LXXIV

--Chambre des députés.--Séance du 20 août 1835.--

En attaquant le projet de loi qui prononçait, contre certains crimes, la

peine de la détention dans la déportation, M. Roger du Loiret s'éleva

contre l'odieuse nature de cette peine, et il termina en s'écriant:

«Grâce, messieurs, pour la civilisation et pour l'honneur de notre

pays!» Je lui répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Permettez, messieurs,

qu'avant d'entrer dans la discussion, je commence par écarter les

prétextes, ou, si vous voulez, les motifs des paroles que vous venez

d'entendre.

On a toujours supposé, en attaquant le projet de loi, qu'il s'agissait

d'envoyer les condamnés sous un climat dévorant, de renouveler les

hontes de Sinamary. Je voudrais bien savoir ou l'on a trouvé cette

disposition. Je voudrais bien savoir ce qui, dans le projet de loi,

pourrait donner lieu à cette supposition. Est-ce qu'il n'y a, hors de

France, point d'autres climats que des climats dévorants? Est-ce que

nous n'avons, est-ce que nous ne pouvons avoir des possessions que sous

les tropiques? Est-ce qu'il n'y a point de prisons aux États-Unis?

Est-ce qu'il n'est pas possible de trouver un lieu de déportation dans

un climat sain, analogue au nôtre? Est-ce qu'il n'est pas écrit dans

votre code que le lieu de la déportation sera déterminé par une loi?

Est-ce que nous vous avons proposé de déroger à cette disposition? Non,

messieurs, nous ne vous avons proposé rien de semblable. Oui, le lieu de

la déportation, le lieu de la détention en attendant la déportation,

doit être déterminé par une loi: le code l'ordonne; nous ne vous avons

pas demandé d'abroger cette disposition. Non-seulement nous ne vous

l'avons pas demandé; mais, dans nos prévisions à cet égard, nous n'avons

jamais pensé à envoyer les détenus dans les lieux dont on vous a parlé.

Nous savons qu'il y a des climats où la liberté est la condition

nécessaire de la vie; nous n'avons pas besoin qu'on nous le rappelle à

cette tribune. Mais nous savons aussi qu'il est très-possible

d'organiser la détention sous un climat sain, avec un régime analogue à

celui de notre pays, et qu'alors elle n'a aucune des conséquences dont

on vous a parlé tout à l'heure et dont on voulait vous faire horreur.

Nous repoussons, comme vous, ces conséquences; et lorsque le lieu de

déportation ou de détention, qui doit être déterminé par les lois, vous

sera soumis, vous examinerez s'il réunit toutes les conditions de

salubrité. Jusque-là, personne n'a le droit de nous dire que nous avons

oublié, dans cette circonstance, les droits de la justice et de

l'humanité.

M. GAUGUIER.--Si M. le ministre y a pensé, il pourrait nous indiquer le

lieu de la déportation.

GUIZOT.--Je répondrai à l'honorable M. Gauguier que, relativement aux

moyens d'exécution, nous y pensons, et qu'il faut y penser mûrement. Nos

paroles, messieurs, ne sont pas si légères, soit lorsqu'il s'agit de

proposer, soit lorsqu'il s'agit de prendre les mesures d'exécution.

J'aborde le fond de la question, tout à fait indépendant de la question

préliminaire dont je viens de parler.

Messieurs, on oublie continuellement dans ce débat le but fondamental de

toute peine, de toute législation pénale. Quel est-il? Ce n'est pas

seulement de punir et de réprimer le condamné; il s'agit surtout de

prévenir des crimes pareils. Il s'agit, non-seulement de mettre celui

qui a commis le crime hors d'état de nuire de nouveau, mais d'empêcher

que ceux qui seraient tentés de commettre des crimes semblables et de

devenir coupables à leur tour ne se laissent aller à cette tentation.

L'intimidation préventive et générale, tel est le but principal, le but

dominant des lois pénales; il faut, pour qu'il y ait utilité sociale

dans les peines, qu'elles effrayent et contiennent le grand nombre;

c'est là l'utilité générale, l'utilité permanente.

Et il faut bien, messieurs, que les peines aient cet effet, car il faut

choisir dans ce monde entre l'intimidation des honnêtes gens et

l'intimidation des malhonnêtes gens. (_Voix nombreuses_: C'est vrai!)

Il faut choisir entre la sécurité des brouillons et la sécurité des

pères de famille. Il faut que les uns ou les autres aient peur dans ce

monde; il faut que les uns ou les autres redoutent la société. Eh bien!

je vous le demande, messieurs, regardez, je vous prie, regardez à l'état

actuel des faits, regardez à ce qui se passe en matière de crimes contre

la société, contre l'ordre public. Est-il vrai qu'elle existe, cette

intimidation préventive et générale qui est le but fondamental de toute

législation? Est-il vrai que les brouillons, les destructeurs de

l'ordre, les ennemis de la sécurité des honnêtes gens aient peur en

France? (_Voix nombreuses_: Non! non!)

Ils n'ont pas peur, messieurs, ils ne sont pas intimidés: le but de la

législation pénale est manqué; votre loi pénale, en ceci du moins, est

un mensonge. Et qu'on ne nous dise pas que nous invoquons ici la force

matérielle d'une législation brutale; non, messieurs, c'est la force

morale que nous invoquons, laissez-moi vous le rappeler; il n'y a point

de moralité, point de vraie moralité sans la crainte.

_Voix de la gauche_.--- Vous voulez de la terreur, de la violence.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Non, messieurs, je ne veux

point de violence; mais, je le répète, dans la moralité, il y a de la

crainte, (Rumeurs à gauche.) Vous me répondrez, messieurs, faites-moi

l'honneur de commencer par m'écouter.

Il faut le sentiment profond, permanent, énergique.....

_Voix à gauche_.--La terreur!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Il faut le sentiment

profond, permanent, énergique, d'un pouvoir supérieur, d'un pouvoir

toujours capable d'atteindre et de punir. Pensez-y, messieurs; dans

l'intérieur de la famille, dans l'intérieur de la société, dans les

rapports de l'homme avec son Dieu, il y a de la crainte; il y en a

nécessairement, sans quoi il n'y a pas de véritable moralité. Qui ne

craint rien bientôt ne respecte plus rien. La nature morale de l'homme a

besoin d'être contenue par une puissance extérieure, de même que dans sa

nature physique, son sang, toute son organisation ont besoin d'être

contenus par l'air extérieur, par la pression atmosphérique qui pèse sur

lui. Opérez le vide autour du corps de l'homme, à l'instant vous verrez

son organisation se détruire; elle ne sera plus contenue. Il en est de

même de sa nature morale. (_Voix nombreuses_: Très-bien! très-bien!) Il

faut, messieurs, qu'un pouvoir constant, énergique, redoutable, veille

sur l'homme et le contienne; sans quoi vous livrez l'homme à toute

l'intempérance, à toute la démence de l'égoïsme individuel.

(_Sensation._)

Regardez, messieurs, regardez ce qui se passe autour de vous, les faits

dont vous êtes chaque jour témoins, et demandez-vous si cette crainte

salutaire contient aujourd'hui les hommes qui pourraient être tentés par

l'esprit de désordre. D'ordinaire, l'ordre, la puissance publique, n'ont

affaire qu'à un genre d'ennemis, tantôt au fanatisme ardent et sombre,

tantôt à la licence, au dérèglement des idées et des moeurs;

aujourd'hui, vous avez affaire à ces deux maux, à ces deux ennemis à la

fois; nous assistons a l'étrange alliance du fanatisme et du cynisme,

delà licence des esprits, du dérèglement des moeurs et des passions

sombres, farouches, haineuses. Celle alliance s'accomplit dans les mêmes

personnes, dans les mêmes factions. Et en présence de ces dangers, vous

ne sentiriez pas le besoin d'opposer, pour la société, pour vos

familles, pour l'honneur de la dignité humaine, d'opposer une crainte

juste et salutaire? vous ne sentiriez pas la nécessité de lutter avec

les forces légales et morales; car je le répète, ce n'est pas une force

matérielle, ce n'est pas une législation brutale, c'est la crainte

légitime, c'est la crainte morale que doit inspirer la loi; c'est

celle-là et celle-là seule que nous réclamons. (_Très-bien! très-bien!_)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 103 / 119 题