--Chambre des députés.--Séance du 5 décembre 1834.--
J'ai raconté dans mes _Mémoires_[3] les incidents des diverses crises
ministérielles survenues dans le dernier semestre de 1834, à la suite
des élections générales et des premiers débats de la Chambre nouvelle.
Quand sa session se rouvrit, en décembre 1834, ces crises donnèrent lieu
à de longues explications auxquelles je pris part dans les séances des 5
et 6 décembre, en répondant à MM. Teste et Dupin aîné.
[Note 3: _Mémoires_, t. III, p. 265-272.]
GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Certainement, messieurs,
s'il y a jamais eu une question de bonne foi, c'est celle qui occupe en
ce moment la Chambre. Je l'aborderai donc avec une entière bonne foi,
avec une entière liberté, et sans crainte d'offenser la Chambre, ni même
aucun de ses membres.
Quand l'adresse fut proposée et discutée dans cette Chambre, au mois
d'août dernier, vous vous rappelez, messieurs, l'incident qui s'éleva
sur le sens, ou plutôt sur la portée d'un des paragraphes de cette
adresse, du paragraphe auquel on paraissait attacher le plus
d'importance. Je ne le relirai pas à la Chambre, mais je demande la
permission de remettre sous ses yeux la petite discussion qui s'éleva en
ce moment.
A propos de la phrase suivante:
«C'est surtout par le choix d'agents fidèles et éclairés qu'il rendra au
pouvoir cet ascendant moral qui est sa première force, et qu'a
malheureusement altéré dans l'esprit des populations tant d'instabilité
dans les hommes et dans les choses.»
L'un des membres de la Chambre demanda que cette phrase fût modifiée, et
proposa de substituer le mot _conservera_ à celui de _rendra_.
Sur cet amendement, le rapporteur de la commission s'exprima en ces
termes:
«L'honorable membre n'a pas suffisamment compris la pensée de la
commission au nom de laquelle je ne m'exprime pas, car je n'en ai pas le
droit; mais il y a un fait reconnu par tout le monde, c'est que, non pas
le gouvernement, mais le pouvoir en général a perdu, par suite des
événements, des émeutes, de toutes les agitations dont nous avons été
les témoins, a perdu un peu de cet ascendant moral, je dirai plus, de
cette considération dont il a besoin pour opérer le bien. J'en appelle à
tous les fonctionnaires publics. Ne se plaignent-ils pas de ne point
jouir, dans leurs départements, dans les postes qu'ils occupent, de
cette confiance à laquelle ils ont droit? Ainsi, en déclarant que les
mesures proposées par la Chambre rendront au pouvoir l'ascendant dont il
a besoin, je pense que votre commission de l'adresse a exprimé une idée
toute gouvernementale.»
A ces paroles, messieurs, je répondis pour appuyer l'observation de
l'honorable rapporteur de la commission:
«Il est évident que la phrase dont il s'agit ne s'applique qu'à cet
ascendant moral qui, par suite de tant d'instabilité dans les hommes et
dans les lois depuis quarante ans, a souvent manqué au pouvoir en
général. C'est là le sens que M. le rapporteur vient, avec raison,
d'attribuer à la phrase, et, dans ce sens, non-seulement nous n'avons
aucune raison de la contester, mais nous y adhérons pleinement. Le fait
qu'elle signale est réel et il est bon que la Chambre elle-même le
caractérise; c'est le désir du gouvernement aussi bien que celui de la
commission et de la Chambre, de voir le pouvoir retrouver cet ascendant
moral que souvent il a perdu.»
Sur cette explication du rapporteur de la commission, à laquelle j'avais
adhéré, s'éleva immédiatement la réclamation suivante. L'honorable M.
Laffitte dit: «Pour ma part, je n'admets pas l'explication, car le sens
de la phrase est direct,» et M. Odilon Barrot ajouta: «Nous ne volons
pas le commentaire, bien entendu.»
Déjà donc ce jour-là l'adresse était commentée, et il y avait des
commentaires différents, le commentaire de M. le rapporteur, auquel pour
mon compte j'avais adhéré, et un autre commentaire des honorables MM.
Laffitte et Odilon Barrot, qui ne voulaient pas accepter celui de M. le
rapporteur.
Voilà le fait dans sa simplicité, tel qu'il s'est passé dans cette
courte discussion de l'adresse au mois d'août. Eh bien! messieurs, ce
fait s'est développé depuis; l'incertitude, le doute qui avaient paru au
premier moment sur quelques phrases de l'adresse, cette incertitude a
grandi; les commentaires se sont multipliés; les commentaires extérieurs
sont venus se joindre aux commentaires intérieurs, et ils ont répandu
sur le sens de l'adresse, sur son intention, sur ce qu'on avait voulu en
faire, ils ont répandu, dis-je, une véritable obscurité. Ce n'est pas
nous, messieurs, qui avons fait naître cette obscurité; nous avons reçu
l'adresse dans le sens naturel et raisonnable à nos yeux que M. le
rapporteur lui avait donné. Nous sommes, permettez-moi de le dire, et je
n'en aurais pas besoin, nous sommes des hommes sérieux et sincères qui
ne faisons nul cas des réticences, des arrière-pensées, des artifices de
langage. Nous prenons les mots, comme les idées, dans leur sens naturel
et simple; nous l'avons fait au mois d'août dernier. Cependant il est
très-vrai, messieurs, que déjà ce jour-là, comme vous le voyez, des
doutes s'élevaient, et que nous aurions pu, nous aurions dû, peut-être,
provoquer à l'instant même une grande et vive discussion, demander à la
Chambre d'éclaircir ces doutes qui n'étaient pas venus de nous, de
déterminer le véritable sens de l'adresse, de dire, en un mot, quel en
était le vrai commentaire, ce commentaire sur lequel on différait déjà
dans le sein de la Chambre à cette époque.
Nous ne l'avons pas fait, nous nous sommes abstenus alors de cette
discussion. La Chambre me permettra de lui dire pourquoi. Il nous a été
dit alors par bien des membres de cette Chambre, attachés au même
système politique que nous, qui l'avaient défendu avec nous, il nous a
été dit que la Chambre, à cette époque, était peu disposée à une grande
discussion politique; que cette discussion réveillerait des animosités,
des passions qui ne demandaient pas mieux que de s'amortir. Il nous a
été dit qu'il fallait se montrer doux et conciliants, qu'il fallait
éviter tout ce qui pourrait avoir pour résultat de porter quelque
scission dans le sein de la majorité, de séparer des hommes qui, depuis
quatre ans, dans toutes les grandes questions, avaient voté ensemble.
C'est dans cet intérêt de conciliation, c'est pour ne pas demander à la
Chambre ce qu'elle ne paraissait pas croire nécessaire que nous nous
sommes abstenus d'élever cette grande discussion; nous avons sacrifié
alors ce que, dans un langage que je n'admets pas, on a coutume
d'appeler l'intérêt ministériel; nous l'avons sacrifié à cet esprit de
conciliation et de modération qui paraissait animer la Chambre. Nous
nous en sommes remis à la force des choses, au bon sens de la Chambre,
de cette interprétation de l'adresse qui paraissait déjà nécessaire et
que nous n'aurions pu demander sans amener la grande discussion dont on
avait peur.
Voilà, je le répète, l'unique motif de notre silence à cette époque,
silence qui nous a coûté, mais que nous avons bien fait de garder, je
persiste à le croire, pour ne pas faire violence à cet esprit de paix et
de conciliation qui se manifestait alors.
Depuis, messieurs, comme j'ai eu l'honneur de le dire à la Chambre,
d'autres faits sont survenus. Cette adresse qui avait besoin de
commentaires est devenue, entre les mains des partis au dehors (et, je
le répète, je ne parle ni de la Chambre, ni de personne dans cette
Chambre), cette adresse est devenue, entre les mains des partis au
dehors, une arme dont on s'est servi, je ne dis pas pour renverser le
ministère, mais pour changer, pour modifier profondément la politique
qui avait été suivie jusque-là. On s'est servi de l'incertitude qui
avait paru régner sur le sens, la portée, l'intention de l'adresse, pour
attribuer à la Chambre des intentions, des opinions qu'elle n'avait
certainement pas voulu exprimer. On a dit que la Chambre avait
clairement montré par là qu'elle ne donnait pas son concours au système
de politique que les Chambres précédentes avaient suivi, qu'elle avait
manifesté l'intention que cette politique fût changée, que d'autres
principes fussent adoptés, que d'autres hommes fussent appelés aux
affaires.
Je ne demande point qui a dit cela, je ne demande point de qui ces
commentaires extérieurs sont venus, je dis qu'ils ont eu lieu, que c'est
là un fait évident, un fait palpable qu'il est impossible de
méconnaître, et que c'est ce fait qui a répandu, sur la marche du
gouvernement depuis cette époque, cette incertitude dont vous avez été
témoins et que vous avez déplorée.
C'est cette incertitude sur le sens de l'adresse, sur l'intention de la
Chambre, c'est cette incertitude profondément et constamment commentée
au dehors par les partis, qui a affaibli le pouvoir, qui a soulevé des
questions qui, peut-être, ne seraient pas nées sans cela, et leur a
imprimé un caractère qu'elles n'auraient pas eu. C'est cette incertitude
qui a fait de la question d'amnistie ce qu'elle est devenue, et qui a
amené la crise ministérielle que vous avez vue. C'est ce doute, en un
mot, sur l'adhésion de la Chambre au système de politique suivi
jusque-là, qui a fait naître tous ces incidents que vous avez déplorés
et cette faiblesse du pouvoir qui nous a déterminés à le quitter.
Je ne veux ajouter qu'un mot à ce que vous a dit tout à l'heure mon
honorable ami le ministre de l'intérieur, sur les causes qui nous ont
déterminés à sortir du pouvoir; c'est qu'après tout ce qui est survenu
depuis le mois d'août, après le sens qu'on s'est efforcé de donner à
l'adresse, après les conséquences qu'on a voulu en tirer, après les
incidents que tout ce travail des partis avait amenés, après la retraite
successive de quelques-uns des membres du cabinet, nous avons trouvé le
pouvoir faible entre nos mains, nous ne nous sommes pas reconnu la force
dont nous avions besoin pour remplir notre tâche.
C'est parce que nous ne voulions pas entreprendre une tâche sans avoir
les moyens de l'accomplir, parce que nous n'avons pas voulu nous charger
d'une responsabilité à laquelle nous ne pouvions suffire, que nous avons
quitté le pouvoir; et la force nous manquait parce que l'adresse était
douteuse, à cause de l'interprétation qu'on avait voulu lui donner. Je
répète que j'adopte tout ce qu'a dit l'honorable rapporteur sur le sens
de l'adresse, je ne la combats pas au fond, je ne conteste aucun des
principes qui y sont énoncés; je dis uniquement qu'il y a eu incertitude
sur le sens de l'adresse, et que c'est cette incertitude qui a énervé le
pouvoir entre nos mains, et nous a mis dans la nécessité de ne pas
manquer à notre devoir en le gardant. Nous aurions manqué à notre devoir
envers le roi et envers le pays, si nous nous étions chargés d'une
responsabilité à laquelle nous ne pouvions suffire, si nous avions
conservé le pouvoir lorsque nous ne possédions pas la force sans
laquelle on ne peut le bien exercer. Nous nous sommes dit alors: il
arrivera de deux choses l'une, ou bien le sens de l'adresse sera
déterminé comme on le prétend, et alors il sera reconnu que la Chambre a
marqué de sa désapprobation le système que nous avons suivi depuis
quatre ans; d'autres hommes viendront alors; ils auront le concours de
la Chambre; ils essayeront un autre système. S'ils réussissent, tant
mieux! L'intérêt du pays avant tout. Si, au contraire, ils ne
réussissent pas, l'expérience sera faite. La Chambre elle-même,
éclairée, désintéressée, reconnaîtra la vérité. Si elle s'est trompée,
car une Chambre peut aussi se tromper comme des ministres, elle
reconnaîtra son erreur, et alors elle prêtera force au système adopté
par le pouvoir, à qui elle avait cru auparavant devoir la refuser.
C'est là, messieurs, le raisonnement que nous avons fait: dans l'une et
dans l'autre hypothèse, soit qu'il fût entre nos mains, soit qu'il fût
dans les mains d'autrui, le pouvoir devait retrouver la force dont il a
besoin, et sans laquelle ne demandez à aucun homme qui se respecte de
s'en charger, car il ne l'exercerait pas avec le repos de sa conscience,
et c'est la première condition dans l'exercice du pouvoir.
Messieurs, c'est cette incertitude, source de tout ce qui est arrivé
depuis six mois, que nous sommes venus, dès les premiers jours de votre
réunion, vous demander de faire cesser. Nous n'avons fait le procès ni à
l'adresse, ni à la Chambre, ni au rapporteur de l'adresse en
particulier; nous ne l'avons fait à personne. Nous sommes venus
simplement, loyalement, poser la question devant vous; nous n'avons pas
parlé de l'adresse; nous sommes venus vous demander: «Prêtez-vous ou ne
prêtez-vous pas votre approbation et votre concours à notre système de
politique? Indiquez-le d'une manière claire, irréfragable. Nous en avons
besoin ou pour rester ou pour nous retirer.»
C'est la question que nous avons posée devant la Chambre.
On doit nous rendre la justice qu'aujourd'hui comme au mois d'août nous
avons évité tout ce qui pouvait avoir quelque apparence d'aigreur, de
personnalité, de rancune, tout ce qui pouvait amener quelque irritation;
nous avons simplement posé la question devant la Chambre. Je le demande,
qu'y a-t-il là de reprochable? Qu'y a-t-il là dont la Chambre puisse
s'offenser, qui soit contraire au respect que nous lui portons?
L'incertitude est un fait incontestable dont vous avez tous été frappés,
qui a eu des conséquences que tous vous avez déplorées. Nous sommes
venus et nous venons vous demander de faire cesser et la cause et
l'effet.
Permettez-moi donc d'écarter l'adresse et de ne pas entrer dans cette
misérable discussion de phrases, de mots, de petits incidents;
discussion misérable, je le répète, que je n'ai point élevée, et dans
laquelle je ne consentirai pas à descendre.
Une question beaucoup plus haute et plus simple en même temps, est celle
qui s'agite devant vous: Prêtez-vous ou ne prêtez-vous pas votre
concours au système politique que nous avons suivi et que nous croyons
devoir suivre encore?
Nous avons posé la question ainsi. M. le ministre de l'intérieur vous a
exposé ce système avec une entière franchise; il n'en a point dissimulé
les difficultés. On ne peut l'accuser d'avoir caressé aucune opinion ni
au dehors, ni ici même; il vous a dit la vérité pure et simple, telle
que nous la concevons et telle que nous voulons la pratiquer. A cette
question ainsi posée, il vous a demandé une réponse; vous en avez une à
faire, permettez-moi de le dire, vous nous en devez une, vous en devez
une au pays, à vous-mêmes, car ce sont vos intentions, vos pensées,
votre politique, comme les nôtres, qui sont mises en doute.
Il est vrai, messieurs, comme on vous le répète souvent, que la Chambre
est nouvelle et qu'elle ne s'est encore manifestée dans le pays par
aucun grand acte, qu'elle n'a pas encore de politique. Quant à nous,
permettez-moi de le dire, nous sommes connus, éprouvés; voilà quatre ans
que nous agissons, que nous parlons devant le pays; nous n'avons rien de
nouveau à lui apprendre; ce que nous avons fait, nous le ferons encore
au besoin dans les mêmes circonstances.
Si les mêmes circonstances ne se reproduisent pas, nous ferons autre
chose, c'est évident. (_On rit._) Nous ne déploierons pas de forces,
s'il n'y a pas d'émeutes; nous ne mettrons personne en prison, quand il
n'y aura pas rébellion; quand il ne sera pas nécessaire de réprimer,
nous ne réprimerons pas. S'il est possible d'être conciliants et doux,
nous le serons; il n'y a aucun profit pour nous à ne pas l'être. Eh!
messieurs, c'est parce que nous avons résisté, c'est parce que nous
avons cru devoir déployer quelque énergie dans l'intérêt du pays, c'est
à cause de cela que nous avons suscité contre nous les animosités que
nous avons à combattre, les difficultés que nous rencontrons. Ces
difficultés, ces animosités sont notre propre ouvrage. C'est parce que
nous avons accepté franchement les maux de la situation, c'est parce que
nous nous sommes présentés la tête haute et le coeur ferme à tous les
périls, c'est à cause de cela que nous sommes vivement attaqués et
obligés de nous défendre! La Chambre n'a subi encore aucune de ces
épreuves; elle est nouvelle; elle n'a pu rien faire encore dans
l'intérêt du pays. Il s'agit donc pour elle d'un moment critique, d'une
grande épreuve; il s'agit de savoir si elle est dévouée, comme les
Chambres précédentes, à la révolution de Juillet. (_Interruption et
réclamations._)
Messieurs, j'ai dit à la Chambre que j'exprimerais ma pensée avec une
entière liberté, je lui demande de vouloir bien m'autoriser à ne pas
l'atténuer ou la masquer.
_Voix au centre_.--Oui! oui! parlez!
_M. le ministre de l'instruction publique_.--Il s'agit de savoir, je le
répète, si la Chambre est énergiquement dévouée à la révolution de
Juillet, à la dynastie qu'elle a fondée, à la monarchie
constitutionnelle, à la Charte, à l'ordre public, à la sécurité
publique, à tous les intérêts nationaux, enfin à cette cause que nous
défendons depuis quatre ans, et que nous croyons avoir fait triompher
jusqu'ici.
Je n'en doute pas, messieurs; j'ai la profonde conviction que la Chambre
est tout aussi dévouée que nous, tout aussi dévouée que les Chambres
précédentes, à la bonne cause; mais il s'agit de savoir si elle entend
la situation comme nous. Nous nous sommes expliqués, nous avons donné
nos commentaires, notre politique est connue; la Chambre n'a pas encore
fait connaître la sienne.
C'est donc pour elle surtout, permettez-moi de le dire, qu'est
l'épreuve, c'est pour elle surtout que la situation est critique.
S'il arrivait que la Chambre pensât autrement que nous, elle peut faire
prévaloir sa pensée, mais c'est à elle qu'appartiendra la responsabilité
du changement. Nous, nous n'avons pas à changer, nous ne changeons pas
de politique; ce que nous avons été, nous le serons. Nous n'altérerons
pas notre système; s'il doit être changé, s'il doit être altéré, si la
Chambre le pense, qu'elle le dise et qu'elle prenne sur elle la
responsabilité du changement.
Si elle pense, au contraire, qu'en tenant compte des circonstances, des
situations, de cette mobilité de la société et des hommes dont parlait
l'honorable rapporteur, si elle pense, dis-je, qu'au fond, et non pas
d'une manière absolue, comme on affectait de le dire tout à l'heure,
nous avons eu raison, que nous avons suivi une politique utile au pays,
si elle trouve que nous avons marché dans les vraies voies de la
révolution de Juillet et de la monarchie constitutionnelle, qu'elle le
dise encore. Elle nous le doit, elle le doit au pays, elle doit faire
cesser les incertitudes à cet égard. Ce serait agir sans énergie pour le
pays et sans loyauté envers nous que de ne pas nous dire sincèrement:
«Voilà cet appui dont vous avez besoin. Vous pouvez y compter, bien
entendu, dans les limites constitutionnelles, et en gardant la liberté
de notre pensée et de notre conduite.» La Chambre peut changer d'avis
tous les jours, varier sur telle ou telle question. Nous ne sommes pas
assez insensés, assez puérils pour croire que la Chambre, quand elle
prête son concours au gouvernement, s'enchaîne à lui, que quand elle
adhère à son système général, elle s'engage, sur toutes les questions,
soit d'administration, soit de finances, à voter toujours comme le
demande le gouvernement. Nous ne l'avons jamais demandé, ce serait une
demande d'enfant; il ne peut s'agir de telle chose. Il s'agit de savoir
si, pour le fond de la politique, pour les principes généraux du
gouvernement, pour la direction que nous suivons, la Chambre veut
marcher, non pas à côté de nous, ni avant nous, ni derrière nous, mais
avec nous, en nous prêtant sa force, la force dont nous avons besoin.
Si la Chambre nous accorde son appui, nous en serons fiers et honorés,
nous continuerons à marcher dans les voies où nous sommes; mais j'ai
besoin de le dire une fois pour toutes, pour mes collègues et moi, il y
a deux choses qu'il faut qu'on sache également: il n'y a point de
luttes, point de dégoûts, point d'embarras qui puissent nous décourager;
nous sommes au-dessus du découragement. Jamais vous ne nous verrez
faibles ni découragés. Mais en même temps, sachez-le bien, jamais nous
ne nous obstinerons à garder un jour le pouvoir contre la pensée bien
constatée, bien éprouvée des Chambres.
On a parlé de questions de portefeuilles, d'ambitions exagérées,
opiniâtres; il me serait facile de renvoyer ces accusations à ceux de
qui elles viennent, et de leur dire: Si nous, nous voulons garder nos
portefeuilles, vous, vous voulez les prendre. (_Hilarité._) Mais Dieu me
garde de tenir un pareil langage! je le trouve avilissant pour moi et
pour ceux à qui il s'adresserait. Honorons-nous nous-mêmes en honorant
nos adversaires. Oui, il y a dans cette Chambre des opinions différentes
sur la politique qui convient au pays. Pourquoi voulons-nous le pouvoir?
Pour faire triompher par les voies constitutionnelles, dans les limites
des pouvoirs constitutionnels, la politique que nous croyons bonne et
utile au pays. Les uns comme les autres, opposition et gouvernement,
nous n'avons pas d'autre pensée; il ne faut pas tenir les uns sur les
autres un autre langage.
Je le répète, honorons-nous nous-mêmes dans nos adversaires; mais
demandons-leur à notre tour la même justice; ne souffrons pas qu'on
parle de nous autrement que nous ne parlons d'eux.
Pour mon compte, je n'ai jamais tenu un pareil langage, je ne le
tiendrai jamais; mais je ne l'accepterai pas davantage.
Ce n'est pas de moi, de mes collègues, messieurs, c'est du système qu'il
s'agit; c'est le système qui est en question devant vous, c'est le
système que nous soutenons, que nous soutiendrons, et sur lequel la
Chambre, pour la première fois, est appelée à se prononcer. (_Très-bien!
très-bien!_)
Je repris la parole après M. Dupin aîné.
GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, je suis aux
ordres de la Chambre. Si elle désire remettre à demain la discussion...
_Quelques voix_.--A demain, à demain!
_De toutes parts_.--Non, non!
_M. le ministre_.--Je demande alors à parler à l'instant même.
_Voix nombreuses_.--Oui, oui! parlez! parlez!
_M. le ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, avant de
reprendre la discussion sur le terrain où votre honorable président
vient de la placer, et où l'avait antérieurement placée l'honorable
rapporteur de la commission de l'adresse, je demande à la Chambre la
permission de relever quelques erreurs de fait; c'est simplement pour
l'exactitude du récit. Votre honorable président, en vous disant qu'il
avait contribué plus que tout autre à déterminer l'honorable maréchal
Gérard à accepter la présidence du conseil, vous a dit que le maréchal
Gérard avait accepté parce qu'il ne trouvait pas d'équivoque dans
l'adresse; c'est l'expression dont s'est servi votre honorable
président. Je lui rappellerai que la nomination et l'acceptation du
maréchal Gérard comme président du conseil sont du 17 ou 18 juillet.