M. GAUGUIER.--C'est bien vrai!

M. GUIZOT.--Les lois qui ne sont pas fondées sur la connaissance exacte

et sérieuse des faits ont beau être écrites et délibérées; elles restent

stériles, impuissantes; elles n'ont pas de vie, elles n'ont pas ce qu'il

faut pour prendre possession de la société. Jamais je ne consentirai à

prêter mon nom et mon concours à des lois pareilles. (_Très-bien!

très-bien!_)

De plus, quand nous avons voté la loi sur l'instruction primaire, nous y

avons introduit, vous vous le rappelez, l'instruction primaire

supérieure, sorte d'instruction intermédiaire entre l'éducation

populaire proprement dite et l'éducation secondaire qui convient aux

classes plus aisées. Cette instruction primaire supérieure et les

établissements où elle est donnée sont, jusqu'à un certain point, une

innovation dans notre société. Avant de faire la loi sur l'instruction

secondaire, j'ai senti le besoin de savoir ce que deviendraient cette

instruction primaire supérieure, ces écoles primaires supérieures qui

devaient être fondées dans tous les chefs-lieux de département et dans

les villes au-dessus de 6,000 âmes. Sur ces écoles qui, si je ne me

trompe, s'élèveront à deux cent quatre-vingts à peu près, quarante-cinq

seulement sont déjà fondées. Il y en a cinquante-quatre qui s'ouvriront,

je l'espère, bientôt; mais enfin les écoles primaires supérieures qui

font le lien, la transition entre les écoles populaires proprement dites

et nos colléges, ces écoles, dis-je, n'existent pas encore, elles

commencent à peine. Je suis hors d'état d'apprécier la place qu'elles

tiendront dans notre système général d'éducation. Je suis hors d'état de

vous dire quelle influence elles doivent exercer sur nos colléges, et

comment nos colléges, c'est-à-dire notre instruction secondaire, devront

être modifiés en raison de l'état et des progrès de l'instruction

primaire supérieure.

Voilà donc encore un fait considérable, un fait décisif pour la loi sur

l'instruction secondaire, fait que je ne connais pas bien, dont il m'est

impossible de me rendre compte, et qui m'a rendu la loi dont je parle

impossible à arrêter.

Enfin, je me suis convaincu, et je le savais déjà, qu'à tout prendre,

l'instruction secondaire existe en France, qu'elle a été le grand,

l'honorable résultat de l'Empire et de ses efforts en matière

d'instruction publique. L'instruction secondaire existe dans nos

colléges, dans les colléges communaux, dans un grand nombre

d'établissements privés. Elle est sans doute susceptible de beaucoup

d'améliorations, de beaucoup de réformes; il faut y introduire le

principe de la liberté d'enseignement que la Charte a consacré; mais à

tout prendre, je le répète, elle existé, elle est plutôt bonne que

mauvaise: elle est en progrès et non en décadence. Il n'y a donc pas,

pour la loi qui la concerne, cette urgence qui existait pour

l'instruction primaire. L'impatience qui se manifeste, impatience

parfaitement sincère et dont je suis loin de me plaindre, me paraît donc

plutôt une routine, une habitude d'impatience qu'une impatience réelle

et fondée sur la connaissance du mal et sur la nécessité d'y porter

remède. Je ne reconnais pas, dis-je, à l'impatience qui se manifeste

pour la loi sur l'instruction secondaire, les mêmes caractères, les

mêmes fondements, les mêmes droits qu'à celle qui éclatait naguère pour

l'instruction primaire.

On peut attendre, je ne dis pas indéfiniment, car il est probable que

j'aurai l'honneur de présenter la loi à la Chambre dans la session

prochaine: j'en avais préparé une, ainsi que je l'ai dit, et je

recueille en ce moment tous les faits qui peuvent servir à la rendre

bonne, mais je n'y vois pas, je le répète encore, de nécessité

immédiate, et j'ai encore besoin de temps pour présenter une loi dont

les bons esprits, les hommes vraiment éclairés puissent être satisfaits.

Voilà mes raisons pour n'avoir pas présenté dans cette session une loi

sur l'instruction secondaire. J'espère que je serai en mesure de la

présenter à la prochaine session.

Ce sera après la loi sur l'instruction secondaire que je m'occuperai de

l'instruction supérieure proprement dite, des facultés de droit, de

médecine ou autres.

Et ce sera après que nous aurons ainsi parcouru l'enseignement tout

entier, primaire, secondaire et supérieur, que nous pourrons toucher à

l'administration proprement dite, au gouvernement de l'instruction

publique. Alors nous pourrons voir quelles réformes il y a à faire dans

cette partie qui n'est que le couronnement, le faite du système général

de l'instruction publique. Les établissements d'enseignement en sont la

base, et c'est par ceux-là que la réforme doit commencer. (_Marques

d'adhésion._)

Je demande pardon à la Chambre de la longueur de ces explications.

(_Non! non! Parlez! parlez!_) Il était de mon devoir de lui faire

connaître comment j'ai conçu, non pas des plans illimités, non pas ce

qu'on appelle de beaux plans pour l'instruction publique, des plans avec

lesquels on se satisfait soi-même, facilement et à bon marché, mais des

plans réels, des plans efficaces et qui puissent tourner au bien positif

et sûr du pays.

Que la Chambre me permette, puisque je suis à la tribune, de lui

présenter maintenant quelques observations générales sur le budget qui

lui est soumis.

Si les observations auxquelles ce budget a donné lieu, soit dans le

rapport de votre commission, soit ailleurs, si ces observations, dis-je,

n'avaient porté que sur les crédits alloués ou refusés pour telle ou

telle partie du service, j'attendrais que la discussion s'ouvrît sur

chacun de ces articles; mais il y a quelques points généraux qui me

paraissent exiger sur-le-champ quelques explications.

Le premier et le plus important, c'est la réforme que j'ai cru, et que

je crois encore possible et utile de faire dans le régime financier de

l'Université et dans la forme du budget de l'instruction publique.

La Chambre a vu que ce budget lui avait été présenté cette année sous

une forme toute différente. L'innovation que j'ai tentée n'est pas

inventée d'hier; l'idée en roule depuis longtemps dans les esprits, il y

a longtemps que le régime financier de l'Université et la forme de son

budget ont excité beaucoup de réclamations.

J'ai sous les yeux d'abord le rapport d'une commission nommée avant la

révolution de Juillet, sous la Restauration, pour procéder à la

vérification des comptes des ministres, en 1828, commission dont le

travail est remarquable par les lumières qu'il a répandues sur toutes

les questions. Un des voeux qu'elle a émis a été la réforme du régime

financier de l'Université, tout en respectant le principe constitutif de

ce grand établissement.

Je demande à la Chambre la permission de lui faire connaître les voeux

qui, à différentes époques, ont été exprimés à ce sujet. Il importe de

voir comment les idées ont mûri peu à peu, et m'ont conduit, moi,

ministre de l'instruction publique et grand-maître de l'Université, aux

réformes demandées depuis longtemps.

«Sans entrer dans les détails des divers services, dit le rapport de la

commission de 1828, nous devons reconnaître que, dans beaucoup de cas,

il est nécessaire de laisser aux administrations dirigeantes tout ce qui

se rapporte à la constatation des droits, et même à l'époque et au mode

de libération des redevables; mais cela n'exclut pas la possibilité de

l'intervention d'un agent du Trésor pour opérer les recouvrements; et,

s'il était possible de pénétrer dans tous les détails, on reconnaîtrait

qu'il n'existe pas un seul de ces produits qu'il ne fût facile, en

prenant quelques mesures d'exécution, de faire recouvrer par des agents

soumis à l'autorité et à la surveillance du ministre des finances.»

La cour des comptes, dans son rapport sur les comptes de 1830, exprime

des idées analogues. Je vais mettre les termes sous vos yeux:

«Ces diverses observations nous conduisent à exprimer une seconde fois

le désir, que nous avions déjà manifesté par notre rapport précédent, de

voir rétablir l'ordre et l'uniformité dans cette branche de service, en

la faisant rentrer entièrement dans la comptabilité de l'État, et en

chargeant directement tous les préposés du Trésor des opérations

financières de l'Université, qui leur sont déjà indirectement confiées.

Cette mesure ne changerait pas les formes actuellement suivies envers

les redevables de cette institution spéciale, puisqu'elle n'attribuerait

que le recouvrement des produits aux receveurs des finances, et qu'elle

conserverait, aux administrateurs qui en sont aujourd'hui chargés, le

soin de liquider les taxes, de former les rôles, de prononcer les

remises, modérations et non-valeurs, et enfin de prononcer, de suspendre

ou d'arrêter des poursuites contre les débiteurs, conformément à l'usage

établi pour tous les autres impôts.»

La cour des comptes, dans son rapport sur les comptes de 1831, a répété

les mêmes idées.

La Chambre se souvient que, dans sa session de l'année dernière, la

commission des comptes demanda cette réforme; son rapporteur, M. Passy,

demanda même, et, à mon avis, il avait tort, une réforme beaucoup plus

étendue que celle que la cour des comptes avait provoquée. Je discutai

l'amendement de la commission, je le repoussai comme trop étendu, en

disant:

«Je demande le rejet de l'amendement, non qu'il ne puisse y avoir des

changements utiles à faire dans la comptabilité de l'Université; non

qu'il ne soit possible, comme je le disais, de remettre la perception de

ses revenus dans les mains du Trésor et de faire cesser le système

spécial de cette perception, mais l'amendement fait beaucoup plus que

votre commission n'a voulu faire; il abolit le régime général de

l'instruction publique, il en change le caractère.»

Provoqué ainsi, messieurs, par toutes les opinions, par les observations

et les voeux des grands corps chargés de la comptabilité de l'État, j'ai

travaillé; j'ai essayé, dans l'intervalle des sessions, de me rendre

compte des réformes utiles et possibles à cet égard; j'ai formé une

commission des hommes les plus éclairés, soit de l'Université elle-même,

soit de la cour des comptes, soit de l'administration générale des

finances. Nous avons été conduits à reconnaître qu'on pouvait séparer le

régime financier de l'Université de ses priviléges moraux et politiques,

qu'on pouvait fort bien la laisser subsister comme établissement général

d'éducation publique, et remettre en même temps la perception des impôts

affectés à son service aux agents ordinaires du Trésor.

C'est là l'idée qui a servi de base au travail dont la Chambre a

connaissance.

J'ai cherché à bien séparer, dans ce travail, ce qui constituait

l'Université proprement dite et la distinguait de son régime financier;

j'ai essayé de porter la réforme dans le régime financier, sans qu'elle

s'étendit au delà, sans que l'existence politique de l'Université en fût

le moins du monde compromise. C'est là le but que je crois avoir atteint

dans le travail qui a été soumis à la Chambre et qui a servi de base à

la rédaction du budget.

Il résulte de ce travail trois grands avantages: le premier, c'est la

parfaite unité, la simplicité, la régularité de la perception des impôts

dits universitaires. Ils rentrent dans la classe générale des impôts

publics et sont perçus de la même manière et avec les mêmes garanties.

Le second avantage est pour l'Université elle-même: elle est dégagée de

tout caractère fiscal; elle n'a plus de contribuables avec lesquels elle

soit obligée d'entrer en lutte; elle est rendue à son caractère pur et

élevé d'établissement d'instruction publique.

Le troisième avantage, s'il m'est permis de le dire, est pour la Chambre

elle-même. Elle a sous les yeux un budget infiniment plus simple, dégagé

de cette complication du budget du ministère de l'instruction publique

et du budget de l'Université, complication qui morcelait les questions,

et rendait la discussion et la vérification des faits souvent

difficiles. Le budget, rédigé d'après le nouveau mode, est simple,

parfaitement analogue aux autres budgets; il se présente avec beaucoup

plus de clarté et de facilité à la discussion de la Chambre.

Voilà, messieurs, les motifs qui m'ont déterminé à proposer cette

réforme; votre commission a pensé, soit qu'elle élevât quelques doutes

sur la bonté de la mesure, soit qu'elle entrevît quelques difficultés

d'exécution que, à mon avis, elle s'est exagérées, car, après m'être

concerté avec l'administration des finances, je crois que ces

difficultés peuvent être aisément levées, votre commission, dis-je, a

pensé que cette réforme devait être ajournée, que la question n'était

pas encore suffisamment éclairée. Cela est possible; je ne m'oppose

point à l'ajournement; mais, je crois la réforme bonne; je crois que

plus on examinera la question, plus on verra que ma solution repose sur

les véritables principes constitutifs de l'Université d'une part et de

l'administration générale des finances de l'autre. J'avais besoin de

vous faire sentir comment j'avais été provoqué, conduit à cette réforme

par tous les hommes qui s'occupent des améliorations de notre système

financier; et comment, en la proposant, je croyais avoir atteint le but,

c'est-à-dire respecté tous les droits fondamentaux de l'Université

considérée comme corps politique, tout en réformant les abus qui peuvent

exister dans son régime financier.

Voilà, messieurs, sur la forme nouvelle de mon budget, les observations

générales que j'avais l'intention de soumettre à la Chambre.

Maintenant, quant au fond, si la Chambre le jugeait convenable, je

pourrais dès à présent entrer dans la discussion des diverses parties du

budget et des amendements que votre commission y a proposés.

_Voix nombreuses._--Oui! oui!

M. GUIZOT.--Je suis, à cet égard, à la disposition de la Chambre. Je

puis, si la Chambre le juge convenable, discuter dès à présent les

diverses modifications et les retranchements que la commission a

proposés à mon budget, ou bien remettre cette discussion sur chacun des

chapitres, à mesure qu'ils se présenteront:

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 63 / 119 题