M. GUIZOT.--Messieurs, je ne veux pas dire que ce soit à vous
personnellement qu'il faut s'en prendre; mais c'est à l'opinion et aux
hommes que vous défendez. Ce n'est pas à nous, c'est à vous et au parti
que vous défendez qu'il faut imputer ce retard dans le développement de
la liberté. Ce sont ces hommes qui rendent l'article 291 encore
nécessaire. (_Interruption_.)
Messieurs, vous le savez bien; quand je dis vous, ce n'est pas de vous
personnellement que je parle, c'est de votre parti. Et ce n'est pas
d'aujourd'hui que vous et votre parti vous jouez ce rôle dans l'histoire
de nos institutions et des lois de notre pays. Ce n'est pas
d'aujourd'hui que vous décriez, que vous compromettez nos libertés à
mesure qu'elles paraissent. Je voudrais bien qu'on me citât une seule de
nos libertés qui, en passant par vos mains, par les mains des hommes
dont je parle, ne soit bientôt devenue un danger, et ne soit devenue
suspecte au pays. (_Marques d'adhésion_.)
Entre vos mains, la liberté devient licence, la résistance devient
révolution. On parlait hier à cette tribune d'empoisonneurs. Messieurs,
il y a un parti qui semble avoir pris le rôle d'empoisonneur public, qui
semble avoir pris à tâche de venir souiller les plus beaux sentiments,
les plus beaux noms, les meilleures institutions. C'est ce parti qui,
pendant plusieurs années, a décrié en France les mots de _liberté_,
d'_égalité_, de _patriotisme_; c'est ce parti qui a amené tous les
échecs de la liberté, toutes les réactions despotiques que nous avons
eus à subir; chaque fois que la liberté est tombée entre ses mains,
chaque fois qu'il s'est emparé de nos institutions, de la presse, de la
parole, du gouvernement représentatif, du droit d'association, il en a
fait un tel usage, il en a tiré un tel danger pour le pays, un tel sujet
d'épouvante, et permettez-moi d'ajouter, de dégoût, qu'au bout de
très-peu de temps le pays tout entier s'est indigné, alarmé, soulevé, et
que la liberté a péri dans les embrassements de ses honteux amants.
(_Marques prolongées d'adhésion aux centres.... Murmures aux
extrémités_.)
Qu'on ne parle donc plus, comme on le fait depuis quelque temps, qu'on
ne parle plus de mécomptes depuis 1830! Qu'on ne parle plus d'espérances
déçues! oui, il y a eu des mécomptes, oui, il y a eu des espérances
déçues, et les premières ce sont les nôtres. (_Exclamations à gauche_.)
Les premières ce sont les nôtres! C'était nous, je n'hésita pas à le
dire; c'étaient mes amis, c'était mon parti, c'était nous qui avions
conçu les plus hautes espérances du développement progressif de nos
libertés et de nos institutions. C'est vous qui les avez arrêtées; c'est
de vous que sont venus nos mécomptes, qu'est venue la déception de nos
espérances. (_Nouveau mouvement à gauche_.) Au lieu de nous livrer,
comme nous le pensions, comme nous le voulions, à l'amélioration de nos
lois, de nos institutions, au lieu de ne songer qu'à des progrès, nous
avons été obligés de faire volte-face, de défendre l'ordre menacé, de
nous occuper uniquement du présent et de laisser là l'avenir, qui
jusque-là avait été l'objet de nos plus chères pensées.
Voilà le mal que vous nous avez fait; voilà comment vous nous avez
forcés à nous arrêter dans la route où nous marchions depuis quelques
années. C'est de vous, je le répète, que viennent les mécomptes; c'est
de vous que viennent les espérances déçues; c'est à cause de vous que
l'article 291 est et demeure nécessaire dans nos lois. (_Vive
approbation au centre_.)
Messieurs, j'en ai fini avec les faits personnels. J'aborde le projet de
loi en lui-même et le fond de la question.
Et d'abord, permettez-moi d'écarter une accusation qui s'est renouvelée
souvent dans cette enceinte, et qu'en vérité je ne puis accepter.
C'est l'accusation du système de la peur qui, dit-on, préside à notre
conduite et à toute la politique qui a prévalu depuis 1830. Messieurs,
je ne suppose pas que personne dans cette assemblée soit conduit par la
peur; je ne le pense de personne. Mais entre ceux qui, depuis 1830, ont
constamment résisté, soutenu le principe et prêché la politique de la
résistance, et ceux qui ont été disposés à céder, à excuser, à pallier,
en vérité, messieurs, de quel côté est la peur? De quel côté est la
fermeté d'esprit et de coeur? Je n'accuse personne; je suis convaincu
que nous sommes tous ici des hommes de courage, agissant suivant leur
conscience et leur opinion; mais certainement ce n'est pas à ceux qui,
depuis trois ans et demi, ont résisté constamment et au désordre
matériel et au désordre moral, ce n'est pas à ceux qui ont entrepris
d'arrêter, de contenir une révolution le lendemain de son explosion, ce
n'est pas à ceux-là qu'on peut imputer le système de la peur.
(Chuchotements.)
Ce que nous avons fait, messieurs, le voici: nous avons, avec quelque
courage, j'ose le dire, soutenu le système d'une politique prudente et
réservée. Eh bien! messieurs, c'est là le premier devoir, c'est là la
mission naturelle du gouvernement: la politique prudente est le devoir
du gouvernement, car la sécurité est le premier but de la société.
Je dis la sécurité, et par-dessus tout la sécurité des honnêtes gens, de
cette masse d'hommes sages, modérés, sans prétention, qui ne font point
de la politique leur carrière ni leur préoccupation habituelle, qui
veulent mener honnêtement, tranquillement, leur existence et leurs
affaires de famille: voilà ce que j'appelle les honnêtes gens.
Eh bien! c'est pour la satisfaction de ces intérêts-là, c'est pour la
sécurité de ces hommes-là que sont faites surtout les lois et les
constitutions: c'est là la vie civile, et la vie politique a pour objet
de garantir la sécurité de la vie civile, (Très-bien!)
Voilà ce que nous avons dit et répété constamment depuis trois ans et
demi.
Eh bien! savez-vous ce qu'on nous a dit? On a dit que nous prêchions
l'indifférence politique. Messieurs, l'indifférence politique serait le
plus grand de tous les dangers pour notre système; nous avons besoin,
depuis trois ans et demi, de toute la sollicitude, de toute la
prévoyance, de tout le courage des hommes dont je vous parle, de cette
masse d'honnêtes gens qui ne font pas de la politique leur affaire; nous
avons eu sans cesse à recourir à leur intervention comme électeurs,
comme gardes nationaux; c'est avec leur aide, c'est avec leur concours
de tous les moments que notre système a prévalu; certes, s'ils eussent
été indifférents en matière politique, s'ils n'avaient pas pris à coeur
les affaires du pays, ils nous auraient laissés là, et nous n'aurions
rien pu faire de ce que nous avons fait; nous n'avons aucun intérêt à
l'indifférence en matière politique; au contraire, nous avons besoin, je
le répète, de tout le courage, de toute la sollicitude des bons
citoyens.
Mais nous savons qu'un tel état de choses ne peut être l'état permanent,
régulier de la société. Nous savons qu'il ne faut pas avoir recours
aussi souvent aux citoyens pour maintenir l'ordre public; nous savons
que ce dérangement si fréquent dans les existences privées ne peut être,
je le répète, l'état régulier de la société. Quoique la sécurité ait
fait, depuis trois ans et demi, de très-grands progrès, nous n'en sommes
pas contents, nous ne la trouvons pas suffisante: nous ne trouvons pas
que les honnêtes gens soient dans la situation dans laquelle ils ont le
droit d'être. Nous voulons que la sécurité fasse de nouveaux progrès,
qu'elle s'affermisse et que les honnêtes gens dont je parle ne soient
pas si fréquemment obligés de venir la défendre, et comme gardes
nationaux et comme électeurs.
La sécurité des honnêtes gens, voilà, messieurs, la règle de notre
politique. Voilà pourquoi les associations nous paraissent un si grand
danger, et pourquoi nous n'hésitons pas à les attaquer ouvertement.
Permettez-moi d'aborder ici la question avec une entière sincérité; j'ai
toujours vu que la sincérité est comme l'épée d'Alexandre, elle tranche
les noeuds qu'aucune habileté ne saurait délier. (_Très bien!
très-bien!_)
Oublions un moment les associations.
J'ai souvent regretté, dans le cours de ce débat, que notre situation
n'eût pas été considérée au fond et dans son ensemble, et
qu'indépendamment des associations, on ne se fût pas rendu compte de
l'état actuel du pays, de son gouvernement, et des dangers qu'il peut
avoir à courir.
Je vous demande la permission de vous exposer en peu de mots ce que je
pense de cet état; vous verrez ensuite quel rôle les associations
politiques peuvent y jouer, quelle place elles y peuvent prendre, et
s'il n'est pas indispensable d'arrêter ce ferment qui menacerait toute
nôtre société.
Personne ne contestera qu'il y a deux partis ennemis du gouvernement
actuel, et travaillant à son renversement: les carlistes et les
républicains. Ce sont des minorités, de très-petites minorités; et
toutes les fois qu'elles ont été mises à l'épreuve de leur puissance,
toutes les fois qu'elles ont été appelées à agir et à agir pour leur
propre compte, elles n'ont rien pu. Mais elles peuvent nuire beaucoup,
elles nuisent beaucoup.
Je ne leur fais pas le procès indistinctement; je sais que dans ces
partis mêmes il y a de bons et de mauvais éléments. Dans les carlistes
il y a des propriétaires éclairés, d'honnêtes gens auxquels leur
intérêt, leur devoir prescrivent de se rallier au gouvernement et de
soutenir l'ordre avec lui. Mais ils sont timides; il sont incertains;
dans ce parti-là comme partout, aujourd'hui les convictions sont
chancelantes, les caractères faibles. Les honnêtes gens, les hommes
éclairés du parti carliste sont sous le joug de la faction violente,
hostile, conspiratrice du parti. Ils n'osent s'en séparer, il n'osent la
désavouer, et par cela seul ils se condamnent à la nullité.
Et cette faction, messieurs, cette portion hostile, violente,
conspiratrice, du parti carliste, croyez-vous qu'elle soit prête à se
retirer du champ de bataille, à ne plus agir? Non, messieurs, vous en
avez pour longtemps avec elle. Je vous engage à vous en méfier et à la
surveiller longtemps. (_Très-bien! très-bien!_)
Conduisez-vous de manière à donner à tous les propriétaires tranquilles,
à tous les gens désintéressés, même du parti carliste, à leur donner,
dis-je, le courage et l'occasion de se séparer de la faction, de la
renier, de se rallier à l'ordre public. Que votre politique les y
invite; mais ne croyez pas pour cela que vous aurez détruit le carlisme.
La faction subsistera longtemps, je le répète; elle sera longtemps dans
l'attitude qu'elle a puise sous vos yeux, dans ce mélange bizarre
d'insolence aristocratique et de cynisme révolutionnaire. (_Vifs
applaudissements au centre._)
Je ne crois pas, pour mon compte, que jamais cette faction ait offert,
dans son langage, dans son attitude, un aspect plus immoral, plus
répugnant; et j'éprouve tous les matins un sentiment de dégoût, je
dirais volontiers d'humiliation, en voyant à quelles paroles peuvent
s'abaisser des hommes qui se vantent d'appartenir à la classe la plus
élevée de la société. (_Nouvelles marques d'adhésion au centre._)
J'arrive au parti républicain... (_Ah! ah!_) Le parti républicain, comme
celui que je viens de parler, a de bons et de mauvais éléments; il en a
de corrompus et de sincères. Il y a les républicains du passé, les
héritiers de la Convention et des clubs, et puis il y a les républicains
de l'avenir, les élèves d'école américaine.
Des premiers, je n'ai rien à dire; ils sont et seront ce qu'ils ont été;
je ne saurais les qualifier autrement que je ne l'ai déjà fait à cette
tribune, le _caput mortuum_, _la mauvaise queue de notre révolution_.
(_On rit._)
Quant à l'école américaine, aux républicains de l'avenir, c'est autre
chose. Il y a parmi eux des jeunes gens, des hommes sincères, dont les
doctrines des États-Unis préoccupent l'esprit; je n'entrerai dans aucune
discussion à cet égard. Je me bornerai à dire que ceux qui regardent le
gouvernement des États-Unis comme l'état normal des sociétés, comme le
dernier terme auquel elles doivent toutes arriver, me paraissent être
dans une puérile ignorance et des lois de la nature humaine, et des
conditions de la société. Je ne veux pas qualifier ce parti-là
autrement; il a de la sincérité, il a de bons et honorables sentiments;
mais, je le répète, c'est un parti puéril. Le gouvernement des
États-Unis est un beau et bon gouvernement pour les États-Unis, dans les
circonstances où cette société s'est trouvée placée à sa naissance, car
c'est une société naissante, c'est une société enfant. (_Sensation._) Il
ne faut pas conclure de cette société-là à d'autres.
Cependant, en regardant ce parti comme un parti puéril et qui méconnaît
complétement l'histoire et l'avenir des sociétés, il a cela de dangereux
qu'il s'adresse aux jeunes têtes: au lieu de les corrompre, il les
séduit. Vous aurez longtemps affaire à lui, messieurs; ne le perdez
jamais de vue, pas plus que la faction carliste, et comptez-le au nombre
des obstacles contre lesquels votre gouvernement aura longtemps à
lutter.
Voilà où en est notre ordre politique. Vous voyez que nous y avons des
ennemis, des ennemis actifs. Eh bien! messieurs, ce n'est pas tout, nous
sommes travaillés d'un mal grave. La Révolution française a été, comme
on vous l'a dit tant de fois, bien moins une révolution politique qu'une
révolution sociale. Elle a changé, déplacé, bouleversé la propriété,
l'influence, le pouvoir. Elle a élevé la classe moyenne sur les débris
de l'ancienne aristocratie. Si la classe moyenne, arrivée à ce poste,
s'y était barricadée, enfermée derrière une triple haie de priviléges,
de monopoles, de droits exclusifs, comme cela existait il y a trois
cents, il y a quatre cents ans, je comprendrais la révolte, le
soulèvement qu'on essaye d'exciter contre elle dans quelques parties de
notre société. Mais il n'en est rien, absolument rien. La classe moyenne
est restée sans priviléges, sans monopoles, n'ayant pas même
(permettez-moi de le dire) le sentiment complet et suffisamment
énergique de ses droits et de sa force. Ce qui manque parmi nous à la
classe moyenne, c'est une confiance suffisante en elle-même, dans son
droit et dans sa force. Elle est encore timide, incertaine; elle ne sait
pas exercer, avec une résolution suffisante, tout le pouvoir politique
qui lui appartient, et qui ne peut appartenir qu'à elle. Aussi, y a-t-il
quelque chose d'étrange à venir la taxer de privilége et de tyrannie, à
venir dire que c'est elle qui arrête le mouvement ascendant de la
société. Messieurs, je ne comprends pas comment de telles paroles
peuvent être dites sérieusement dans une assemblée d'hommes éclairés. La
liberté existe parmi nous dans toutes les voies; le mouvement ascendant
n'est arrêté nulle part; avec du travail, du bon sens, de la bonne
conduite, on monte, on monte aussi haut qu'il se peut dans notre échelle
sociale. La classe moyenne n'a donc point succédé à la situation et aux
priviléges de l'ancienne aristocratie.
Cependant, messieurs, on lui déclare la même guerre; sous vos yeux, on
veut une nouvelle révolution sociale, on veut un nouveau déplacement de
la propriété, de l'influence, du pouvoir. On a plusieurs fois attaqué
directement la propriété, la famille. Quand l'attaque directe a soulevé
la réprobation générale, alors sont venues les attaques indirectes; on a
dit que la richesse était mal répartie, que les relations entre les
prolétaires et les propriétaires étaient mal réglées. On a inventé je ne
sais quelle théorie de travailleurs et d'oisifs, pour faire la guerre à
la classe moyenne.
Savez-vous, messieurs, ce que c'est qu'un oisif dans cette théorie?
Voilà un père de famille qui administre sa fortune, qui fait valoir ses
biens, qui élève bien ses enfants. Eh bien! messieurs, c'est un oisif.
(_Rire général._) C'est un oisif. Pourquoi? Parce qu'il ne travaille pas
de ses mains, ou bien parce qu'il ne fait pas, je ne sais quoi... des
livres, des articles de journal. (_Nouveaux rires._)
Quiconque ne travaille pas de ses mains ou n'écrit pas est un oisif.
Vous, messieurs, qui venez ici donner votre temps, votre fortune, votre
repos pour le service public, vous êtes des oisifs (_Rires au centre_);
vous êtes des oisifs qui dévorez la substance des travailleurs.
(_Nouveaux rires au centre._)
Voilà, messieurs, la nouvelle théorie d'économie politique qu'on nous a
faite pour attaquer la classe moyenne; voilà avec quels absurdes, quels
barbares arguments on travaille à jeter le trouble dans notre société,
on nous menace d'une nouvelle révolution sociale.
Ce sont là, messieurs, les faits généraux qui, dans notre situation,
méritent toute l'attention des hommes de sens; ce sont là les maladies,
les maladies réelles dont nous sommes travaillés. Et remarquez, je vous
prie, que je n'ai pas encore dit un mot des associations, pas un seul
mot.
Eh bien! dans un tel état de notre ordre politique, de notre ordre
social, au milieu de ces factions carlistes et républicaines qui
attaquent notre gouvernement, au milieu de ces absurdes idées, de ces
révoltantes manoeuvres qui menacent la société même en attaquant la
classe moyenne, venez, messieurs, venez jeter, au milieu de ces faits,
des associations organisées dans l'unique but d'exploiter les maladies
de notre situation, de les fomenter, d'en faire sortir le renversement
du gouvernement établi; placez ces associations organisées, je le
répète, ouvertement, placez-les sur tous les points du territoire,
agissant dans l'ordre politique sur les jeunes gens par les séductions
de la république, dans l'ordre social sur les prolétaires par les
séductions du mouvement ascendant et de la fortune. Supposez ces
associations fortes de ces traditions d'association et de conspiration
contre la Restauration qu'on a appelées la comédie de quinze ans;
supposez-les fortes de cette habitude d'opposition encore obstinée dans
un grand nombre d'hommes qui souhaitent cependant le maintien du
gouvernement actuel, fortes enfin de tout le développement, de toute
l'extension que notre liberté a prise depuis 1830, de l'affaiblissement
naturel, inévitable, et que je ne déplore pas indistinctement, de
l'affaiblissement des moyens de pouvoir; placez, dis-je, ces
associations ainsi armées, ainsi organisées, placez-les au milieu de
tous les faits que je viens de décrire, et dites-moi ce que deviendra la
société, ce que deviendra immédiatement et dès aujourd'hui la sécurité
des honnêtes gens?
Je vais vous le dire, messieurs. Si cela pouvait continuer, si on
laissait ainsi les associations en plein champ de bataille, agissant
fortement et constamment sur tous les points du territoire, ce qui
arriverait, c'est que les honnêtes gens perdraient toute confiance dans
le pouvoir et prendraient en dégoût une telle situation. Ils resteraient
chez eux, ils fermeraient leurs portes et leurs fenêtres, et ils vous
diraient: «Tirez-vous-en, comme vous pourrez.» (_Rumeurs aux
extrémités._) Et le pouvoir resterait seul, seul aux prises avec les
brouillons, les fanatiques, les intrigants, les fous. (_Rires
approbatifs au centre._) Voilà quelle serait la situation du pays et ce
que deviendrait la société: je vous le demande, est-ce là un état
supportable?
Messieurs, permettez-moi de vous le dire; il n'y a point de gouvernement
possible dans aucun pays, et encore plus dans le nôtre, sans le
concours, sans l'appui, sans l'adhésion active des honnêtes gens, des
hommes qui ne demandent, pour la vie civile, que sécurité et honneur.
C'est avec ceux-là qu'il est possible de gouverner: le jour où ils se
retireront de vous, ce jour-là vous ne gouvernerez plus. (_Assentiment
au centre._)
Voilà la loi qui vous est présentée, messieurs; voilà sa nécessité,
voilà les faits qui l'ont amenée; elle est destinée à réprimer, à
supprimer ces associations qui, jetées au milieu de nos dangers, les
exaltent, les accroissent outre mesure, et nous tiennent sans cesse sur
le bord du précipice. Il faut que les associations soient réprimées; il
faut du moins qu'elles soient réduites à l'impuissance, à la nullité
politique; alors, mais alors seulement, nous aurons le temps et les
moyens de soigner, de guérir nos autres plaies, nos autres maladies,
maladies qu'il ne faut jamais méconnaître, et sur lesquelles il faut
toujours avoir les yeux ouverts, quoique je ne veuille pas en exagérer
la gravité. Personne, messieurs, n'a plus de confiance que moi dans
notre avenir; oui, la société française est jeune et forte. Elle a su se
défendre, et avec grand succès, dans plus d'une occasion difficile; mais
elle a besoin de disposer librement de toutes ses forces; et le résultat
des associations est de les lui enlever, d'inspirer crainte et dégoût à
cette masse de citoyens paisibles dont le gouvernement a besoin pour
lutter avec efficacité contre les périls généraux de la situation.
Je ne dirai que quelques mots sur deux objections qui sont adressées à
la loi, et qui me paraissent les deux objections fondamentales,
objections purement politiques et prises dans le fond de la situation.
On dit que la loi est attentatoire d'une part à la liberté, et de
l'autre au progrès, au progrès social.
Messieurs, en fait de liberté, et toutes les fois qu'on en parle, il
faut commencer par se méfier grandement de tous ces mensonges, de tous
ces emportements de langage que le gouvernement représentatif et la
liberté de la presse amènent presque nécessairement. Il faut bien savoir
que ce qu'on appelle trop souvent la liberté de la presse, c'est le
dévergondage de la pensée, de la parole; il n'y a pas d'excès, de fureur
de langage auxquels on ne se livre quand on peut tout dire.
On parle de la ruine de nos libertés, on accuse depuis quatre ans le
pouvoir de tyrannie. Messieurs, Washington a été aussi accusé de
tyrannie; et, à l'heure qu'il est, le président Jackson est accusé de
tyrannie tous les matins dans les journaux américains et dans
l'intérieur même de la Chambre des représentants et presque du Sénat,
qui n'est composé que de quarante et quelques membres.
Il ne faut pas s'étonner de ces emportements de langage; ils ne prouvent
rien, absolument rien. Malgré tout ce qu'on dit, depuis 1830, de la
tyrannie du gouvernement et de la disparition de nos libertés, la
liberté est immense parmi nous; elle est plus grande qu'à aucune autre
époque, et que dans aucun autre pays.
Je dis plus: non-seulement la liberté est immense, mais elle ne court
aucun danger, pas plus de la loi nouvelle qu'elle n'en courait
auparavant. Il n'est pas dans la nature de ce gouvernement-ci, il n'est
pas (permettez-moi de le dire, et ce n'est pas un reproche que je lui
fais), il n'est pas dans sa possibilité d'être tyrannique; il ne porte
pas la tyrannie dans ses flancs. Il n'est venu ni du droit divin, ni de
la conquête, ni d'aucune des causes qui enfantent la tyrannie; il est
venu de la liberté constitutionnelle, de la nécessité de la défendre; il
l'a fondée à son origine, et il ne pourrait, sans se perdre, trahir son
origine. C'est en s'appuyant sur la liberté constitutionnelle, sur la
classe moyenne qui, depuis 1789, a voulu et réclamé sans cesse cette
liberté, que notre gouvernement prendra de la force. La liberté, je le
répète, ne court, ne peut courir aucun danger.
Quant au progrès, j'ai autant de goût, messieurs, que qui que ce soit
pour le progrès, pour celui de la liberté; de la civilisation, de
l'esprit humain, et même de la démocratie dans son sens légitime; mais
veuillez remarquer que le progrès a deux conditions, deux conditions
impérieuses, et les voici:
L'une, que l'ordre règne. Il n'y a de progrès qu'au sein de l'ordre.
Pour avancer, il faut marcher sur un terrain ferme; ce que vous appelez
progrès n'est qu'un ébranlement continuel, la dissolution de la société;
il ne saurait y avoir de progrès sans cela. Les révolutions d'un seul
bond peuvent faire faire à la société un pas immense; mais le progrès
régulier, permanent, tel qu'une société constituée doit le vouloir, il
ne peut s'accomplir qu'au sein de l'ordre.
Voici la seconde condition. Pour qu'il y ait progrès, il faut qu'il y
ait quelque chose de nouveau, quelque chose de vraiment utile, quelque
chose de fécond dans les idées du parti qui le demande. Eh bien! je
n'hésite pas à le dire, le parti qui se proclame parmi nous le parti du
progrès par excellence se vante en tenant ce langage. C'est, au
contraire, un parti usé, un vieux parti, un parti stérile, qui se traîne
dans l'ornière révolutionnaire, qui est attaché, cloué, oui, cloué aux
idées de 1791, idées qui ont rendu à la France un grand service, celui
de détruire l'ancien régime, mais qui ne peuvent lui en rendre aucun
autre, qui ne sont bonnes à rien aujourd'hui, idées incapables de fonder
un gouvernement. Le parti qui s'y rattache, sans le savoir, n'est autre
chose que l'héritier impuissant, la pâle copie de 1791, et n'a aucun
progrès à faire faire à la société. Il n'a rien à lui donner, rien de
fécond à lui offrir. Vous êtes un vieux parti, il nous faut du nouveau
et vous n'en avez pas. (_Explosion d'applaudissements._)
Le progrès, messieurs, est avec nous. (_Exclamations à gauche..._ _Au
centre_: Oui! oui!) Le progrès est attaché au triomphe de notre cause.
Par une bonne fortune rare, mais qui pourtant s'est déjà rencontrée plus
d'une fois dans l'histoire des peuples, toutes les bonnes causes sont
aujourd'hui ensemble, la cause de la liberté et la cause de l'ordre, la
cause de la sécurité et la cause du progrès; elles sont toutes réunies,
confondues dans les mêmes principes, dans la même politique.
C'est avec nous, je le répète, c'est par le triomphe de notre cause
qu'aura lieu le progrès auquel cette société a droit, et, qu'à Dieu ne
plaise, nous ne voudrions jamais interrompre.
Croyez-moi, messieurs, réprimez les associations qui sont l'objet de la
loi; ôtez-leur toute action sur votre société, toute puissance sur votre
avenir; elles n'ont que du mal à vous faire. Quand vous les aurez
retranchées, il vous restera encore assez d'ennemis à combattre, assez
d'obstacles à surmonter. Vous n'en aurez pas fini avec les fatigues et
les dangers, ne vous y trompez pas. Mais supprimez dès aujourd'hui le
danger actuel, excitant, qui aggrave tous les autres, qui vous empêche
d'appliquer le seul remède qui puisse les guérir, c'est-à-dire la bonne
politique et le temps.
Permettez-moi, messieurs, de rappeler une parole de Bossuet: «L'homme
s'agite, dit Bossuet, mais Dieu le mène.» Oui, messieurs, l'homme
s'agite, mais Dieu le mène. Que les partis s'agitent, qu'ils usent de la
liberté que leur assurent nos institutions; mais ayez confiance dans
votre cause, dans la cause que, depuis quatre ans, vous soutenez avec
tant de bon sens et de courage; c'est dans ce sens que Dieu mène la
France. (_Très-bien! très-bien!_)
Oui, c'est dans ce sens que Dieu mène la France. Dieu veut cette
impartialité, cette équité; cette modération, cette moralité, cette
prudence qui sont, je n'hésite pas à le dire, le fond de notre
politique, depuis la révolution de Juillet.
Oui, messieurs, et ma conviction est la plus profonde qui puisse exister
dans un coeur d'homme; c'est dans ce sens que Dieu mène la France. Ne
vous en écartez jamais. (_Marques d'approbation prolongées._)
Une longue agitation succède à ce discours. C'est à grand peine que les
huissiers obtiennent le silence, après un quart d'heure de suspension de
séance.
--Séance du 21 mars 1834.--
Dans la discussion du projet de loi sur les associations, M. Arago
m'ayant reproché de n'avoir témoigné aucun intérêt pour les associations
littéraires et scientifiques, je lui répondis:
M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique._--Messieurs, la Chambre
me permettra, je pense, de ne pas suivre l'honorable préopinant dans la
discussion qu'il a élevée sur l'utilité des sociétés scientifiques et
littéraires; je ne la conteste en aucune façon; je n'établis aucune
comparaison entre les découvertes des individus isolés et les
découvertes des académies; je reconnais pleinement, autant qu'on voudra,
l'utilité des académies: ce n'est point là ce qui est en question.
Je dirai seulement que, sinon toutes, du moins presque toutes les
sociétés littéraires ou scientifiques qui s'établissent demandent à être
autorisées; que le ministère de l'instruction publique reçoit sans cesse
des demandes pareilles; que plusieurs des sociétés dont l'honorable M.
Arago a parlé l'ont formellement demandé; que le congrès scientifique de
Caen, qu'il rappelait tout à l'heure, m'a fait l'honneur de me nommer
son président honoraire; que je pourrais citer beaucoup d'autres
exemples semblables. Je n'affirme pas qu'il n'y ait point de sociétés
scientifiques ou littéraires qui se passent d'autorisation; je dis que
le plus grand nombre, en demandant l'autorisation de la puissance
publique, ne croit pas du tout se _ravaler_, pour me servir d'une
expression que je n'aurais pas employée si elle ne l'avait pas été déjà,
car je la crois indigne de cette tribune. (_Adhésion aux centres._)