M. GUIZOT.--La plupart des associations scientifiques ou littéraires
regardent l'autorisation comme une garantie de plus de leur existence et
de l'efficacité de leurs travaux.
Il est d'ailleurs évident pour tout homme de sens qu'aucune de ces
associations, si elle est en effet purement scientifique, ne manquera
d'obtenir l'autorisation quand elle la demandera; et quant à celles qui
ne croiraient pas devoir la demander, ou bien on la leur donnera
d'office, ou bien on les laissera se livrer à leurs travaux sans s'en
inquiéter nullement. Cela est évident, je le répète, pour tout homme de
sens, tellement évident que je ne croyais pas que cela valût la peine
d'être dit à la tribune.
La question se réduit donc à savoir, pour les sociétés littéraires,
comme pour les autres, s'il faut les excepter nominativement de
l'article 1er de la loi; or, la Chambre a déjà répondu à cette question;
elle a vu, par tous les amendements qui lui ont été proposés, qu'il n'y
avait rien de si facile que de rétablir, sous le manteau d'une société
littéraire, les sociétés politiques que la loi veut détruire. C'est là
l'unique motif de la généralité de l'article; il ne s'adresse évidemment
ni aux associations pour le culte, ni aux associations littéraires ou
scientifiques; mais il ne veut pas que ces noms servent de masque pour
éluder la loi et pour redonner aux associations politiques une existence
que la Chambre veut éteindre.
L'article a grande raison, messieurs, et je n'en voudrais pas d'autre
preuve, si la Chambre en avait besoin, que le fait par lequel
l'honorable préopinant a terminé son discours. Il a parlé de la _Société
pour l'instruction libre du peuple_, dont il faisait partie, et qui,
vous a-t-il dit, n'avait d'autre objet que cette instruction. Cette
société a déjà occupé la Chambre plusieurs fois; mais, puisque son nom
revient à cette tribune, je demande à la Chambre la permission de donner
à ce sujet quelques détails.
Il y a déjà assez longtemps qu'une association s'est formée sous le nom
d'_Association polytechnique_, composée en entier d'anciens élèves de
l'École polytechnique, pour ouvrir des cours gratuits à la classe
ouvrière dans Paris. Quand le roi m'a fait l'honneur de me confier le
département de l'instruction publique, j'ai trouvé l'Association
polytechnique existante; elle est venue à moi; je lui ai donné,
non-seulement toutes les facilités dont elle a pu avoir besoin, mais
encore des secours d'argent, afin que les cours pussent être faits avec
efficacité dans tous les quartiers de Paris. Pourquoi l'ai-je fait?
Parce que j'avais la certitude, et je puis dire la preuve, que cette
association était parfaitement sincère dans ses oeuvres et dans ses
paroles, qu'elle n'avait effectivement d'autre objet que d'enseigner aux
ouvriers la lecture, l'écriture, l'arithmétique, les éléments de
géométrie, en un mot ce qu'elle disait leur enseigner.
Je l'ai donc, non-seulement approuvée, mais soutenue, parce que j'ai été
convaincu de son utilité, de sa sincérité.
Un démembrement de l'Association polytechnique se forma sous le nom de
_Société pour l'instruction libre du peuple;_ c'était, je le répète, un
démembrement de l'Association polytechnique.
Je ne voudrais pas entrer dans des détails dont je n'ai pas la certitude
personnelle, mais enfin il m'a été dit, et puisqu'on raconte tant de
choses à cette tribune, je raconterai celle-là; il m'a été dit que la
séparation s'était faite parce qu'un certain nombre des membres de
l'Association polytechnique n'avaient pas voulu prendre l'engagement de
ne point mêler de politique a leurs cours; il m'a été dit que le
démembrement était provenu de cette cause, et que les personnes qui
s'étaient détachées, à ce titre, de l'Association polytechnique avaient
formé le noyau de la _Société pour l'instruction libre du peuple._
Cette société, démembrée, par cette raison, de la première, me fut par
cette raison même un peu suspecte; la Chambre ne s'en étonnera pas.
Cependant la société s'adressa à moi, par l'intermédiaire de plusieurs
commissaires, pour me demander l'autorisation de faire ses cours.
Je dis à ceux de ces commissaires qui vinrent me voir: «Vous
reconnaîtrez le droit que j'ai d'autoriser ou de ne pas autoriser les
cours; vous me direz quels sont ceux que vous voulez faire, par quels
professeurs, dans quels quartiers de Paris. Vous vous engagerez envers
moi, en honnêtes gens, loyalement, à ce qu'aucune politique ne soit
mêlée à ces cours.» Cela fut fait. Cet engagement-là fut pris,
non-seulement dans mon cabinet, mais par écrit. Les cours furent
autorisés; non-seulement, je le répète, les cours de l'Association
polytechnique qui n'étaient nullement suspects et qui n'avaient fait que
du bien, mais les cours de cette _Société pour l'instruction libre du
peuple_ dont, je l'avoue, plusieurs actes et même l'origine
m'inspiraient quelque inquiétude. Cependant, par respect pour des
travaux qui pouvaient avoir quelque chose d'utile, pour éviter toute
apparence de mauvais vouloir pour l'instruction populaire, apparence
dont, en honneur, je ne peux pas être accusé, pour éviter, dis-je, toute
apparence semblable, j'autorisai formellement un certain nombre de cours
de cette société.
Depuis ce moment, je ne m'occupai plus de la société. Cependant, au bout
d'un certain temps, je fus obligé de reporter sur elle mon attention, et
M. le ministre de l'intérieur, chargé de la police du royaume, fut bien
obligé d'y reporter aussi la sienne; car il devint évident que, sous le
nom de _Société pour l'instruction libre du peuple_, c'était là une
société politique, essentiellement politique, dont les cours n'étaient
qu'un prétexte, et qui travaillait à organiser dans la classe inférieure
une grande association politique, absolument analogue, par les
principes, par les efforts et même par les personnes, à la _Société des
droits de l'homme et des amis du peuple_ (_Sensation_).
Je répète que cela devint évident; qu'il me fut, entre autres, évident,
à moi, sincèrement et activement occupé, j'ose le dire, de l'éducation
du peuple, que la société qui prenait ce nom n'y donnait au fond que
bien peu de soin, bien peu d'importance, et que la politique était sa
grande affaire.
Les réunions de cette _Société pour l'instruction libre du peuple_
devenant ainsi, non-seulement suspectes, mais, je suis obligé de le
dire, évidemment hostiles, évidemment analogues aux sociétés politiques,
je ne crus pas devoir lui prêter appui en ce qui dépendait de moi; je ne
crus pas devoir faciliter à cette société les moyens d'étendre son
influence et de se produire plus publiquement. Je ne lui retirai point
l'autorisation qui lui avait été donnée pour certains cours
particuliers, d'un objet limité, déterminé, et dont je connaissais les
professeurs; mais, je résolus très-positivement de ne point me prêter à
l'extension de cette association et aux progrès de son influence.
Ce fut là, messieurs, la raison qui me détermina à refuser et
l'amphithéâtre de l'École de médecine et la salle de l'Observatoire pour
le cours même que l'honorable préopinant voulait y faire au nom et sous
les auspices de cette association.
Vous pensez bien qu'il n'était pas du tout question, à mes yeux,
d'interdire un cours d'astronomie, ni toutes leçons sur telle ou telle
autre science que l'honorable préopinant eût voulu donner: il serait
inutile d'insister sur ce point. Il s'agissait de l'influence même et de
l'extension de la _Société pour l'instruction libre du peuple_, et le
nom de l'honorable préopinant ne suffisait point pour me rassurer. M.
Arago, messieurs, est un savant très-illustre; mais il est arrivé plus
d'une fois que des savants du premier ordre ont servi d'instruments à de
mauvaises passions politiques, à des partis politiques qui ont fait
beaucoup de mal à la société.
L'honorable M. Arago pourrait se souvenir de beaucoup d'hommes dont je
ne veux pas rappeler les noms, de savants aussi illustres que lui, et
qui ont prêté l'éclat de leur nom, leur gloire scientifique à de
très-mauvais desseins, à de très-funestes actes politiques. L'histoire
de notre révolution en particulier, de la Révolution française; offre
plusieurs exemples pareils, exemples qui ne font aucun tort aux
sciences, à Dieu ne plaise! exemples qui n'enlèvent même rien à la
gloire scientifique des hommes dont je parle, mais qui prouvent que les
savants aussi peuvent être trompés, qu'ils peuvent être dupes, qu'ils
peuvent servir d'instruments à de très-mauvais desseins, à de
très-mauvaises passions.
Or, dans la circonstance particulière dont il s'agit, il m'a paru que
l'honorable préopinant n'était que cela; que la _Société pour
l'instruction libre du peuple_, société essentiellement politique,
société essentiellement mauvaise à mon avis, se servait et du nom et du
talent scientifique de M. Arago pour couvrir une influence que, pour mon
compte, non-seulement je ne voulais pas seconder, mais que j'étais
déterminé à combattre.
C'est là le fait, messieurs, dans sa simplicité; je n'ai à rétracter
rien de ce que j'ai fait; j'ai favorisé l'instruction populaire,
non-seulement quand elle ne m'inspirait aucune inquiétude, mais même
quand elle venait d'une association qui m'inspirait quelques
inquiétudes. Mais quand le caractère de cette association m'a été
évident, quand il m'a été démontré que la politique en était la
principale affaire, et que les cours de la Société d'instruction libre
n'étaient qu'un prétexte misérable, quand cela m'a été évident, je l'ai
dit aux membres mêmes de cette société et je lui ai refusé tous les
moyens d'influence et d'extension qui dépendaient de moi. Plus tard, M.
le ministre de l'intérieur a été obligé d'arriver à la dissolution même
de la société.
Voilà, messieurs, pour le fond des choses; quant aux paroles que M.
Arago m'a attribuées à l'égard de l'honorable général Lafayette, je
déclare que non-seulement je ne me les rappelle en aucune façon, mais je
crois pouvoir affirmer que je n'ai rien dit de semblable, car la Chambre
me permettra de dire que la gaucherie aurait été énorme (_Voix
nombreuses:_ c'est vrai!), et il n'y avait rien d'aussi aisé pour moi
que de m'en dispenser. Je n'ai donc point prononcé les paroles que
l'honorable préopinant m'attribue.
Un mot sur Lyon....