M. GUIZOT.--Les noms, monsieur? S'il me convenait de les dire ici, je
les dirais, mais il ne me convient pas de les dire. Puisque l'honorable
général Demarçay me demande les noms des savants auxquels j'ai fait
allusion, je dirai que je n'aime pas à me rappeler les fautes, les
erreurs dans lesquelles sont tombés des hommes illustres dont je
respecte le talent et la mémoire. (_Très-bien!_)
M. DEMARÇAY.--La plupart de ces noms sont historiques; les citer ne
serait pas un acte calomnieux.
M. GUIZOT.--Je respecte l'honneur même des morts, et je n'ai pas la
moindre envie de rappeler ici par leurs noms des hommes qui ont honoré
la France par leurs travaux, mais qui se sont laissé induire à des
erreurs, à des actes que, pour mon compte, je regarderais comme honteux.
(_Vive approbation_.)
Un seul mot sur Lyon. Messieurs, il est vrai que depuis longtemps on a
parlé d'une faculté de médecine à Lyon; il est vrai qu'il y a des
raisons scientifiques de penser qu'une faculté de médecine serait bien
placée à Lyon. Je n'ai, quant à moi, exprimé à ce sujet aucune opinion
arrêtée, aucune résolution définitive. Quand plusieurs membres de la
Chambre m'en ont parlé, je n'ai dit ni oui ni non; j'ai dit que c'était
une question à examiner.
Il est vrai en même temps, et je suis fort loin de retirer mes paroles,
il est vrai que j'ai dit qu'il y avait là une considération dont il
fallait tenir compte, celle de savoir si, au milieu d'une ville chargée
d'ouvriers comme celle de Lyon, exposée continuellement à des désordres
d'ouvriers, si ce serait, dis-je, une chose prudente, dans ce moment-ci,
que d'établir là une grande école de plus, d'y concentrer un grand
nombre de jeunes gens, de mettre par conséquent une nouvelle cause, une
nouvelle chance, si l'on veut, de désordre au milieu des chances de
désordre déjà accumulées. J'ai dit, si l'on veut, que ce serait
peut-être donner des officiers à l'émeute; je ne m'en défends pas,
messieurs. (_Bruits divers_.)
Il n'y a personne qui ne sache que les grandes écoles, non-seulement en
France, non-seulement aujourd'hui, mais dans tous les pays, mais de tout
temps, que les grandes réunions de jeunes gens, dis-je, sont une chance
de désordre, et que, quand cette chance se combine avec d'autres
éléments de fermentation populaire, une administration prudente doit y
regarder et tenir compte de ce fait-là comme de beaucoup d'autres. J'en
demande pardon à la Chambre; c'est là le bon sens le plus vulgaire,
c'est là ce que dit tout le monde, et je serais honteux de ne l'avoir
pas dit. (_Adhésion_.)
Voilà, messieurs, et sur les associations scientifiques et littéraires,
et sur celles dont l'honorable membre vous a entretenus en particulier,
et sur la ville de Lyon, voilà les explications que je puis donner à la
Chambre. Il est évident que, de tous les amendements, celui qu'on vous
propose serait peut-être le plus dangereux; car les sociétés
scientifiques et littéraires étant extrêmement larges de leur nature, et
embrassant tout ce dont l'esprit humain peut s'occuper, il n'y aurait
rien de si aisé que de reconstituer, sous le manteau scientifique et
littéraire, les associations politiques que la Chambre veut atteindre.
Comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Arago, on se servirait
sans scrupule, sans le moindre embarras, des noms les plus étranges, des
noms qui seraient peut-être du chinois non seulement pour moi, mais pour
des hommes plus savants que moi (_On rit_), on s'en servirait, dis-je et
les associations politiques se constitueraient librement. Je ne crois
pas que ce soit là l'intention de la Chambre; ce n'est pas assurément
celle du gouvernement qui a présenté le projet de loi.
Ce projet, messieurs, est sérieux et sincère; il veut extirper les
associations politiques qui nous menacent. Voilà le but: qui veut le but
veut les moyens. La Chambre a prouvé jusqu'ici qu'elle s'associait à
l'intention de l'administration; je ne pense pas qu'elle fasse autrement
à l'occasion de cet amendement. (_Marques d'adhésion au centre_.)