LIII

--Chambre des députés.--Séance du 29 mai 1833.--

La commission chargée de l'examen du budget du ministère de

l'instruction publique avait proposé une réduction de 10,000 francs sur

le 1er chapitre de ce budget (_administration centrale_). J'expliquai

les motifs qui m'avaient déterminé à proposer cette somme, et j'en

demandai le maintien.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--J'avais, dans ce

chapitre, proposé de remplir une place vacante depuis la mort de M.

Cuvier dans le conseil de l'instruction publique. J'ai eu quelque regret

que la commission, qui vous a proposé la suppression de cette place,

n'ait pas entendu les raisons qui m'avaient déterminé à la proposer. Je

n'ai eu aucune occasion de rien dire à ce sujet devant la commission. Je

prie la Chambre de croire que ce n'est pas du tout par un vain et futile

plaisir d'avoir une place à remplir que j'avais fait une pareille

proposition; c'est dans l'intérêt du service, et parce que le bien et le

progrès des études m'ont paru l'exiger.

La Chambre se rappelle quelle est la nature du conseil de l'instruction

publique. Il est destiné à réunir les hommes qui se sont occupés des

différentes branches des connaissances humaines; la surveillance et la

direction de chacune de ces branches sont précisément confiées à l'un

des hommes qui s'y sont le plus distingués.

Je dois dire à la Chambre que, dans l'état actuel du conseil de

l'instruction publique, il y a des portions considérables des

connaissances humaines qui n'ont pas de représentant, qui ne sont pas

placées sous la surveillance de leur chef naturel, des hommes qui les

entendent le mieux, et exercent le plus d'autorité morale sur ceux qui

les cultivent.

La Chambre comprendra sans peine que, lorsque les sciences mathématiques

sont surveillées par un conseiller illustre dans ces sciences,

non-seulement le progrès de ce genre d'études est assuré, mais tous les

hommes qui s'y vouent, tous les professeurs de mathématiques en France

ont considération et respect pour l'autorité supérieure qui les dirige.

Eh bien! toutes les sciences qui ont pour objet le droit et la médecine,

ces deux portions si importantes de nos études universitaires, n'ont

aujourd'hui dans le conseil de l'instruction publique, aucun

représentant, aucun homme qui se soit particulièrement voué à ces genres

d'études. C'est pour assurer le progrès de ces deux branches et

l'autorité morale de ceux qui les surveillent que j'avais eu l'honneur

de proposer à la Chambre de compléter le conseil royal de l'instruction

publique, en remplissant la place laissée vacante par la mort de M.

Cuvier. Qu'il me soit permis de dire que la raison donnée contre cette

proposition n'a vraiment pas un fondement bien sérieux.

Le jour où les Chambres seront appelées à examiner l'administration

publique, et en particulier l'institution du conseil général, si les

trois pouvoirs réunis croient devoir y faire des modifications, il

importe fort peu qu'ils trouvent six ou sept conseillers présents dans

le conseil. Il y aurait quelque chose de vraiment puéril à croire que la

liberté de la Chambre et des autres pouvoirs de l'État serait gênée le

moins du monde parce qu'il y aurait sept conseillers au lieu de six dans

le conseil; évidemment ce ne peut pas être là une raison sérieuse. Il

s'agit uniquement de savoir si, dans l'intérêt du service, pour le

progrès des études, pour la bonne direction de toutes les branches des

connaissances humaines, il importe que cette organisation soit au

complet. Eh bien! j'ai eu l'honneur de le dire à la Chambre, et depuis

que j'ai été appelé à ce département j'en ai acquis la conviction, des

branches très-importantes des connaissances humaines, les études de

droit et de médecine, n'ont pas, dans l'état actuel du conseil, leurs

représentants, leurs chefs naturels, et elles se trouvent ainsi à

l'égard de certaines autres connaissances, des sciences mathématiques,

des sciences naturelles et philosophiques, des études littéraires, dans

un véritable état d'infériorité. C'est pour faire cesser ce mal, pour

compléter ces études et assurer leur développement, que j'avais eu

l'honneur de proposer à la Chambre de remplir la place vacante laissée

au conseil général par la mort de M. Cuvier.

Je persiste dans cette proposition.

M. GILLON, _rapporteur_.--C'est pour la troisième fois que je viens

déclarer, au nom des commissions successives du budget, que le nombre

des membres du conseil royal de l'instruction publique paraît hors de

proportion avec les besoins réels; cette assertion, je l'ai prononcée à

la tribune en discutant les budgets de 1832 et 1833; je la répète pour

le budget de l'an prochain. M. le ministre l'a contestée devant vous, et

cependant ses actes, sa conduite, offrent une preuve éclatante de

l'assentiment qu'il donne à l'opinion que je soutiens.

En effet, déjà une année entière vient de s'accomplir depuis que la

France a perdu Cuvier; si son remplacement au conseil royal était

réclamé par cette urgente nécessité qu'a dépeinte M. le ministre,

comment n'a-t-on pas pourvu au choix d'un successeur digne de lui,

pendant la dernière moitié de 1832? Les fonds étaient faits au budget de

cet exercice pour le traitement; comment a-t-on rédigé le budget de 1833

sans y porter un traitement pour le successeur? Comment a-t-on pensé que

cette année aussi pouvait s'écouler sans que le successeur fût désigné?

Qu'on nous fasse comprendre pourquoi seulement en 1834, il sera

impossible de se soustraire à une impérieuse nécessité sous le poids de

laquelle on sera resté volontairement durant dix-huit mois, au lieu de

lui avoir donné la satisfaction facile et complète pour laquelle on

avait entre les mains les ressources votées par les Chambres? Non, je ne

saurais m'expliquer ces contradictions, quelque désir que j'aie de les

voir disparaître.

M. le ministre nous dit que le droit et la médecine manquent de

représentants au conseil royal. Mais de telles paroles ont plus de

portée que la proposition qu'il soutient; il en sort une conséquence

plus étendue que celle qu'il en tire. En effet, ce n'est plus 10,000 fr.

que M. le ministre doit demander, mais 20,000 fr.; car ce n'est plus un

seul conseiller qu'il faut introduire, mais deux: apparemment on

n'espère pas qu'une seule tête soit capable de diriger l'enseignement

des sciences médicales et des diverses parties de la science du droit.

Cependant, si un conseiller unique est nommé, sera-ce la médecine,

sera-ce le droit qui sera sacrifié momentanément? Est-ce la vie des

hommes, sont-ce leurs biens dont le soin sera passagèrement négligé? Il

y a là un embarras dont M. le ministre ne sortirait pas. (_Très-bien_.)

Le mieux est de se hâter d'organiser l'administration de l'instruction

publique, et alors les crédits nécessaires seront alloués par les

Chambres qui n'ont, pour presser l'accomplissement de cette grande tâche

imposée par la Charte, d'autre moyen que de refuser les fonds destinés à

l'entretien d'une situation qui pourrait beaucoup trop se prolonger.

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je ne pense pas que, parce

que plusieurs rapports de commissions ont successivement exprimé la même

idée, l'on puisse dire que la Chambre l'a adoptée. Je n'ai pas porté la

discussion sur la question de savoir si le conseil de l'instruction

publique était trop nombreux. Je ferai une seule observation à la

Chambre. Dans le seul pays où l'organisation de l'instruction publique

ait, sous ce rapport, quelque analogie avec la nôtre, dans le pays où

les études de tout genre font, depuis trente ans, le plus de progrès, en

Prusse, le conseil chargé de l'instruction publique est infiniment plus

nombreux que ne le sera notre conseil royal, quand il sera porté au

complet, car il est composé de quatorze ou quinze membres. C'est que

l'on a compris, dans ce pays, qu'il importait que les différentes études

fussent surveillées par des hommes distingués spécialement dans les

diverses sciences, et ayant action, autorité sur l'esprit de ceux qui

s'y vouent. C'est d'après ce principe qu'a été organisé le conseil de

l'instruction publique en Prusse, et les différents genres d'étude y

sont placés sous la direction d'hommes spéciaux.

Je suis convaincu que lorsque la Chambre sera appelée à examiner cette

question dans toute son étendue, elle reconnaîtra la justesse de cette

idée, et y conformera sa résolution. Je ne saurais penser que la Chambre

puisse considérer le conseil de l'instruction publique, composé de sept

membres, comme trop nombreux. Je répète que, dans l'état actuel, il est

incomplet, que le service en souffre, qu'il y a des branches importantes

des connaissances humaines qui ne sont pas dirigées, surveillées comme

le sont plusieurs autres, et que c'est uniquement dans cet intérêt que

j'avais fait cette proposition à la Chambre.

M. GILLON, _rapporteur_.--L'opposition de M. le ministre porte sur deux

motifs. D'abord, analogie avec le conseil royal chargé, en Prusse, de la

direction de l'enseignement public, conseil qui n'a pas moins de quinze

membres. Je réponds que l'argument n'est pas admissible, aussi longtemps

du moins que les attributions de ce conseil ne nous auront pas été

détaillées; car, si elles sont plus étendues que celles du conseil

royal, en France, il est tout naturel que le nombre des conseillers soit

plus considérable chez nos voisins que chez nous.

En second lieu, M. le ministre insiste sur l'insuffisance de six membres

pour accomplir tous les devoirs que la législation universitaire impose

au conseil royal. Veut-on faire cesser cet embarras? Qu'on cesse

d'attirer au conseil royal, de centraliser dans son sein une foule de

petites affaires qui seraient bien plus promptement, et beaucoup mieux

résolues dans nos départements. Par exemple, qu'on laisse le recteurs

nommer les régents des colléges communaux, au moins pour les classes

inférieures; qu'on laisse les bureaux d'administration des colléges

désigner les enfants qui, jusqu'à concurrence du dixième du nombre total

des élèves de chaque établissement, doivent jouir de la dispense de la

rétribution universitaire; c'est abus, perte de temps, que d'occuper de

pareils détails les six hommes jugés les plus capables d'imprimer le

mouvement aux études.

Mais, dit le ministre, quelques-unes des parties les plus élevées de ces

études sont négligées faute d'un homme qui assure leur bonne direction.

Je lui en demande pardon, mais il faut qu'il souffre ma franchise. Si le

mal a la gravité dont il se plaint, nous aurions de vifs reproches à

adresser à M. le ministre; nous serions en droit de nous plaindre

amèrement qu'il ait souffert un tel désordre quand, dès 1832, il avait

des ressources pécuniaires pour fournir un traitement au successeur

qu'il aurait pu donner à M. Cuvier; quand, en dressant le budget de

1833, il n'a rien demandé pour pourvoir à ce traitement pendant

l'exercice.

Mais M. le ministre s'excuse en disant qu'il n'a pas porté son attention

sur le point de savoir si le conseil était assez nombreux. Comment une

telle inattention peut-elle se comprendre? Eh quoi! le budget de 1833 a

été discuté, arrêté et signé au conseil royal, sous la présidence du

ministre. Alors Cuvier n'était déjà plus; depuis six mois, il avait été

arraché à la science. Et cependant son souvenir, qui planait au milieu

de ses collègues, ses services qui étaient présents à la mémoire de

tous, n'ont pas inspiré, pour premier besoin, l'expression du désir de

voir remplir par un successeur la grande place laissée vide par un homme

sur lequel se sont attachés tant et de si vifs regrets!

J'ai opposé aussi un argument auquel M. le ministre n'a pas fait la

moindre réponse; c'est qu'il faudrait, non un seul conseiller, mais

deux, non 10,000 mais 20,000 fr.

Au budget de 1833 on demandait 24,000 fr. pour ajouter deux membres au

conseil d'État; généralement on reconnaissait l'utilité de cet

accroissement, car beaucoup d'affaires sorties des conseils de

préfecture sont lentes à obtenir solution devant le conseil d'État: la

surcharge de travail ne permet pas plus de rapidité. Que fit la Chambre

en janvier dernier? Elle rejeta tout accroissement de crédit pour deux

nouveaux conseillers d'État. Elle dit à M. le garde des sceaux:

organisez le conseil d'État par une loi, et tout aussitôt une somme

suffisante sera allouée pour le traitement convenable de tous ses

membres. Je me trouve bien puissant de ce souvenir; l'analogie

m'encourage à demander que M. le ministre de l'instruction publique

organise l'administration de l'enseignement par une loi, et les

sacrifices du Trésor ne manqueront pas à la dette sacrée de

l'enseignement. Ce langage, messieurs, j'espère qu'il est au fond de vos

esprits comme il est sur mes lèvres, et que vous allez le laisser

manifestement éclater en refusant le crédit demandé par M. le ministre.

(_Très-bien_.)

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je rappellerai que,

lorsqu'à été présenté le budget de 1833, c'était à peu près au moment où

je venais d'avoir l'honneur d'être appelé au département de

l'instruction publique: n'ayant pas senti par moi-même l'importance de

la lacune qu'avait causée la mort de M. Cuvier, je ne proposai pas son

remplacement; mais ayant reconnu depuis cette nécessité, j'en ai fait la

proposition dans le budget de 1834, je ne pouvais pas faire plus tôt

cette proposition; ainsi je n'ai encouru aucun reproche à cet égard.

Quant à la seconde objection de l'honorable rapporteur qui a dit que

j'avais trop prouvé, et qu'il faudrait, pour la science du droit et pour

celle de la médecine, non plus un représentant, mais deux, je lui dirai

que je n'ai pu accepter l'obligation de tout faire à la fois: j'ai

trouvé une place laissée vacante par la mort de M. Cuvier; c'est cette

place que j'ai demandé à remplir.

Si j'avais l'honneur de soumettre à la Chambre une proposition

d'organisation, je lui demanderais de porter le nombre des membres du

conseil au delà de ce qu'il est, conformément à l'idée que j'ai eu

l'honneur de développer. Ce que je propose uniquement aujourd'hui, c'est

de remplir une place vacante; j'ai fait cette première proposition

aussitôt que sa nécessité m'en a été démontrée.

La Chambre adopta, à une faible majorité, la réduction proposée par la

commission.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 48 / 119 题