M. COMTE.--Je demande la parole.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--J'ouvre le livre à

l'endroit même où me l'a remis l'honorable orateur. Je ne cherche pas un

autre passage, et je prie la Chambre de me permettre de lui lire, avec

un peu de suite et dans son développement, ce dont on ne lui a lu que

quelques phrases. Je suis, je le répète, embarrassé, car c'est une

discussion purement philosophique et non politique..... (_Interruption à

gauche._) A mon tour, je demanderai le silence. Je demande la permission

de dire dans quel sens j'entendais et j'expliquais alors l'opinion

contenue dans ce livre.

Je disais que je croyais reconnaître trois axiomes; la souveraineté du

peuple; point d'aristocratie, point de priviléges, etc.

Maintenant je lis:

«Mon dessein n'est point de discuter philosophiquement ces axiomes; ils

contiennent, dans leur vaste sein, toutes les questions qui n'ont cessé

d'agiter l'homme et le monde; questions qui ne se laissent pas toucher

en passant. Je veux seulement savoir quel est le vrai sens qu'attache à

ces maximes générales le public qui les professe, ou même y croit sans

les professer. Je veux, en effet, rechercher si elles ne recèlent que

l'anarchie, n'offrent aucune prise à l'autorité, ne renferment pas enfin

le germe méconnu de quelque profession de foi, de quelque symbole

politique, propre à devenir le drapeau d'une société qui veut être

régulière, et la doctrine avouée d'un pouvoir qui veut être fort.»

La Chambre voit que l'intention de ce passage était précisément de

rechercher ce qu'il y avait de vrai dans ces maximes, et comment elles

pouvaient être le drapeau d'une société qui veut être régulière, et la

doctrine avouée d'un pouvoir qui veut être fort. Voici comment,

messieurs, et dans quel sens je les ai entendues, et je crois qu'elles

doivent être entendues.

«Et d'abord, qu'entendent aujourd'hui par la souveraineté du peuple ceux

qui s'en portent les défenseurs? Est-ce l'exercice constant et direct du

pouvoir par la totalité des citoyens? Les plus chauds partisans du

principe n'y ont jamais songé; ils ont déclaré le peuple incapable

d'exercer par lui-même le pouvoir, et lui ont réservé seulement le droit

de le déléguer, c'est-à-dire d'y renoncer, sauf à le reprendre pour le

déléguer à d'autres. J'entre dans cette hypothèse. Qu'entend-on par

cette délégation du pouvoir? Est-ce l'élection universelle de tous les

pouvoirs, et, dans chaque élection, le suffrage universel? En fait, à

coup sûr, personne n'y pense; en droit, cette transformation de la

souveraineté du peuple ne fait que la rendre plus absurde encore. Elle

la fonde sur ce principe que nul n'est tenu d'obéir au pouvoir qu'il n'a

pas choisi, aux lois qu'il n'a pas consenties. Que devient alors la

minorité? Non-seulement elle n'a pas choisi le pouvoir qui a été élu,

elle n'a pas consenti les lois qui ont été faites, mais elle a élu un

autre pouvoir, elle a voulu d'autres lois. De quel droit la majorité lui

imposera-t-elle l'obéissance? Du droit de la force? Mais la force n'est

jamais un droit. Dira-t-on que la minorité peut se retirer? Mais alors

il n'y a plus de peuples; car les majorités et les minorités variant

sans cesse, si à chaque occasion la minorité se retire, bientôt la

société ne sera plus. Il faut donc que la minorité reste et se soumette.

Voilà donc la souveraineté du peuple encore une fois transformée; elle

n'est plus que la souveraineté de la majorité. Que devient-elle sous

cette nouvelle forme? La minorité est-elle, en effet, dévouée en esclave

à la majorité? Ou bien serait-ce que la majorité a toujours raison, sait

parfaitement et ne veut jamais que le bien? Il faut choisir, il faut

affirmer ou que la majorité a droit sur la minorité, ou qu'elle est

infaillible. L'iniquité est d'une part, l'absurdité de l'autre.

Évidemment ce n'est point là ce que pensent, ce que veulent les hommes

mêmes qui attachent au dogme de la souveraineté du peuple le principe et

le salut de la liberté.

«Que pensent-ils donc et que veulent-ils? Quel sens a pour eux ce dogme

prétendu qui ne passe de transformation en transformation que pour

apparaître toujours plus faux et plus impraticable? Ils le professent

cependant, ou, s'ils n'osent, ils l'invoquent au fond du coeur, et en

déduisent toute leur politique.

«Voici le fait. Pendant bien des siècles, le gouvernement des nations

modernes n'a eu pour principe et pour règle que des intérêts privés. Le

grand nombre était non-seulement gouverné, mais possédé par le plus

petit nombre qui, seul maître de la force, s'attribuait aussi tout le

droit. Par degrés, la force s'est répandue hors de l'étroite enceinte où

elle résidait; la sphère des richesses, des lumières, de toutes les

supériorités réelles s'est élargie. Le droit du petit nombre a été dès

lors mis en question, et comme un droit ne peut-être attaqué que par un

droit, c'est dans le grand nombre qu'on en a cherché un pour battre en

ruine celui du petit nombre. Ainsi est née la théorie de la souveraineté

du peuple; elle a été le prétexte rationnel d'une nécessité pratique, un

point de ralliement offert aux forces matérielles par suite du

déplacement des forces morales, et pour terminer, au nom d'une idée, une

question de pouvoir déjà résolue dans le fait. C'est une expression

simple, active, provoquante, un cri de guerre, le signal de quelque

grande métamorphose sociale, une théorie de circonstance et de

transition.»

_Au centre_.--Très-bien! très-bien!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je continuerai la lecture

si la Chambre le désire.

_Au centre_.--Oui, oui, lisez!

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je demande à la Chambre la

permission de lui lire une seule phrase dans laquelle je résume mon

opinion sur le sens raisonnable que j'attache à la souveraineté du

peuple.

_Voix nombreuses_.--Oui! continuez!

_M. le ministre de l'instruction publique, lisant_.--«Que la révolution

soit finie, et sa victoire assurée, on parlera encore de la souveraineté

du peuple; mais par là on désignera et on réclamera simplement le

gouvernement des intérêts généraux, par opposition au gouvernement de

tels ou tels intérêts prives. C'est, en effet, tout ce qu'entendent par

ces mots les hommes mêmes qui se croient le plus fermement attachés à la

théorie. Pressez-les de la ramener à des termes précis, de l'adopter

dans sa rigueur; ils céderont de poste en poste, ils se perdront en

explications, en palliatifs, en détours; et cette prétendue souveraineté

du peuple, si terrible par les souvenirs de guerre qui s'attachent à son

nom, se réduira, dans leurs propres mains, à n'être plus que la

domination sûre et régulière des intérêts dominants en effet dans le

nouvel ordre social.»

_Aux centres_.--Très-bien! très-bien! nous n'avons pas d'autres

doctrines, nous n'avons pas d'autres principes.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--La Chambre me permettra de

n'ajouter aucune conclusion à ce que je viens de dire; ce que je pensais

alors, je le pense aujourd'hui, et je crois que c'est sur la

souveraineté nationale ainsi entendue que repose notre gouvernement.

De nombreux applaudissements succèdent à ce discours.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 81 / 119 题