avril

appelle à lui les hirondelles et elles arrivent de confiance;

il souffle sur les bourgeons paresseux pour les faire gonfler,

désemprisonne les papillons de leur chrysalide, dénoue le gosier

des fauvettes et des rossignols et met le couvert pour les

abeilles.

«Le gentil mois d’avril achève de tout embellir, de tout

transformer dans le ciel comme sur la terre. Hier, il s’occupait

de nettoyer la face du soleil, qui, aujourd’hui, a mis son

habit des dimanches et ses rayons d’été; il éteint le feu des

cheminées, ouvre toutes les fenêtres de Paris, et, dans nos

promenades, fait monter une séve rose au visage des femmes.

«Cher Antoine, nous avons assez foulé l’asphalte et le macadam;

je t’invite aux fêtes que le printemps donne en ce moment à

Marly-le-Roi. Ma maisonnette sera toute joyeuse de s’ouvrir

devant toi; puisse-t-elle te retenir jusqu’à l’automne! Demain

matin j’irai te prendre.»

Ma missive achevée, revêtue de son enveloppe, illustrée de mon cachet

d’ancien poëte démissionnaire représentant une lyre brisée, je sonnai

Jean. Au lieu de mon vieux Jean, ce fut Minorel lui-même qui entra.

Minorel avait la figure pâle, le teint marbré et son air grognon

des grands jours. Il ne me salua pas autrement qu’en secouant, avec

un geste de colère, son chapeau cerclé à sa base d’une légère ligne

blanche.

«Voyons, prête-moi un parapluie,» me dit-il brusquement.

Je regardai du côté de la fenêtre; il neigeait.

Le moment ne me sembla pas favorable pour remettre l’épître à son

destinataire; j’essayais de la faire disparaître; apercevant son nom

sur l’adresse:

«Tiens! tu m’écrivais? Je t’épargne les frais du timbre.»

Il prit la lettre, la décacheta, la parcourut en haussant les épaules

et en détournant la tête de temps en temps pour regarder tomber la

neige qui tourbillonnait sous le vent. Après quoi il alla s’accroupir

devant la cheminée, où quelques charbons brûlaient encore. Et

j’entendis une voix grave monter jusqu’à moi:

«Prends-y garde, Augustin; les enfants trop tôt raisonnables cessent de

grandir, dit-on; par une loi analogue, il se peut que les hommes restés

trop tard poëtes ne deviennent jamais raisonnables.

--J’ai renoncé à la poésie, lui dis-je, et ce ne sont pas là des vers.

--C’est pis que des vers! C’est de la prose soufflée, cannelée,

gaufrée. Tu retombes dans tes anciennes lubies, dans le faux, dans

l’idylle! N’est-ce pas une honte, à ton âge?

--Quoi! mon âge! Je ne me sens pas déjà si vieux. Si mes cheveux

grisonnent, c’est que la pensée....

--Si tes cheveux grisonnent, c’est que tu as quarante-huit ans, jeune

fou!

--Quarante-cinq! répliquai-je vivement.

--Va pour quarante-cinq! Mais voilà trois ans que tu me le dis;

j’applique la règle du calcul différentiel et je crois mon compte

exact. Et quel moment choisis-tu, malheureux, pour enfourcher tes

arcs-en-ciel? pour adresser tes hymnes au printemps? pour m’inviter à

venir partager tes plaisirs champêtres? Ne sais-tu donc pas qu’avril

est le plus traître de tous les mois? Si l’hiver, _ce spectre pâle et

frissonnant_, ainsi que tu le dénommes dans un de tes hémistiches,

est le père des neiges et des brumes, avril est le père des bronchites

et des rhumatismes. Dans ta simplicité de cœur, doublement crédule

et facile à l’illusion, comme poëte et comme bourgeois de Paris,

tu as consulté ton almanach; il t’a annoncé le printemps pour le

20 mars; tu te crois déjà en été; tu as rêvé de rossignols et de

soleil des dimanches, et aujourd’hui, 15 avril, tu es capable de

te mettre en route pour Marly en pantalon de nankin. Miséricorde!

Ignores-tu, imprudent, que ton Marly est une véritable Helvétie de

banlieue? que c’est sur tes Alpes marlésiennes que Louis XIV attrapa

le refroidissement dont il est mort? Ah! tu as raison, tu es jeune,

toujours jeune; tu n’as pas quarante-huit ans, tu en as seize, seize

pour la troisième fois. Tu ne comprendras jamais rien à la vie

positive.»

Minorel aime à gronder; c’est peut-être par là qu’il m’a plu: sa

gronderie est parfois si douce, si caressante! Mais ce jour-là, il

était en plein dans sa méchante humeur.

Quand il eut lui-même ranimé mon feu, qu’il s’y fut réchauffé tant bien

que mal, se levant tout à coup:

«Prête-moi un parapluie? me répéta-t-il impérativement.

--Es-tu si pressé de partir? As-tu déjà fini de m’injurier, chimiste,

mathématicien, réaliste?

--Écoute, mon Augustin,» me dit-il, les cordes de sa grosse voix tout à

coup détendues et en venant s’asseoir près de moi.

La réaction commençait; je sais par cœur mon Minorel et ne m’en étonnai

pas. Il poursuivit:

«Si je sonne ainsi l’alarme devant tes travers, c’est que je t’aime.

Quoique tu sois mon aîné de dix ans.... au moins!... mon affection pour

toi (chose bizarre!) ressemble à de l’amour paternel. Comme si j’étais

ton père, j’aurais voulu te voir bien posé dans le monde; j’y renonce,

mais avec regret. Augustin, Augustin, qu’as-tu fait de tes trois

adolescences? Tu as de l’esprit, suffisamment; de l’imagination, trop;

des connaissances, des aptitudes. Tu pouvais te faire un nom dans les

sciences ou dans les arts sérieux; même dans l’administration.

--Dans l’administration, moi?

--Toi! Pour devenir receveur général des finances, ne possédais-tu

pas la vertu essentielle: le cautionnement? N’y pensons plus! Tout

chez toi avorte par manque de souffle et de persévérance, par ce je

ne sais quoi d’inerte et de passif, de casanier, que tu tiens de ta

nature parisienne. Tu as cultivé le dessin, la peinture, et n’as jamais

exposé que dans les albums de ces dames; les questions de géographie,

la lecture des voyages te passionnent, et tu n’as jamais été jusqu’à

Fontainebleau; tu prétends adorer la botanique, et, depuis quinze ans

que je te connais, tu n’as guère herborisé que sur ta fenêtre ou dans

ton jardin; tu te crois littérateur pour t’être essayé dans le conte

bleu, et poëte pour avoir rimé des ballades. Je te le répète, c’est ta

prétendue poésie, en vers ou en prose, qui t’a perdu. Cela m’irrite,

me chagrine! Non que je ne rende justice à tes excellentes qualités!

Inoffensif et confiant jusqu’à la crédulité, tu as un cœur d’or,

tu es dévoué à tes amis..., et à bien d’autres encore, je le sais;

maître d’une jolie fortune, tu en as fait usage plutôt pour augmenter

le nombre de tes obligés que celui de tes gens. C’est bien, c’est

très-bien! mais tu n’es pas moins condamné à rester à perpétuité un

simple amateur, un bourgeois, un bonhomme, ne possédant réellement à

fond que la science du bien-être et la règle du whist en dix points.

J’ai dit.»

Tout compte fait, dans les gronderies de mon sermonneur, l’éloge était

pour le moins aussi exagéré que le blâme. Je n’avais pas lieu d’être

mécontent. Néanmoins:

«Bon Dieu! m’écriai-je en gardant mon sérieux, pourquoi donc es-tu si

méchant aujourd’hui?

--Pourquoi? me répondit-il; tu oses me demander pourquoi?...»

Puis le sourire lui vint aux lèvres:

«Parce que je suis frileux, parce que j’étrennais mon chapeau neuf,

défloré maintenant par tes giboulées d’avril; parce que je suis un

mathématicien, un chimiste, incapable d’apprécier tes bucoliques;

parce que tu n’as pas le sens commun, parce que tu as comploté contre

moi et contre mon chapeau en voulant m’entraîner à Marly par ce temps

épouvantable!... Tu ne refuseras pas du moins de me prêter un pa....»

Il n’acheva pas.

Une grande lumière resplendit soudainement dans ma chambre; un soleil

ardent nous éblouit. J’ouvris la fenêtre; l’air était tiède, le ciel

bleu; le thermomètre marquait dix-huit degrés centigrades, et déjà

les trottoirs ne conservaient plus la moindre trace de la neige ou de

l’humidité.

«Adieu! me cria Minorel en faisant un rapide mouvement de retraite.

--Antoine, mais tu oublies....

--Quoi?

--Ce parapluie.»

Et je lui présentai le plus long, le plus lourd, le plus imperméable

de mes parapluies. Il rit. Nous pactisâmes. Je consentis à retarder

d’une quinzaine encore mon départ pour Marly-le-Roi; de son côté, il

s’engagea, sous serment, à venir le 1er mai m’y gronder à son aise,

longuement, et jusqu’à ce que je crie grâce.

Les jours suivants, le temps donna raison à Minorel; il y eut des

alternatives de pluie, de grêle et de soleil. Enfin, le soleil resta

maître de la place. Le long des quais et des boulevards, dans les

squares publics, la verdure achevait d’envahir les arbres; les fleurs

grimpaient aux murs, aux fenêtres, aux balcons, jusque sur le plomb

des mansardes; tout Paris était dehors avec des fleurs à la main ou

à la boutonnière; les lilas, les narcisses doubles, les jacinthes,

se promenaient par charretées à travers les rues, et leurs parfums

poussaient à l’émigration.

Cette espèce de frénésie campagnarde, qui vers la fin d’avril s’empare

de tous les citadins et de moi plus que des autres, me torturait;

je n’y tenais plus! comme une âme en peine, j’errais, silencieux et

taciturne, au milieu de cette population en fête, qui semblait aspirer

l’air du printemps par tous les pores. Mais m’installer à Marly avant

Minorel, le pouvais-je? C’eût été la violation de notre traité, presque

un _casus belli_. Par bonheur, nous touchions aux derniers jours du

mois.

Le 29, une idée lumineuse me traversa le cerveau et s’y photographia.

J’allais entreprendre une promenade hors Paris, en me dirigeant vers

Marly-le-Roi, non par la ligne droite, que je déteste, non par le

chemin de fer de Saint-Germain, que je hais non moins cordialement,

mais par le chemin des écoliers, en traçant une courbe à ma fantaisie,

pédestrement, en flâneur, en touriste. Je serais à Marly le 1er mai,

à l’heure du dîner, en même temps qu’Antoine, avant lui peut-être.

Qu’aurait-il à dire?

Quand j’annonçai à mon vieux Jean et à Madeleine, ma cuisinière, que

le lendemain ils partiraient avec mes bagages pour Marly, où je les

rejoindrais bientôt, tous deux ouvrirent des yeux démesurés.

«Monsieur va rester seul à Paris? me dit Madeleine.

--Non, j’ai un petit voyage de trente-six heures qui m’appelle ailleurs.

--Monsieur va voyager seul? me dit Jean, prenant tout à coup l’alarme.

Pourquoi n’accompagnerais-je pas Monsieur?

--A quoi bon? Suis-je un enfant?

--Non certes!... au contraire. Mais, quoique Monsieur ait bon pied,

bon œil, qu’il ne soit pas encore ce qu’on appelle âgé, quand on a la

cinquantaine, est-il bien prudent de courir les routes comme un jeune

homme?»

C’est Madeleine qui me fit cette dernière observation.

Je n’avoue que quarante-cinq ans; Antoine Minorel, et à tort, m’en

suppose quarante-huit; Madeleine, sans hésitation, m’en infligeait

cinquante. De nous trois, qui était dans le vrai? Mais que sert

d’approfondir de semblables questions? Les Orientaux se piquent

généralement d’ignorer la date de leur naissance. La sagesse nous vient

de l’Orient.

Après avoir médité mon itinéraire, j’avais, pour raisons à moi connues,

décidé de sortir de Paris par le faubourg du Temple et l’ex-barrière

de Belleville. Le 30 avril, de grand matin, coiffé de ma casquette

de campagnard, mon album de dessins en poche, portant d’une main le

bâton du voyageur, de l’autre la boîte de fer-blanc du botaniste, je

me disposai à sortir de mon petit hôtel de la rue Vendôme, et ce fut

dans cet équipage que je reçus, comme bordée d’adieux, les nouvelles

lamentations de Madeleine et de Jean.

«Est-ce que Monsieur osera traverser le boulevard ainsi fagoté? disait

Madeleine.

--Un bourgeois en casquette! ça ne se doit pas, disait Jean; on prendra

Monsieur pour un ouvrier; mieux encore, pour un laitier avec sa boîte

au lait. Je ne le souffrirai pas; je la porterais plutôt moi-même,

quoique j’aie mes douleurs!»

Tandis qu’il tiraillait ma boîte d’un côté, Madeleine, de l’autre,

s’emparait de mon bâton:

«Ce n’est pas une canne qu’il faut à Monsieur, c’est un parapluie. Dans

cette saison, est-ce que le soir ressemble au matin?

--Non-seulement Monsieur devrait prendre son parapluie, mais son

paletot ciré!

--Et une voiture! ajoutait Madeleine; du moins Monsieur ne ferait pas

scandale dans la rue.»

Après tout, ces bonnes gens pouvaient avoir raison. J’échangeai mon

bâton contre un parapluie (le même que j’avais présenté à Minorel), et

je pris mon paletot de caoutchouc.

«Qui soignera Monsieur pendant ces deux jours-là? reprit alors mon

vieux Jean d’un air accablé.

--Quelle cuisine vont-ils faire à Monsieur le long de la route?» dit

Madeleine avec un gros soupir.

Pour mettre fin à ces doléances, je pris le pas gymnastique. Un instant

après, je tournai la tête. Madeleine et Jean stationnaient encore sur

le seuil de la maison, me suivant du regard, et je crus voir des larmes

dans leurs yeux.

N’était-ce pas là une douleur bien légitime? trente-six heures au plus

de séparation! J’aurais dû en rire. Cependant, je me sentis ému de leur

émotion.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 6 / 76 题