LXXI

--Chambre des députés.--Séance du 29 mai 1835.--

Dans la discussion du budget du ministère de l'instruction publique pour

l'exercice 1836, plusieurs députés, entre autres MM. de Tracy, Eusèbe

Salverte, Auguis, demandèrent de nombreuses et importantes réformes dans

le système des études et le régime de l'Université, surtout en ce qui

concernait les études classiques littéraires et les études

scientifiques. Je leur répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, s'il pouvait

exister quelques craintes sérieuses sur l'avenir de l'instruction

publique en France et sur les progrès auxquels elle est destinée, la

discussion qui s'est élevée aujourd'hui suffirait, je crois, pour les

dissiper. Je ne sache rien de plus remarquable, au milieu des travaux de

la Chambre, à la fin de sa session, après toutes les fatigues qu'elle a

supportées, que cette attention presque subite, inattendue et si

sérieuse, si forte, qui s'est attachée au budget du département dont

j'ai l'honneur d'être chargé. Il y a, messieurs, dans une telle

disposition des esprits, un gage de progrès, une certitude d'avenir

infiniment plus sûre que tous les essais auxquels on pourrait vouloir se

livrer.

La Chambre n'attend pas de moi, je l'espère, que j'entre profondément,

et comme elles le méritent, dans l'examen de toutes les questions qui

ont été soulevées dans ce débat. Les honorables préopinants en ont fait

ressortir avec éclat l'élévation et l'importance. Je partage à cet égard

leur conviction, et c'est parce que je la partage que je ne crois pas

que de telles questions puissent être traitées en passant; non,

messieurs, que je désapprouve le moins du monde, non que je regrette

cette habitude de soulever ainsi, à l'occasion du budget, les questions

générales auxquelles il peut donner lieu: c'est le droit de la Chambre,

et c'est le moyen d'introduire dans nos institutions publiques de

grandes améliorations. Mais le gouvernement, mis ainsi sur la voie,

averti, provoqué par de telles interpellations, de telles digressions,

passez-moi le mot, le gouvernement ne peut cependant pas s'y laisser

aller complétement; il est obligé, l'opposition me permettra ce langage,

de traiter toutes choses plus sérieusement, plus profondément, avec des

idées plus arrêtées et plus pratiques que ne fait l'opposition. Je me

garderai donc d'entrer aujourd'hui aussi avant que je le voudrais, et

qu'il faudrait le faire, dans les questions dont on vous a occupés;

elles ont droit à un examen plus spécial et plus réfléchi.

Savez-vous, messieurs, pourquoi la loi sur l'instruction primaire a,

j'oserai le dire, si bien réussi? C'est parce que la question a été

prise à part, isolément, considérée sous toutes ses faces, approfondie

par l'opposition comme par l'administration. C'est dans ce long,

laborieux et patient examen que réside la principale et véritable cause

du succès de nos institutions naissantes en fait d'instruction primaire.

Je supplie donc la Chambre de procéder, dans toutes les branches de

l'instruction publique, comme elle a procédé dans celle-là; je supplie

la Chambre de ne pas apporter, dans l'examen des autres parties de mon

département, plus d'impatience, plus de précipitation, et passez-moi

l'expression, plus de légèreté: c'est la condition sine qua non du

succès.

L'occasion, messieurs, l'occasion naturelle, légitime, de traiter à fond

les grandes questions que les honorables préopinants ont soulevées, se

présentera lorsque la loi sur l'instruction secondaire sera mise sous

les yeux de la Chambre. Et ici, je ne puis m'empêcher de protester de

toutes mes forces contre cette accusation de négligence, de lenteur, qui

a été plusieurs fois renouvelée à cette tribune au sujet de cette loi.

J'ai déjà eu l'honneur de rappeler une ou deux fois à la Chambre un fait

général qu'elle me permettra de lui rappeler encore. Savez-vous combien

de grandes lois, de lois fondamentales et politiques vous aurez faites

en quatre ans? Vingt-cinq grandes lois, messieurs, vingt-cinq lois

d'institutions! Si la Chambre en avait besoin, je mettrais l'état sous

ses yeux, et la Chambre, et tous les hommes sensés en dehors de la

Chambre seraient, permettez-moi de le dire, effrayés qu'en quatre ans on

ait enfanté ainsi vingt-cinq grandes lois, et qu'on ait résolu, que du

moins on ait cru avoir résolu toutes les questions qui s'y rattachent.

Non, messieurs, pour se faire bien, pour se faire durablement, les

choses ne se font pas si vite. Il faut, messieurs, il faut absolument

nous guérir du mal de l'impatience: c'est le plus grand mal peut-être

qui nous reste des quarante années que nous avons traversées; nous avons

vu commencer et finir tant de choses, nous les avons vu faire si vite,

nous les avons vu défaire si vite que nous nous laissons aller à

toujours procéder de la sorte. Messieurs, on détruit ainsi, on ne

construit pas. Quand on veut construire, quand on veut fonder quelque

chose, il faut y mettre le temps de l'étude et de la réflexion. Cela est

indispensable pour les Chambres comme pour les individus, pour

l'opposition comme pour l'administration.

Je ne pense donc pas qu'il y ait ni lenteur, ni négligence dans le

retard apporté à la présentation de la loi sur l'instruction secondaire.

Pour mon compte, messieurs, je m'en accuse formellement, c'est à

dessein, c'est bien volontairement que je n'ai pas demandé que cette loi

vous fût présentée plutôt. Je ne l'ai pas demandé par une raison, la

première de toutes, à mes yeux, c'est que les questions qui se

rattachent à cette loi ne sont pas, pour moi-même, suffisamment

résolues; c'est que je ne suis suffisamment éclairé ni sur tous les

faits, ni sur la solution convenable de toutes les difficultés. Je

respecte trop la Chambre pour me permettre jamais d'apporter ici des

articles de loi et des idées de la bonté desquels je ne me croirais pas

sûr. (_Très-bien! très-bien!_)

A part cette raison, messieurs, il en est une autre d'un grand poids.

Vous avez fait la loi sur l'instruction primaire, et dans cette loi vous

avez établi, sous le nom d'écoles primaires supérieures, un système

d'écoles qui touchent de très-près à l'instruction secondaire, d'écoles

destinées à combler quelques-unes des lacunes, à corriger quelques vices

de notre instruction secondaire. Il fallait voir ces dispositions à

l'épreuve; il fallait étudier ces écoles primaires supérieures, il

fallait se rendre compte de leur organisation et de leurs effets.

Je n'ai pas cru possible d'apporter une loi sur l'instruction secondaire

avant que nos instituions d'instruction primaire, et particulièrement

les écoles primaires supérieures, eussent été réellement organisées et

en vigueur: c'est ma seconde raison de retard.

Il y en a encore une troisième. Ne croyez pas, messieurs, que vous

soyez, en matière d'instruction secondaire, comme vous étiez en matière

d'instruction primaire; vous n'avez pas ici tout à créer; vous ne

manquez pas d'écoles secondaires; vous avez un système d'instruction

secondaire complet, régulier, auquel on peut objecter beaucoup, auquel

on peut trouver beaucoup de défauts, beaucoup de lacunes, mais enfin qui

a la première de toutes les qualités, c'est de vivre depuis longtemps,

d'avoir été éprouvé par l'expérience, d'être beaucoup plus adapté qu'on

ne le croit aux besoins de notre société. On parle toujours, messieurs,

comme si notre société datait d'hier, comme s'il n'y avait, dans cette

société, que des besoins nouveaux, auxquels les anciennes institutions

ne répondent plus. Ne croyez pas cela, messieurs; notre société

renouvelée est pourtant ancienne: indépendamment des besoins nouveaux

qui se sont développés dans son sein, indépendamment des grandes

modifications qu'elle a subies, ses moeurs sont anciennes, ses croyances

sont anciennes. Une grande partie des institutions qu'elle a possédées,

sous lesquelles elle a grandi et prospéré, une grande partie de ces

institutions lui sont encore utiles, indispensables.

Lorsque nous entrerons dans l'examen de notre système d'instruction

secondaire, quand nous verrons comment nos écoles sa sont formées,

comment notre société s'est formée au sein de nos écoles, vous verrez

alors, messieurs, que ces écoles ne nous sont pas si étrangères qu'on le

disait tout à l'heure à cette tribune; vous verrez-qu'il n'y a pas,

entre ces écoles et nos besoins, tant de dissidence et d'incohérence;

sans doute, il y a beaucoup à changer, beaucoup à améliorer, mais le

système n'est pas à répudier tout entier; il est, en général, au

contraire, bon, national, et il peut admettre dans son large sein toutes

les modifications, toutes les améliorations que réclament les besoins

nouveaux, en les rattachant toujours aux principes qui ont fait

jusqu'ici sa force et son éclat.

Messieurs, l'honorable préopinant qui descend de cette tribune a répondu

à l'une des principales objections dirigées contre notre système

d'instruction secondaire; il y a répondu comme je me proposais de le

faire, et avec une telle force que je ne crois pas avoir besoin d'y

revenir. Il vous a dit, et je crois prouvé, que ce qui importe le plus

en matière d'instruction, c'est de bien apprendre une chose, de former

des esprits clairs, précis, vigoureux, capables de s'appliquer ensuite à

toutes les études qui conviennent à l'intelligence humaine. Ainsi se

forme l'élite de la jeunesse dans nos collèges; voilà quel est le

résultat de notre système d'éducation; il y a plus de valeur réelle dans

ces simples et fortes études que dans l'infinie variété de ces

connaissances à la fois légères et indigestes dont on voudrait nourrir,

ou plutôt fatiguer nos enfants.

Messieurs, quand nous discuterons, l'année prochaine, la loi des écoles

secondaires, vous verrez que cette étude forte, approfondie, dont il

faut faire la principale étude des enfants appelés à recevoir une

éducation savante, c'est l'étude des langues anciennes; car je ne ferai

pas la concession dont a parlé l'honorable préopinant, je ne permettrai

pas qu'on substitue l'étude de l'anglais ou de l'allemand à l'étude du

grec ou du latin. J'estime beaucoup les langues, les littératures

anglaise et allemande; mais avez-vous oublié, messieurs, ce que c'est

que la langue et la littérature grecque et latine? C'est la langue,

c'est la littérature de la civilisation; c'est par elles que la

civilisation est née dans notre Europe; vous-même, peuple moderne, c'est

par ces études que vous êtes entrés en communication avec la

civilisation antique, et en possession de son héritage; et aujourd'hui,

par je ne sais quelle nouvelle invasion de barbares, vous voudriez

abandonner ces études, ces langues que les barbares seuls ont détruites

aux IVe et Ve siècles!

Ne vous y trompez pas, messieurs; Dieu me garde de médire jamais des

sciences et de les proscrire; quelle que soit la part qu'elles occupent

déjà aujourd'hui dans nos études, elles doivent de jour en jour en

occuper une plus grande encore; mais si elles devaient jamais faire tort

aux lettres, si elles venaient à resserrer le domaine de ces lettres

grecques et latines qui ont enfanté la civilisation et l'esprit moderne,

ce serait la ruine de l'instruction publique; ce serait le plus grand

affaiblissement, le plus grand abaissement, la plus grande dégradation

de l'intelligence humaine, qui se soient encore vus dans le monde.

(_Très-bien! très-bien!_)

Messieurs, pour vous indisposer, passez-moi l'expression, contre le grec

et le latin, on vous a cité des exemples de folie qui se sont introduits

dans quelques esprits à la suite du grec et du latin, et par l'étude

trop exclusive, par la préoccupation ignorante des noms et des souvenirs

de l'antiquité. Je n'aime pas les récriminations, c'est un pauvre moyen

de raisonnement; mais, en vérité, je ne serais pas embarrassé de citer

des exemples tout aussi frappants et tout aussi peu concluants contre

les sciences; je pourrais vous parler de mathématiciens, de chimistes,

de physiciens, qui ont dit de grandes absurdités, de grandes folies

puisées aussi dans le mauvais emploi des études scientifiques. L'esprit

peut se corrompre à toutes les écoles, et les sciences exactes ou

naturelles ne le préservent pas plus que les lettres de tout funeste ou

ridicule égarement.

Croyez-vous, messieurs, que nous en tirons cette conclusion qu'il faut

affaiblir, resserrer l'étude des sciences exactes ou naturelles? Non,

messieurs, nous voulons protéger en même temps les sciences et les

lettres; nous voulons que toutes les études soient réunies et mariées

dans une belle harmonie; nous voulons que toutes les facultés de

l'intelligence humaine, toutes les carrières de la vie sociale reçoivent

dans nos écoles pleine et suffisante satisfaction.

Je reconnais tout le premier qu'il y a des vices réels, considérables,

dans l'état actuel de notre système d'instruction secondaire: conçus au

milieu d'une société où il n'y avait guère d'autres professions appelées

à étudier que les professions littéraires ou presque littéraires, nos

établissements d'instruction publique offrent, il est vrai, des lacunes;

ils sont trop exclusivement classiques pour tout le monde; l'éducation

secondaire est trop pareille pour tout le monde; il faut, j'en conviens,

des établissements d'une autre sorte, où des classes diverses de la

société puissent trouver un aliment intellectuel qui convienne à leur

vie, à leur destinée.

C'est là ce que nous avons fait, ou plutôt, pour ne pas employer des

expressions ambitieuses, c'est là ce que nous avons commencé dans la loi

sur l'instruction primaire; c'est ce que nous avons commencé quand nous

ayons créé des écoles primaires supérieures.

Elles ont précisément pour objet, soit dans leur principe, soit dans

leur développement, de satisfaire à ces besoins nouveaux de notre

société; elles ont pour objet de donner ces connaissances scientifiques

usuelles, nécessaires à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, à ces

importantes et nombreuses professions pour lesquelles les études

classiques ne sont pas nécessaires. Oui, et je me félicite de l'avoir

entendu proclamer à cette tribune, sur tous les bancs de cette Chambre,

sans aucune acception d'opinion politique, ou de parti, oui, c'est un

mal, un grand mal, que cette manie, partout répandue dans toutes les

classes de notre société, de venir pêle-mêle, et à tout hasard,

s'abreuver aux sources savantes. Sans doute, cela n'est pas bon pour

tout le monde; cela forme beaucoup d'esprits inquiets, malades, beaucoup

d'existences vides et agitées qui pèsent sur la société, pour retomber

douloureusement sur elles-même. Sans doute il faut que notre système

d'éducation secondaire porte à ce mal un remède efficace; mais ne croyez

pas que le grec et le latin périssent dans cette réforme. Le nombre de

leurs élèves sera plus restreint, d'accord, mais en même temps il faudra

que ces études deviennent plus fortes, plus longues; elles seront plus

difficiles et plus chères, je le veux; mais, à Dieu ne plaise, qu'elles

faiblissent jamais! à Dieu ne plaise que nous voyions jamais tarir ou

seulement baisser cette source abondante de civilisation et de gloire!

(_Très-bien! très-bien!_)

Je m'arrête, messieurs; je ne voulais que repousser d'une manière

générale les reproches, à mon avis, un peu vagues et un peu légers

adressés à notre système d'instruction secondaire. Le jour où la loi, ce

qui aura lieu, j'ose l'espérer, à la prochaine session, le jour où la

loi sera mise en discussion devant cette Chambre, toutes les objections

seront reproduites, toutes les réponses seront faites, tous les systèmes

seront examinés. Quant à présent, je crois avoir pleinement établi que

notre système d'éducation secondaire n'est pas, tant s'en faut, étranger

à la France actuelle, à ses besoins, à ses intérêts, et qu'il a droit à

plus d'estime et d'égard.

Des objections ont été faites contre tel ou tel chapitre de mon budget,

contre telle ou telle partie de nos institutions d'instruction publique;

je demanderai à la Chambre la permission d'ajourner mes réponses

jusqu'au moment où ces chapitres seront mis en discussion. Je ne

pourrais faire en ce moment que des réponses très-insuffisantes, comme

m'ont paru l'être la plupart des objections qui nous ont été adressées.

Ce discours est suivi de nombreuses marques d'adhésion de toutes les

parties de la Chambre.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 97 / 119 题