M. ARAGO.--Je suis bien aise que vous le reconnaissiez.....

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je n'interromps jamais.

M. ARAGO.--Je ne vous accuse pas d'interrompre, mais je suis bien aise

que vous reconnaissiez cela.

_M. le ministre de l' instruction publique_.--Je n'ai jamais fait à

cette tribune l'apologie des interruptions. Il est dans mes habitudes de

respecter complétement la liberté de ceux qui parlent, et d'user

complétement de la mienne..... (_C'est vrai! c'est vrai!_)

_M. le président_.--Tout le monde a eu des torts.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je prie M. le président de

ne pas me comprendre dans ces mots: _tout le monde_. (_On rit._)

Je reprends, messieurs, et je dis que si, hors de cette enceinte, il n'y

avait, pour se mêler des affaires de la France, que des hommes animés

des mêmes sentiments que nous, les libertés de la France, quelque

étendues qu'elles soient, ne seraient jamais en question. Ce n'est pas

nous, messieurs, ce sont les hommes qui font de ces libertés des

instruments de désordre, des causes d'affaiblissement pour la sécurité

des citoyens, ce sont ceux-là qu'il faut venir accuser de l'instabilité

des lois, et non pas nous qui sommes chargés de porter remède aux maux

qui éclatent, non pas nous qui sommes chargés de réprimer les désordres,

et qui ne pouvons pas, sous notre responsabilité, accepter

l'insuffisance des lois quand elle est évidente.

La question, la vraie question se réduit donc à ceci: dans l'état actuel

des faits, dans l'état actuel des esprits, avec les tentatives chaque

jour renouvelées qui menacent l'ordre social, qui attaquent

publiquement, ouvertement, patemment, en s'en faisant gloire, l'ordre

établi, dans un pareil état des esprits et des faits, les garanties

judiciaires de l'ordre social, les garanties de la stabilité, les

garanties de la sécurité de tous sont-elles suffisantes,

particulièrement en ce qui concerne le jury?

C'est là l'unique question. Eh bien! il est vrai qu'en 1831, quand on a

fait la loi du 4 mars, tout le monde a pensé, et moi comme les autres,

tout le monde a pensé que le pays était assez tranquille, l'ordre assez

fort pour qu'on pût donner à l'accusé, dans les procès criminels, la

garantie d'une voix de plus. Cela est vrai, nous l'avons pensé; les

Chambres et le roi l'ont ainsi décidé le 4 mars 1831; mais aujourd'hui,

après tout ce qui est survenu... Messieurs, je ne veux accuser personne,

je ne veux rappeler aucun fait particulier; mais, en vérité, je pourrais

me borner, comme le faisait tout à l'heure l'honorable M. Hébert, à

faire un appel à l'expérience et à la conscience de tout le monde.

N'est-il pas vrai qu'il s'est élevé en France un cri, je ne veux pas

dire, je ne dis pas universel, mais un cri très-répandu, un cri mille

fois répété, sur la faiblesse d'un grand nombre de décisions en matière

criminelle. (_Interruption à gauche._)

Messieurs, vous êtes parfaitement les maîtres de penser que l'on a eu

tort, que cette plainte est mal fondée; mais je dis qu'en effet la

plainte s'est élevée, et il y a sur les bancs de cette Chambre assez

d'hommes qui l'ont entendue pour que je ne craigne pas d'être démenti

dans mon assertion.

Nous sommes donc aujourd'hui en présence de faits différents, et sous

l'empire d'impressions différentes de ce qui était en 1831.

On nous reproche de faire des lois sous l'empire de ces impressions; on

dit que nous voulons exploiter les circonstances, que nous profitons

d'événements déplorables pour enlever au pays, lambeaux par lambeaux,

toutes ses libertés. (_A gauche._ Oui! Oui!) Messieurs, je vous dirai

toute ma pensée: ce n'est pas hier pour la première fois que nous avons

pensé que des mesures analogues à celles que nous vous avons présentées

pourraient devenir nécessaires; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'en ai,

pour mon compte, entrevu la convenance et l'utilité. Mais c'est le droit

et l'honneur des pays libres de ne recevoir des lois que lorsque tout le

monde, la majorité s'entend, est convaincu de leur nécessité; il y a là

un mal sans doute, mais un mal inévitable, et qui est infiniment

surpassé par le bien de la liberté. Oui, c'est le droit des pays libres

que la nécessité ne soit pas prévenue par la sagesse même des

gouvernements; c'est le droit des pays libres que la sagesse du pays ait

parlé.

Eh bien! c'est vrai, nous avons attendu; il nous est souvent arrivé, et

il nous arrivera souvent d'attendre que la nécessité soit venue,

évidemment venue. Il y aura, sachez-le bien, dans le cours de votre vie

politique, dans le cours de la vie politique du pays, il y aura souvent

des lois qui viendront trop tard, des lois dont l'absence aura quelque

temps laissé souffrir la société. Résignez-vous à cela; soyez-en fiers.

C'est, je le répète, votre droit, votre privilége, le privilége attaché

à notre qualité de pays libre. Mais quand les événements ont éclaté,

quand la nécessité a parlé, quand du moins elle a apparu à un grand

nombre d'esprits, et qu'elle est devenue matière de discussion publique,

quand tout le monde en parle, au spectacle, dans les rues, dans

l'intérieur du foyer domestique, quand tout le monde élève les questions

que nous traitons ici nous-mêmes, quand tout le monde parle du jury, du

mode de procédure, de la presse, vous voudriez que le gouvernement

restât inactif? que quand la France crie, les pouvoirs publics

gardassent le silence? Vous appelez cela exploiter les circonstances,

profiter des événements? Messieurs, c'est notre premier devoir, comme

gouvernement, d'agir ainsi; nous serions impardonnables si, quand tout

le monde élève la voix, nous nous taisions; si nous ne faisions rien

quand tout le monde attend notre action, si nous ne profitions pas, oui,

si nous ne profitions pas, dans l'intérêt du pays, de l'évidence de la

nécessité; faibles et inertes à ce point, nous serions indignes de

paraître devant vous, indignes de prendre part aux affaires du pays.....

(_Marques d'assentiment._)

Eh bien! il nous a paru qu'en de telles circonstances, après tout ce qui

s'était passé, la loi du 4 mars 1831 n'avait pas tous les avantages que

nous en avions attendus, et qu'elle avait, dans l'état actuel des faits,

des inconvénients graves. Elle a fait deux choses: elle a supprimé

l'intervention des cours, elle a restitué le jugement des causes

criminelles, dans sa plénitude, au jury seul. C'était déjà un grand pas

vers la complète indépendance, vers le développement entier de

l'institution du jury. La loi en a fait un second; elle a donné à

l'accusé, aux garanties individuelles, une voix de plus.

Nous ne pensons pas, messieurs qu'il y ait..... Pardon, si je m'arrête;

j'ai besoin d'exprimer avec précision mon idée. Non, messieurs, il n'y

a, quant à ce point, quant au nombre de voix nécessaires pour la

condamnation, rien d'absolu, aucun principe impérieux, et que la raison

soit obligée d'adopter. S'il y avait une règle simple, évidente, ce

serait celle de la majorité, car c'est la règle générale qui s'applique

à la décision de toutes choses dans la société. Pour le cas dont il

s'agit, on ne s'en est pas tenu à la majorité; on a cherché un autre

chiffre, dix contre deux, neuf contre trois, huit contre quatre; en un

mot, on est entré dans la carrière des solutions arbitraires. Je ne nie

pas qu'on n'y soit entré à bonne intention, je dis seulement qu'il n'y a

là aucun principe absolu, que, quand on a pris le chiffre de huit contre

quatre, il n'a pas été dit, par cela même, que c'était un chiffre

irrévocablement vrai, irrévocablement juste, irrévocablement nécessaire,

le seul auquel les lois pussent s'arrêter. Cela est si vrai qu'on en

avait proposé plusieurs autres; le premier chiffre adopté dans cette

Chambre était de neuf contre trois, la Chambre des pairs en a jugé

autrement, elle a adopté le chiffre de huit contre quatre; la Chambre

des députés l'a adopté, à son tour, quoiqu'elle en eût d'abord jugé

autrement. Est-ce à dire qu'elle ait cru que les jugements allaient être

entachés d'iniquité, que beaucoup d'accusés allaient être injustement

condamnés? Non, messieurs, la Chambre a pensé qu'il avait là matière à

incertitude, à discussion, et elle a adopté le chiffre de huit contre

quatre comme un élément de décision juste, de même qu'elle avait

primitivement adopté celui de neuf contre trois.

Vous voyez donc bien qu'il n'y là rien d'absolu; on peut discuter; le

chiffre peut varier selon les divers états de la société, les diverses

circonstances; il y a tel moment où l'ordre public n'exige pas des

garanties tellement fortes qu'on doive surtout s'en préoccuper. On peut

dire alors, comme en 1831: il n'a pas d'inconvénient, il y a même de

l'avantage, à donner aux accusés des garanties de plus; nous verrons

bien si elles sont d'accord avec les nécessités de l'état social, si

l'ordre public, si la bonne administration de la justice n'ont pas à en

souffrir.

Eh bien! messieurs, après tout ce qui s'est passé depuis 1831, il nous

paraît que l'ordre social n'a pas toutes les garanties dont il a besoin;

il nous paraît que la bonne administration de la justice est en

souffrance. Ne vous en étonnez pas; il ne suffit pas que l'ordre ait des

garanties, il faut qu'on y croie; il ne suffit pas que la justice soit

forte, il faut qu'on croie qu'elle est forte; en pareille matière,

l'opinion que l'on se forme de la force de la justice fait sa force

réelle. Or, je n'hésite pas à dire qu'il y a dans les esprits un

sentiment général que la justice est faible, que les garanties ne sont

pas suffisantes. Et permettez-moi de le dire, les discussions que nous

soutenons à cette tribune sont un peu puériles. Quand il serait vrai,

absolument parlant, que le chiffre de huit contre quatre ne fût pas

essentiellement contraire à la bonne administration de la justice, si le

pays en pensait autrement, si son opinion était telle que ce chiffre

amenât un réel et grand affaiblissement de la justice, si le public ne

se croyait pas protégé, si la majorité nationale, cette majorité qui a

nommé la Chambre, qui pense comme la Chambre, dont nous vous regardons

comme les véritables organes, les interprètes fidèles, si cette majorité

était convaincue que la justice est énervée, que l'ordre public est

chancelant, tous vos raisonnements, toutes vos distinctions, toutes vos

théories, passez-moi l'expression, seraient vaines; car elles ne

rendrait pas à la justice la force, ni au pays la sécurité dont ils ont

besoin. Vous auriez beau décider que huit contre quatre sont suffisants;

vous ne changeriez pas l'état des faits, vous ne feriez pas que la

France crût à la force de la justice, ni que la masse des citoyens, la

majorité nationale, se crût suffisamment garantie. Ce n'est pas par des

paroles qu'on change de pareils faits, il y faut des réalités; il faut

une justice plus forte, une protection plus efficace.

Sans doutes, s'il était vrai que la majorité de sept contre cinq fût un

vrai péril pour les innocents qu'elle eût pour résultat certain un grand

nombre de condamnations d'innocents, nous serions les premiers à

repousser avec aversion un pareil résultat, mais cela n'est pas.....

(_Bruit à gauche._) Cela n'est pas, je répète que cela n'est pas. Ce qui

est certain, c'est qu'avec une majorité de huit contre quatre, un plus

grand nombre de coupables seront acquittés; mais il n'en résulte pas

nécessairement qu'avec celle de sept contre cinq, un plus grand nombre

d'innocents seront condamnés. Il n'en résulte pas nécessairement........

(_Nouvelle interruption_) il n'en résulte pas nécessairement, je le

répète, qu'un plus grand nombre d'innocents seront condamnés. (_Bruit._)

_M. le président_.--J'invite la Chambre au silence.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Non, messieurs, la majorité

de sept contre cinq n'est pas une garantie essentiellement insuffisante.

Dans tous les pays, et je crois que la discussion l'a mis en évidence,

dans tous les pays, la majorité de deux voix a suffi pour la

condamnation. On a déjà dit, et je répète qu'en Angleterre l'unanimité

n'est au fond que la majorité; car, dans le plus grand nombre des cas la

minorité se soumet purement et simplement à l'avis de la majorité.

Vous n'avez donc jamais vu comment un jury se décide en Angleterre? Il

se décide avec une rapidité extrême, infiniment plus grande que celle de

nos juges à nous. Très-souvent, les jurés anglais ne se retirent même

pas dans la salle des délibérations; le plus souvent on recueille

immédiatement les voix, et la décision est presque aussitôt formée; car

l'opinion de la majorité évidente entraîne, dans une foule de cas,

l'unanimité.

Messieurs, en votre qualité de législateurs et d'hommes qui se mêlent

des affaires du pays, vous êtes obligés de peser les circonstances, de

comprendre les nécessités diverses de la situation; vous êtes obligés de

tenir compte de tout, de fortifier aujourd'hui les garanties de l'ordre

social; vous serez obligés de fortifier peut-être un jour les garanties

des libertés individuelles; le gouvernement n'est pas autre chose que

cette alternative perpétuelle qui fait que la raison publique, que la

force publique se portent vers le côté menacé. Et nous sommes

nous-mêmes, messieurs, la preuve vivante de ce grand fait.

Tout à l'heure l'un des préopinants nous parlait de ce que nous avons

dit, de ce que nous avons pensé, de ce que nous avons fait, il y a

quelques années, sous un autre gouvernement.

Oui, messieurs, et, pour mon compte, je m'en honore, et mes amis

certainement pensent comme-moi; oui, toutes les fois que nous avons vu

les libertés publiques menacées, toutes les fois que nous avons vu un

gouvernement à arrière-pensées, enclin à porter atteinte à nos

institutions, nous avons travaillé à fortifier les garanties

individuelles. Mais quand les choses ont changé, quand la France a

obtenu, je ne dis seulement pas tout ce qu'elle avait demandé, mais fort

au delà de ce qu'elle avait demandé... (_Murmures à gauche_) oui,

messieurs, fort au delà de ce que vous demandiez vous-mêmes, lorsque la

France a obtenu tout cela, et qu'au même moment nous avons vu l'ordre

attaqué, le renversement du gouvernement posé en principe, poursuivi

tous les matins, tous les jours, quand nous avons vu tout cela, alors,

messieurs, avec franchise, avec fermeté, nous nous sommes portés à la

défense de l'ordre, à la défense des garanties publiques, des garanties

de la sécurité et de la paix de tous, et c'est là, je crois, la conduite

obligée de tout gouvernement sensé et de tout bon citoyen. (_Vive

approbation aux centres._)

Je demande à la Chambre la permission d'ajouter un seul mot sur

l'amendement de M. Hébert. Pour mon compte, je ne le regarde pas comme

nécessaire; je crois que le projet de loi du gouvernement contient des

garanties suffisantes de liberté individuelle. Cependant (_On

rit_)....., messieurs, il n'y a pas d'arrière-pensée dans ce que je dis;

je n'ai pas coutume d'atténuer ce que je pense, ni de masquer ce que je

fais, et vous le voyez bien. (_Interruption._)

Cependant si la Chambre voyait, si la majorité de la Chambre voyait,

dans cet amendement, une garantie pour la sécurité de l'accusé, comme

nous sommes certains qu'il n'affaiblit en rien les garanties de l'ordre

public, comme nous sommes certains que l'intervention de la

magistrature, qui peut-être, dans quelques cas, pourra être favorable à

l'accusé, viendra, dans le plus grand nombre des cas, au secours de

l'ordre public attaqué, nous ne faisons à cet amendement aucune

objection pratique, politique; nous ne le regardons pas comme entraînant

aucun danger pour la société. Nous ne le jugeons pas nécessaire, je le

répète; mais si la Chambre croyait devoir l'adopter, le gouvernement y

donnerait son adhésion. (_Mouvements divers._)

M. BRICQUEVILLE, _de sa place_.--Je demande à M. le ministre s'il

regardait la rédaction des lois qui établissaient les cours prévôtales

comme utile à la liberté. (_Rumeur au centre._)

_M. le président_.--La parole est à M. Mauguin.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je demande à répondre un

mot.

Je ne crois pas devoir de réponse a l'interpellation de l'honorable

membre, qui n'a aucun droit de me l'adresser; cependant je lui dirai que

je n'étais membre d'aucune Chambre à l'époque de la loi sur les cours

prévôtales, et que j'ai été complétement étranger à cette loi, comme a

beaucoup d'autres au sujet desquelles on s'est plu à prononcer mon

nom.--Mais, encore une fois, dans l'interêt de la liberté et du respect

du lois du pays, je ne crois pas devoir de plus ample réponse.

(_Approbation aux centres._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 102 / 119 题