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--Chambre des députés.--Séance du 3 janvier 1834.--

Dans la discussion de l'adresse, M. Mauguin, en citant des discours que

j'avais prononcés dans la session de 1831, attaqua l'ensemble de mes

idées et ce qu'il appelait «ma pensée profondément politique» sur le

gouvernement représentatif et la monarchie constitutionnelle que nous

avions à fonder en France. Je lui répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, je remercie

l'honorable orateur qui descend de la tribune d'avoir rappelé les

paroles que j'ai prononcées dans une autre occasion. Aujourd'hui, comme

en 1831, je pense que le ministère doit être d'accord avec la majorité

des Chambres, et que le gouvernement de cette majorité, combiné avec le

gouvernement du roi, est notre gouvernement constitutionnel. Que les

trois pouvoirs soient réels, que chacun ait son action, son

indépendance, que la condition soit imposée à ces trois pouvoirs de se

mettre d'accord et de marcher de concert, c'est là le gouvernement

constitutionnel; il n'existe qu'à ce prix. (_Très-bien_.)

Je pense également, aujourd'hui comme en 1831, que la majorité des

boules n'est pas l'unique symptôme d'après lequel il faille juger de

l'état réel des esprits. Je pense qu'il peut y avoir, dans certaines

occasions, des majorités de boules qui sont fausses, qui n'expriment pas

l'union véritable des sentiments d'une assemblée avec le ministère. Je

pense qu'il peut se faire qu'une majorité tolère, supporte quelque temps

un ministère et lui donne la majorité des boules, quoiqu'elle

désapprouve au fond ses sentiments et sa tendance. C'est dans ce sens

que j'ai parlé, en 1831, du ministère auquel présidait M. Laffitte. Je

répète que je pense aujourd'hui ce que je pensais alors.

Mais, messieurs, s'il fallait en croire l'honorable préopinant, notre

situation serait embarrassante. Supposez que la majorité soit en toute

occasion pleinement d'accord avec le ministère, vote constamment pour

lui et avec lui; on dira qu'elle est servile, qu'elle est dépendante,

qu'elle est corrompue: c'est un langage que vous avez souvent entendu.

S'il arrive, au contraire, que le ministère n'obtienne pas toujours cet

assentiment absolu, universel, dont on faisait tout à l'heure la

condition du gouvernement représentatif, on lui dira qu'il n'a pas la

majorité, qu'il n'est pas un gouvernement constitutionnel.

Il faut pourtant choisir. Pour moi, je pense que le ministère doit être

uni, sincèrement uni de pensée, d'intention, de travail politique avec

la majorité du la Chambre, et je pense en même temps qu'il peut arriver

que la majorité ne pense pas absolument comme le ministère sur telle ou

telle question, et qu'elle s'en trouve momentanément séparée sans que

cela ait un caractère de désaccord, de rupture entre les pouvoirs.

Il faut, messieurs, parler ici selon la vérité des choses et ne pas se

repaître de fictions. Non, la majorité n'est pas servile, elle n'est pas

dépendante, elle juge selon son opinion, et le ministère, de son côté, a

aussi son indépendance. Quand habituellement ils sont d'accord, quand le

système d'idées, de conduite dans lequel agit le cabinet est en même

temps le système de la majorité, on a droit de dire, il faut dire qu'il

est l'organe de la majorité, qu'il y a accord entre elle et le cabinet,

quand même, dans quelque occasion, il se manifeste une dissidence qui

n'a rien de radical et ne va pas au fond des choses. (_Très-bien!

très-bien!_)

Maintenant l'honorable orateur a énuméré un certain nombre de cas dans

lesquels, en effet, il y a eu (et je les expliquerai tout à l'heure,

j'en apprécierai la mesure selon mon opinion), dans lesquels il y a eu

dissidence entre la majorité et le ministère. Je pourrais, à ces

citations, en opposer beaucoup d'autres, opposer tous les cas dans

lesquels la majorité s'est trouvée d'accord avec le ministère; je

n'hésite pas à dire, sans craindre d'être démenti par l'honorable

orateur lui-même, que ces derniers cas sont infiniment plus nombreux,

qu'ils ont été l'état habituel des choses, que les cas qu'il a cités

doivent être considérés comme des exceptions. Mais j'aime mieux lui

épargner ces calculs et ne pas opposer mon addition à la sienne. Je vais

prendre les cas dont il a parlé et les examiner en peu de mots. Il verra

que je n'élude aucune difficulté, que je ne redoute aucune question.

M. Mauguin a parlé du projet de loi présenté, à l'ouverture de

l'avant-dernière session, sur l'état de siège. Il doit se rappeler qu'un

doute, un grand doute s'était élevé, dans le pays et dans les Chambres,

sur l'état de notre législation à ce sujet. La dissidence des tribunaux

avait fait éclater ce doute. Le discours de la couronne, à l'ouverture

de la session, avait proclamé que notre législation paraissait

incomplète, défectueuse sur ce point, qu'il y avait quelque chose à

faire. L'adresse de la Chambre, si je ne me trompe, exprima la même

idée. Le ministère présenta un projet de loi. Eh bien! il est vrai

qu'après examen dans l'une des Chambres, examen dans lequel le ministère

n'a pas éludé la discussion, car j'y ai parlé moi-même, et parlé

longuement, il est vrai que la majorité de l'autre Chambre n'a pas paru

favorable à certaines dispositions du projet de loi. Qu'est-il arrivé?

Ce qui est arrivé dans d'autres occasions; le ministère, éclairé par cet

avis, n'a pas insisté sur l'adoption du projet de loi; il l'a laissé,

comme disait l'honorable membre, tomber dans les cartons où il est

resté. S'il y avait eu dissidence véritable, radicale, messieurs, entre

la majorité et le ministère à ce sujet, la majorité aurait poursuivi le

ministère dans les autres parties de sa politique et se serait retirée

de lui. Mais rien de semblable n'est arrivé; cette espèce d'oubli dans

lequel le projet a été laissé a eu lieu, pour ainsi dire, de concert

avec la majorité et le ministère. Le ministère n'a pas insisté, la

majorité n'a pas insisté davantage; elle est restée, du reste, unie au

ministère. C'est là un incident dont l'opposition a pu se prévaloir,

dont je trouve tout simple qu'elle se prévale aujourd'hui comme elle l'a

fait alors; c'est son jeu, c'est tout naturel. Mais on ne peut dire

sérieusement que ce soit là une de ces dissidences qui amènent la

rupture entre le cabinet et les Chambres. Si la majorité l'eût ainsi

compris, elle n'eût pas attendu jusqu'à aujourd'hui que l'on vînt l'en

avertir.

Je prends le second point, le point que l'on regarde sans doute, et que

l'honorable orateur regarde lui-même comme le plus difficile, le plus

chatouilleux, celui qui a excité le plus de susceptibilité dans le pays.

Je veux parler des forts détachés. Je dirai à l'honorable orateur que je

suis loin d'avoir une opinion sur la question militaire, je ne dis pas

seulement sur la question de construction, mais sur la question de

savoir s'il convient ou non militairement de construire des

fortifications quelconques autour de Paris. Mais je ferai en même temps

remarquer à l'honorable orateur que ce qu'on appelle les forts détachés

s'exécutaient depuis deux ans, au vu et au su de tout le monde, que la

Chambre avait deux fois, en 1831 et 1832, voté des fonds pour ce

travail. Les fonds ont été employés sous les yeux de toute la population

sans qu'il s'y élevât aucune de ces réclamations, de ces susceptibilités

qui sont, j'en conviens, devenues si vives.

Je rappelle également que la seconde ville du royaume, la ville de Lyon,

avait vu les mêmes travaux s'exécuter autour de son enceinte, qu'après

quelques réclamations la population tout entière de Lyon a reconnu que

c'était dans son intérêt qu'ils se faisaient, qu'ils protégeaient, au

lieu de la menacer, la sûreté des habitants, et qu'elle a fini par les

trouver tout simples.

Je n'ai, dis-je, aucune opinion, aucun parti pris sur la question

militaire; mais, je le répète, ce qu'on avait fait au commencement de

l'année dernière se faisait depuis deux ans; la Chambre avait voté des

fonds pour cela; le ministère était donc parfaitement en droit de croire

que ce n'était pas une grande question, et que la facilité, la

simplicité avec laquelle cette affaire avait d'abord été traitée dans

les Chambres le dispensait de prouver qu'elle ne recélait aucune espèce

d'intention tyrannique, intention qui aurait été folle, et à laquelle

certainement l'honorable membre ne croit pas...

M. MAUGUIN.--Je vous demande pardon. _(On rit.)_ N'interprétez pas ma

pensée.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--J'en demande pardon à

l'honorable membre. Il y a eu erreur de ma part, mais comme, à mon avis,

ce n'est pas donner une preuve de jugement que de croire aujourd'hui à

de pareilles intentions...

M. MAUGUIN.--Je vous demande encore pardon: je crois que c'est une

preuve de jugement.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je ne doute pas que vous le

croyiez, et je trouve parfaitement simple que vous le disiez; mais je

pense, moi, que ce n'est pas donner une preuve de jugement que de

supposer au gouvernement actuel de tels projets et de croire fondées de

telles craintes.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 50 / 119 题