--Chambre des députés.--Séance du 8 mai 1834.--
Dans la discussion du budget du ministère de l'instruction publique, M.
de Lamartine ayant reproché au cabinet de ne pas tenir, quant à
l'instruction publique, les promesses de la révolution de 1830, je lui
répondis:
M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, je remercie
l'honorable préopinant, non de ce qu'il a bien voulu dire de moi, il me
permettra de ne pas le remercier à cet égard, mais des nobles sentiments
qu'il a exprimés à l'égard de notre civilisation, de l'instruction
publique et des devoirs du gouvernement envers le pays. En même temps je
repousse, je repousse hautement les reproches qu'il adresse à la
révolution de Juillet, coupable, dit-il, de ne pas tenir ses promesses,
de négliger nos grands intérêts moraux.
Notre imagination, messieurs, troublée et rendue malade par tout ce qui
s'est passé en France depuis quarante ans, notre imagination veut des
résultats soudains, gigantesques: elle veut que les gouvernements
procèdent comme les dieux d'Homère, qu'ils fassent un pas et qu'ils
aient parcouru la terre. Cela ne se peut, messieurs; ce sont les
révolutions qui procèdent de la sorte; ce sont les révolutions qui font
et défont en un jour, qui entreprennent des miracles, qui prétendent les
accomplir et n'accomplissent souvent que des destructions. Les
gouvernements, au contraire, quand ils s'acquittent de leurs devoirs,
quand ils comprennent leur mission, les gouvernements procèdent
lentement, sensément, en mesurant chaque jour le possible, et en
n'entreprenant que ce qui se peut chaque jour.
Il est libre aux philosophes, aux poëtes, de se jeter dans le champ
illimité de la pensée. Cela est interdit aux gouvernements.
Messieurs, si on mesurait les oeuvres de la révolution de Juillet en
matière d'instruction publique, pour me renfermer dans ce point seul, on
trouverait qu'elle a beaucoup entrepris, qu'elle a déjà beaucoup fait,
et qu'elle est encore loin d'avoir fait tout ce qu'elle a entrepris.
La régénération de l'instruction primaire, messieurs, la fondation d'un
enseignement populaire, universel et réel, non pas d'un enseignement
promis, écrit dans les articles d'une loi, mais d'un enseignement réel,
effectif, donné partout au peuple tout entier, donné dans un esprit
vraiment national, est-ce que ce n'est pas là une oeuvre immense, une
oeuvre dont les imaginations les plus poétiques, les plus hardies
devraient s'étonner, au lieu d'être surprises que nous n'ayons pas
entrepris davantage?
La Chambre a pu prendre connaissance des faits que j'ai eu l'honneur de
lui soumettre dans mon _Rapport au roi_ sur l'exécution de la loi de
l'instruction primaire; et si elle a bien voulu y prêter quelque
attention, elle a dû voir que l'oeuvre était grande, si grande qu'il
faudra bien du temps encore pour l'accomplir.
La loi est faite, elle est en exécution dans tout le royaume. Eh bien!
messieurs, les difficultés sont encore telles, les résultats à obtenir
sont si vastes, que ce n'est pas trop de toute l'activité, de toute la
bonne volonté de l'homme le plus dévoué, de toutes les forces du
gouvernement de Juillet, du gouvernement national, pour atteindre,
peut-être dans dix, vingt ou trente ans, le but que l'on s'est proposé.
Il n'est donc pas exact de dire, messieurs, que la révolution de Juillet
n'a encore rien fait ni rien entrepris pour l'instruction nationale.
Elle a fait beaucoup, je le répète, et entrepris plus qu'elle n'a fait.
Elle a entrepris de quoi occuper pendant des années et l'administration
la plus active et les Chambres les plus dévouées à cette grande oeuvre.
Il semble d'ailleurs, messieurs, à entendre certaines personnes, et même
à en juger par le rapport de votre honorable commission, il semble qu'en
matière d'instruction publique rien n'existe en France, que tout soit à
faire; nous nous croyons toujours à la veille de la création (_On
sourit_), et appelés à exercer le pouvoir créateur: il n'en est rien,
messieurs, il ne faut pas être à ce point ingrat et calomniateur envers
nos propres institutions; il ne faut pas méconnaître à ce point et le
bien qu'elles ont déjà fait et celui qu'elles sont en train de faire.
La Charte, la Charte elle-même, dans son article 69, la Charte ne vous a
pas promis, ne vous a pas annoncé une réorganisation générale de
l'instruction publique, elle ne dit rien de semblable.
La Charte a promis des lois sur l'instruction publique et sur la liberté
de l'enseignement; c'est-à-dire qu'elle a proclamé qu'il y avait, en
matière d'instruction publique, d'importantes améliorations, de grandes
réformes à opérer, et que le principe de la liberté d'enseignement
devait être introduit dans notre législation à cet égard.
Voilà, messieurs, les deux promesses de la Charte: des réformes, des
améliorations dans l'instruction publique, et l'introduction du principe
de la liberté d'enseignement.
Eh bien! messieurs, oui, c'est là ce qu'il y a à faire. Il y a des
réformes, des améliorations à accomplir, et la liberté de l'enseignement
à introduire dans toutes les parties de l'instruction publique.
J'accepte pleinement cette perspective; mais je proteste contre cette
idée de réorganisation générale, de refonte universelle et systématique,
comme si rien n'existait parmi nous, comme si rien n'avait encore été
fait, comme si nous n'avions pas, en matière d'instruction publique, des
institutions qui ont rendu d'immenses services et qui en rendront
encore.
Quant à moi, je prends, dans l'administration qui m'est confiée, ce qui
existe, c'est-à-dire l'Université et toutes nos institutions en matière
d'instruction publique, comme de bonnes bases, comme des institutions
bonnes dans leur ensemble; qui ont déjà assuré d'excellents résultats,
qui doivent être réformées, améliorées, étendues, accommodées au
principe de la liberté de l'enseignement, mais non détruites et
refondues.
Avec ce point de départ, messieurs, et ayant dessein d'exécuter
sincèrement l'article de la Charte et de tenir toutes ses promesses en
matière d'instruction publique, je me suis demandé comment il convenait
d'y procéder.
J'ai été frappé, au premier moment, d'une distinction toute naturelle:
j'ai vu d'une part l'enseignement, l'instruction publique proprement
dite, et de l'autre, le gouvernement, l'administration de tous les
établissements d'instruction publique.
Or, il m'a paru que ce qu'il y avait de plus pressé, ce qui intéressait
le plus directement le public, ce qui devait avoir pour lui le résultat
le plus immédiat, le plus prompt, c'était la réforme de l'enseignement,
de l'instruction publique; il faut se hâter d'introduire, dans les
divers degrés de l'instruction publique, et ces réformes et ce principe
de la liberté d'enseignement qui sont les véritables promesses de la
Charte.
J'ai donc pris pour règle de laisser, quant à présent, l'administration,
le gouvernement de l'instruction publique comme il est, et de m'attacher
à l'instruction publique elle-même, aux travaux d'enseignement, de
commencer par là la réforme, et cela afin d'arriver, je le répète, aux
résultats les plus pressants et les plus directs dans l'intérêt public.
Partant de ce principe, il y a, vous le savez, trois degrés
d'instruction, l'instruction primaire, l'instruction secondaire, et
l'instruction supérieure.
L'instruction primaire se présentait évidemment comme celle donc
l'intérêt est le plus général, et en même temps comme la moins avancée
en France, comme celle qui appelait les plus promptes réformes. C'est
donc l'instruction primaire qui a été soumise la première, au nom du
gouvernement et la Charte de 1830, aux méditations de la Chambre.
La Chambre sait que trois années n'ont pas été trop pour mûrir toutes
les idées à ce sujet, que plusieurs discussions ont été nécessaires, et
que ce n'est qu'au bout de ce temps quelle est arrivée à un résultat qui
la satisfît elle-même. C'est ce résultat qui commence à s'exécuter
aujourd'hui; et je répète à la Chambre que des difficultés immenses
subsistent encore, que le gouvernement a encore énormément à faire pour
surmonter l'ignorance, l'insouciance du pays. Permettez-moi, messieurs,
d'insister sur ce point.
Il n'en est pas des besoins moraux et intellectuels comme des besoins
matériels. Plus ceux-ci sont grands, plus ils sont impérieux; quand on a
faim, quand on a soif, on veut absolument apaiser sa faim et sa soif;
une vive souffrance, un désir ardent accompagnent ici la privation. Il
en est tout autrement des besoins moraux; moins ils sont satisfaits et
moins ils aspirent à se satisfaire; moins on est éclairé et moins on
sent le besoin des lumières; moins la nature morale de l'homme est
développée, moins elle sent le besoin de se développer. Il faut alors
que le gouvernement, que la portion supérieure de la société aillent
provoquer dans le sein des masses ce besoin de lumières, ce besoin
d'élévation morale qu'elles ne sentent pas.
On donne du pain à ceux qui ont faim, parce qu'ils le demandent; ne
craignez pas que les masses viennent vous demander violemment de les
instruire, de les élever à un état moral et intellectuel supérieur à
celui où elles sont. Elles ignorent ce besoin, et il faut leur apprendre
qu'il existe en elles, et qu'elles gagneront à ce qu'il soit satisfait.
C'est là une première difficulté, une difficulté énorme que nous avons à
surmonter aujourd'hui sur bien des points de notre territoire. Vous avez
appelé les communes à voter des centimes pour l'instruction primaire; eh
bien! il y en a 21,000 qui n'en ont pas voté, et qu'il a fallu imposer
d'office; il y a 21,000 communes en France qui ne sentent pas le besoin
de l'instruction primaire, ou qui n'osent pas faire ce qu'il faut pour
le satisfaire, dont les conseils municipaux n'osent prendre sur eux
d'imposer leurs concitoyens.
Rendez-vous compte de cette difficulté; rendez-vous compte de la tâche
du pouvoir obligé de soulever ce poids énorme d'une population qui ne
sent pas le besoin de s'élever et à qui il faut l'inspirer. C'est là une
oeuvre, messieurs, qui veut de la force, de la puissance, de l'habileté,
du temps, et il ne faut pas se plaindre de ce que, au bout de quatre
ans, elle n'est pas encore accomplie. (_Très-bien, très-bien._)
Cependant, messieurs, tout en travaillant à exécuter la loi sur
l'instruction primaire, et dans mon empressement à accomplir les
promesses de la Charte, j'avais préparé un projet de loi sur
l'instruction secondaire. Mais je dois dire qu'en le préparant, j'ai
rencontré une multitude de questions auxquelles je n'avais pas songé, et
sur lesquelles mon opinion n'était pas faite. Je ne sais pas me faire
une opinion tout à coup, et par cela seul que j'ai envie d'en avoir une.
J'ai rencontré aussi une multitude de faits qu'il était indispensable de
bien connaître pour résoudre ces questions, pour faire des articles de
loi qui eussent le sens commun, et une véritable efficacité. Ces faits
étaient très-inexactement, très-incomplétement connus de
l'administration en général; il a fallu entrer dans une série d'études,
de recherches. Ces jours derniers encore, en chargeant MM. les
inspecteurs généraux de l'instruction publique d'aller inspecter nos
écoles, je leur ai indiqué un certain nombre de faits à étudier, de
questions à résoudre sur l'instruction secondaire, afin qu'à l'aide de
ces renseignements nous puissions arriver à faire autre chose qu'une loi
vague et vaine, comme nous sommes accoutumés à en faire depuis quarante
ans.