M. CHARAMAULE.--Je demande la parole.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Que la Chambre ne s'en

alarme pas; je ne la retiendrai pas longtemps, et je n'y porterai ni

passion ni amertume. Il est vrai, messieurs, plusieurs d'entre nous, et

moi en particulier, puisqu'on me fait l'honneur de me désigner, nous

avons pris quelque temps part à la politique, nous avons rempli des

fonctions publiques sous la Restauration. Je ne pense pas que ce soit à

ce simple fait que le reproche s'adresse; je ne pense pas qu'on veuille

renouveler ici ce principe de l'émigration, qui condamnait à la nullité

des citoyens durant de longues années pendant lesquelles cependant le

pays avait un gouvernement régulier qu'il reconnaissait et auquel il

obéissait. C'est sans doute au caractère de notre conduite, de notre

politique, de notre influence sous la Restauration que le reproche

s'adresse.

Eh bien! messieurs, vous avez entendu avant-hier un honorable et

très-éloquent orateur, dont je regrette en ce moment l'absence, vous

l'avez entendu dire que, pendant les quinze années de la Restauration,

c'était son parti, ses amis, qui avaient constamment pris en main la

cause des libertés publiques, qui avaient défendu la France contre les

violences, contre l'esprit de réaction et de persécution, qui avaient

sans cesse réclamé, pour elle, les institutions que lui promettait la

Charte.

En vérité, messieurs, je regrette, je le répète, que l'honorable orateur

ne soit pas ici présent; mais ses paroles n'étaient-elles pas, je vous

le demande, un démenti à tous vos souvenirs, à tout ce que vous avez

entendu pendant ces quinze années dont on vous entretient? Qu'avons-nous

fait, messieurs, à cette époque? Nous avons, mes amis et moi, puisqu'on

m'oblige à me mettre en cause, nous avons sincèrement et constamment

travaillé, pendant que nous prenions part de près ou de loin au

gouvernement, sincèrement travaillé à fonder en France la monarchie

constitutionnelle, à réaliser la Charte, à introduire dans le

gouvernement la vérité et la sincérité.

Il m'est aisé de rappeler ici quelques faits qui ne laisseraient pas,

s'il en était besoin, le moindre doute à la Chambre.

A quelle époque appartiennent les lois qui nous sont restées de ces

quinze ans, et qui ont, non pas accompli, mais commencé en France le

système du gouvernement représentatif et de la monarchie

constitutionnelle? A quelle époque appartient cette loi des élections

qui a fondé l'élection directe et qu'on se crut obligé d'attaquer et

d'abolir quand on voulut attaquer la France nouvelle? A quelle époque

appartient cette loi du recrutement qui a établi le principe de

l'égalité dans l'acte le plus général de la vie civile? A quelle époque

appartiennent ces lois qui ont réalisé la liberté de la presse, attribué

les délits de la presse au jury, et fait sortir cette législation de

l'ornière dans laquelle elle s'était jusque-là traînée, réclamant

toujours la liberté et toujours incapable de la fonder effectivement? Je

pourrais citer d'autres lois; je cite celles-là, parce qu'elles sont

restées, parce qu'elles sont devenues le fondement de notre droit

constitutionnel. A quelle époque, je le demande, appartiennent ces lois?

A l'époque où mes amis et moi nous exercions quelque influence, bien

incomplète et bien souvent contestée, dans les conseils du gouvernement.

Certes, messieurs, je puis le dire, cette influence n'a pas été vaine,

stérile; elle a produit les lois dont je vous ai parlé.

Elle avait aussi d'autres conséquences. Quoi? On prétend nous faire

oublier, quand on parle de persécutions, de réactions, de violences, que

c'étaient mes amis et moi qui nous élevions incessamment contre l'esprit

violent, réacteur, persécuteur de la majorité de la Chambre de 1815! On

prétend faire oublier que c'est pour échapper à cet esprit que mes amis

et moi nous avons provoqué, amené l'ordonnance du 5 septembre qui a

arraché la France à la tyrannie et aux périls dont cette majorité la

menaçait!... (_Très-bien! très-bien!_) En vérité, je suis honteux de

rappeler ces faits, d'être obligé de les rappeler; ils sont si simples

et si notoires que c'est une sorte de honte, je le répète, d'être obligé

de les rappeler. A cette époque, notre éloge, à raison de ces faits, de

cette conduite, retentissait dans la bouche des partis qui aujourd'hui

nous attaquent. Je dis des partis, je devrais dire du parti: un seul, un

seul parti était alors contre nous. C'est celui qui hier s'attribuait le

mérite de la douceur, de la clémence, de la libéralité; ce parti seul

nous attaquait alors... (_Très-bien! très-bien!_)

Et qu'a-t-il fait, je vous le demande, ce parti, quand il est arrivé au

pouvoir, quand nos efforts constants pour prévenir le retour de l'ancien

régime, pour maintenir les classes nouvellement élevées à la vie

politique dans les droits que la Révolution avait conquis, pour réaliser

nos institutions constitutionnelles, quand ces efforts, au bout de

quelques années, ont été forcés de céder aux intrigues qui s'agitaient,

qu'a-t-il fait, ce parti, quand il a eu le pouvoir dans les mains à son

tour?

Je ne veux point suivre des exemples que je désapprouve; je ne veux

envenimer aucune passion, mais permettez-moi de citer quelques lois,

quelques mesures qui appartiennent à l'époque et au parti que l'on a

vantés.

Savez-vous quelles sont les lois qu'il a proposées, qu'il a fait voter

en partie? C'est la loi sur le sacrilége, c'est la loi sur le droit

d'aînesse, la loi sur l'indemnité des émigrés; c'est la loi qu'on

appelait la loi de clémence et d'amour, la loi sur la presse.

Je pourrais en citer une foule d'autres. Et si des lois, je passe aux

mesures politiques, que dirais-je de la guerre d'Espagne, de cette

guerre qui a relevé la tyrannie dans un pays où, avec une protection

bienveillante, sincère, active, pour les premiers essais du gouvernement

constitutionnel, peut-être il eût été possible de prévenir les maux qui

ont pesé sur lui depuis ce jour? (_Très-bien!_) On vous demandait hier

si nous, nous interviendrions en Espagne pour y protéger nos principes,

comme la Restauration y était allée pour protéger les principes de

l'absolutisme. Messieurs, je ne sais pas ce que nous ferions, ni quel

parti prendrait le gouvernement du Roi si la nécessité devenait

impérieuse; mais je sais que jusqu'ici nous n'avons pas eu besoin

d'intervenir matériellement en Espagne pour y faire triompher nos

principes; je sais qu'il a suffi, à la mort du roi d'Espagne, de dire

que nous reconnaissions l'héritière de son trône, et que la France lui

prêterait son appui moral. Je sais, dis-je, qu'il a suffi de cette

déclaration pour faire commencer en Espagne le régime constitutionnel et

prêter force au gouvernement d'une femme et d'un enfant, et que sans

intervenir matériellement pour aller faire triompher un principe au delà

des Pyrénées, nous avons fait jusqu'ici triompher nos principes sans

qu'il en ait coûté à la France ni un homme, ni un écu. (_Voix

nombreuses_: très-bien! bravo!)

Je ne pousserai pas plus loin cette comparaison, messieurs; il me serait

aisé de la rendre amère, sanglante; il me serait aisé de jeter à la tête

de l'orateur des noms, des souvenirs qui feraient rentrer bien avant ces

mots de clémence et de générosité qui sont sortis de sa bouche. Il me

serait aisé de lui dire que pas un caporal n'a pu trouver grâce à cette

triste époque. (_Vive sensation._)

Je ne veux pas m'arrêter à ces souvenirs; je me hâte de dire que, même à

cette époque, parmi les hommes qui soutenaient le gouvernement auquel

nous étions, mes amis et moi, complétement étrangers et adversaires,

soit dans les Chambres, soit au dehors, même parmi les hommes qui le

soutenaient il y en avait qui adoptaient sincèrement la monarchie

constitutionnelle, qui voulaient son maintien, qui croyaient qu'il

fallait passer de telles fautes au gouvernement et le soutenir, même à

ce prix.

Je dis cela, messieurs, parce que je ne veux blesser aucun bon esprit et

aucune conscience, parce que je veux que, même parmi les hommes avec

lesquels nous n'avions alors aucun rapport et que nous combattions, on

sache que cet esprit de haine et d'hostilité dont on leur parle n'a

jamais existé de notre part. Je veux qu'ils sachent que nous, les

défenseurs obstinés de la monarchie constitutionnelle, nous voulons lui

rallier tous les hommes qui, à quelque époque que ce soit, à travers des

fautes que nous avons combattues, ont cependant accepté cette forme de

gouvernement, convaincus, par expérience, que c'est la seule qui

convienne à la France.

Et la conciliation dans notre bouche, messieurs, n'est pas un vain mot,

une figure de rhétorique, une arme de circonstance; nous avons

véritablement l'esprit de la monarchie constitutionnelle; nous voulons

rallier, autour du trône que la révolution de Juillet a fondé, tous les

hommes qui, à quelque époque que ce soit, de quelque manière que ce

soit, ont fait acte d'adhésion à la monarchie constitutionnelle, la

regardent comme le seul gouvernement qui convienne à la France, et lui

rendront les armes quand elle leur montrera qu'elle ne porte point

d'armes contre eux. (_Très-bien! très-bien!_)

Messieurs, en 1789, ce que voulait la France, tout le monde en convient,

c'est la monarchie constitutionnelle. C'était là tout ce que les partis

proclamaient, c'était le voeu universel de six millions d'électeurs.

Eh bien! quels sont les ennemis, les dangers qu'a rencontrés la

monarchie constitutionnelle depuis qu'elle a essayé de s'élever en

France? D'abord des hommes de l'ancien régime, des partisans de

l'absolutisme sous une forme quelconque, ensuite ceux qui voulaient

autre chose, les partisans de la république et de l'anarchie, et puis

permettez-moi d'ajouter, une troisième classe d'ennemis qui n'était pas

la moindre, celle des hommes qui, en voulant sincèrement la monarchie

constitutionnelle, n'en savaient pas les conditions, ne savaient pas

comment on fonde les gouvernements réguliers, à quel prix il faut

acheter l'ordre social, quelles limites il faut apporter aux libertés

individuelles, comment les pouvoirs peuvent se constituer et s'exercer,

en un mot quelles sont les conditions régulières et durables du système

représentatif. Beaucoup d'hommes généreux, sincères, qui voulaient ce

système, étaient pleins d'illusions, d'erreurs, de chimères; ils ont

beaucoup nui à la cause qu'ils voulaient servir; ils se sont bien

souvent laissé entraîner par des idées anarchiques, par les partisans de

la république. Et c'est là ce que je disais l'autre jour quand je

parlais des erreurs de 1791. Ne croyez pas, messieurs, que j'ai voulu,

que je veuille ici accuser les personnes; non, messieurs, je sais que

parmi les amis, parmi les admirateurs de la constitution de 91, il y

avait une foule d'amis sincères de la monarchie constitutionnelle; mais

je le répète, ils n'en savaient pas les conditions; il n'y avait dans

cette constitution, dans les idées qui l'avaient enfantée, que désordre

et anarchie; c'est dans ce sens que je les ai accusés. Je n'ai entendu

imputer à personne ni mauvaises passions, ni mauvaises intentions; j'ai

parlé d'erreurs, d'erreurs fatales qui avaient beaucoup nui à cette

grande et belle cause de la monarchie constitutionnelle qui, depuis

1789, a été la pensée nationale. Voilà ce que j'ai voulu dire, je le

maintiens aujourd'hui. Je maintiens-que si, sous la Restauration, nous

avons rendu quelques services à la liberté et au régime constitutionnel,

c'est parce que nous avons constamment travaillé à substituer, à ces

doctrines anarchiques et subversives de tout gouvernement régulier, les

véritables doctrines de la liberté, les véritables idées pratiques des

gouvernements réguliers. Voilà le principal service, permettez-moi de le

dire, que nous ayons rendu à la monarchie constitutionnelle. Peut-être

avons-nous eu ainsi l'honneur de lui faire faire un pas; peut-être

avons-nous contribué à ce que, au moment où la monarchie qui s'appelait

seule légitime est tombée, le pays ait compris les conditions d'un

gouvernement régulier et ne soit pas rentré dans les voies déplorables

dans lesquelles il s'était perdu en 1791: messieurs, c'est l'expérience,

l'expérience acquise par de longues révolutions, et éclairée, fécondée

par les quinze années paisibles de la Restauration, par les discussions

de cette époque, c'est cette expérience qui a mis la France en état de

soutenir, en 1830, ces grandes épreuves. La différence qu'il y a

aujourd'hui entre la France de 1830 et la France de 1789, c'est que la

France de 1830 est expérimentée et prudente; c'est qu'elle veut ce que

voulait la France de 1789, la monarchie constitutionnelle, rien de plus,

rien de moins; mais qu'elle le veut avec lumière, avec sagesse, avec

expérience, et qu'elle en sait les conditions. Voilà la différence qui

caractérise les deux époques; et cette différence, permettez-moi de le

dire, peut-être mes amis et moi n'y sommes-nous pas complètement

étrangers. (_Marques d'assentiment._)

Je ne prolongerai pas cette discussion, messieurs; j'ai voulu uniquement

caractériser ce que nous avons constamment entendu et fait, mes amis et

moi, sous la Restauration. Soit que nous prissions une part plus ou

moins active au gouvernement, soit que nous fussions dans l'opposition,

nous avons constamment professé les mêmes principes, nous avons marché

dans les mêmes voies. Nous le faisons encore aujourd'hui, messieurs;

nous nous trouvons dans une situation analogue: nous avons également à

lutter contre les hommes qui voudraient le retour de l'ancien régime et

de l'absolutisme, contre ceux qui veulent la république et les hasards

de nouvelles expériences, et contre ceux, aujourd'hui en moindre nombre

qu'en 1791, et dont le crédit est bien plus faible, mais encore

influents, qui méconnaissent les conditions de l'ordre social, d'un

gouvernement régulier, de la monarchie constitutionnelle.

Oui, messieurs, nous luttons encore contre ces mêmes dangers, contre ces

mêmes adversaires, et nous recherchons, nous poursuivons ce que nous

avons cherché et poursuivi sous la Restauration, ce que la France, ce

que le parti national, le parti que nous appelons aujourd'hui le

juste-milieu et qui n'est autre que la majorité nationale, a voulu

constamment, ce qu'elle voulait en 1789, ce qu'elle veut aujourd'hui, ce

qu'elle obtiendra, comme elle a déjà commencé à l'obtenir, si elle

persévère fermement dans le même but, dans la même unité, si elle sait

se conduire comme elle l'a déjà fait, si elle ne s'inquiète d'aucune

clameur, et s'occupe uniquement de rallier à elle tous les hommes qui

veulent la monarchie constitutionnelle et comprennent ce qu'il faut

faire pour la conserver. (_Marques prolongées d'assentiment._)

M. Charamaule (député de l'Hérault) vint lire à la tribune, en les

attaquant comme hostiles aux principes de 1789 et de la monarchie de

1830, quelques passages de l'ouvrage que j'avais publié en 1821, sous ce

titre: _Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de

la France_; je lui répondis en rétablissant, dans leur intégrité, les

passages cités et en maintenant que les idées qu'ils exprimaient étaient

pleinement vraies, et en parfaite harmonie avec le vrai et légitime but

des événements de 1789 et de 1830.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je prie l'honorable

orateur de me permettre lui-même de dire un mot.

Je n'ai aucune objection à faire à ce qu'il continue la lecture et les

réflexions dont il veut bien l'accompagner.

Je dois seulement dire à la Chambre qu'elle n'entend pas sans doute que

je convertisse cette enceinte en une arène philosophique. Je persiste

dans toutes les opinions écrites dans le livre qui est en ce moment sur

la tribune, et je les regarde comme parfaitement en accord, en harmonie

avec les principes qui président aujourd'hui à notre gouvernement, et

avec les sentiments que mon honorable ami, M. le ministre de

l'intérieur, a exprimés hier à la tribune.

_Aux centres_.--Très-bien! très-bien! (_Vive rumeur aux extrémités._)

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je prie l'honorable

membre de vouloir bien laisser sur la tribune le livre qu'il vient de

citer; j'ai encore quelques mots à en dire à la Chambre.

J'éprouve quelque embarras à prolonger cette discussion. Voilà bien des

années que je n'ai relu le livre dont on vient d'entretenir la Chambre;

mais je répète encore ce que je disais tout à l'heure, je ne désavoue

aucune des opinions qui y sont contenues, parce que je sais que ce que

je pensais alors, je le pense encore aujourd'hui. (_Murmures à gauche._)

_Voix au centre_.--Laissez répondre!

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 80 / 119 题