LIV

--Chambre des députés.--Séance du 11 juin 1833.--

Dans la discussion du budget du ministère de la marine, un débat s'éleva

sur les conséquences de l'expédition ordonnée en 1831 par le cabinet de

M. Casimir Périer dans les eaux du Tage, sous le commandement de

l'amiral Roussin, et qui avait amené la capture d'une partie de la

flotte portugaise. Le gouvernement ne considérait pas cette expédition

comme ayant constitué, entre la France et le Portugal, un véritable état

de guerre et devant en entraîner toutes les conséquences. M. Mauguin

s'étonna de cette politique et l'attaqua en soutenant qu'il y avait eu

là une véritable guerre. Je lui répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--J'ai peine à comprendre

l'étonnement de l'honorable préopinant; j'ai peine à le concilier avec

le goût très-raisonnable qu'il professe pour le progrès de la

civilisation et de la pacification générale entre les peuples; il ne

devrait pas s'étonner que le gouvernement travaille à restreindre les

questions qui peuvent amener la guerre, à isoler ces questions, et à ne

pas entraîner une guerre générale à propos d'une question particulière

qui peut se décider sans que le pays tout entier soit engagé dans la

guerre. C'est là un fait nouveau qui s'est reproduit plusieurs fois

depuis plusieurs années, et qui doit être considéré comme un véritable

progrès dans les rapports des peuples. (_Marques nombreuses

d'adhésion._)

De quoi se plaignait-on continuellement autrefois? Des guerres

générales, des guerres permanentes engagées pour des motifs

particuliers, pour des motifs, disait-on, frivoles, qui n'auraient pas

dû avoir de si longues, de si terribles conséquences. On avait raison.

Il y a, en effet, des questions incidentes qui peuvent être résolues,

même par la force, sans qu'il en résulte une guerre générale et

permanente. Vous en avez sous les yeux trois grands exemples: Navarin,

Anvers et Lisbonne. Ce sont là des questions particulières qui ont été

décidées par la force et qui n'ont pas amené une guerre générale et

permanente.

C'est là, je le répète, un véritable progrès dans les rapports des

peuples; c'est une nouvelle face du droit des gens qui aura des

conséquences très-heureuses pour la civilisation tout entière.

Je ne puis comprendre non plus que l'honorable préopinant n'ait pas vu

que toute question de prises implique nécessairement la question de

savoir s'il y a eu guerre. Il ne s'agit pas seulement, en effet, de

prises faites par des corsaires ou de violation du droit des neutres; il

s'agit aussi souvent de prises faites par les bâtiments de l'État. Or,

dans tous ces cas, tout dépend de la solution de cette question: Y

a-t-il eu réellement guerre entre les deux États?

M. Mauguin s'est aussi étonné que l'on ait fait mouvoir les forces

publiques, la marine royale, et il en conclut qu'il y a eu guerre. Mais,

messieurs, on fait mouvoir les forces publiques pour obtenir des

réparations. On se présente avec les vaisseaux du roi devant le port de

Lisbonne, et on demande une réparation solennelle: cette réparation

n'est pas à l'instant même donnée; les vaisseaux du roi forcent l'entrée

du Tage, obtiennent la réparation, et l'honneur du pays est vengé sans

qu'il y ait guerre générale, sans que le pays se trouve compromis dans

une longue lutte.

Je m'étonne, messieurs, que des amis de leur pays, des amis de la

civilisation et de la paix viennent se plaindre de ces faits nouveaux,

de ces nouveaux procédés entre les États, si honorables et si avantageux

pour les peuples et pour la civilisation. Il faut, au contraire, s'en

applaudir et les encourager. (_Adhésion marquée._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 49 / 119 题