LII

--Chambre des députés.--Séance du 20 mai 1833.--

En exécution du traité conclu, le 7 mai 1832, entre la France,

l'Angleterre et la Russie pour assurer la fondation du royaume de Grèce,

le gouvernement proposa, le 24 janvier 1833, un projet de loi pour être

autorisé à garantir, aux termes de ce traité, l'emprunt de 60 millions

de francs contracté par le gouvernement grec, et auquel l'Angleterre et

la Russie avaient déjà donné leur garantie. Ce projet de loi fut l'objet

d'une longue discussion à laquelle je pris part en réponse à M. Mauguin.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique._--L'honorable orateur qui

descend de la tribune a commencé par dire qu'il ne pouvait séparer la

question de la Grèce de l'état général de l'Orient; et, en effet, c'est

sur l'état général de l'Orient qu'il a particulièrement appelé votre

attention. Il y a du vrai dans cette observation. Cependant la Chambre

comprendra qu'il m'est impossible d'entrer, sur l'Orient, dans toutes

les considérations auxquelles l'honorable préopinant s'est livré; je me

bornerai à faire remarquer à la Chambre deux faits à ce sujet: le

premier, c'est qu'au moment où les affaires d'Orient ont éclaté, quoique

la France n'y fût pas seule intéressée, quoique l'Autriche et

l'Angleterre, par exemple, le fussent comme nous, la France seule s'est

trouvée en mesure d'agir diplomatiquement, comme on pouvait agir alors.

Je crois évident pour tout le monde que, dans la question qui s'est

posée à cette époque entre l'Orient et l'Occident de l'Europe, entre la

Russie et l'Europe occidentale, c'est la France qui s'est trouvée à la

tête de la cause occidentale; c'est la France, je le répète, qui s'est

trouvée seule en mesure d'agir. (_Oui! oui!_) Il est vrai que son

ambassadeur n'était pas encore arrivé à Constantinople; mais nous y

avions un chargé d'affaires qui s'est conduit, dans cette grave

circonstance, avec beaucoup de prévoyance, de fermeté et d'habileté. La

France, je le répète, ne s'est manquée ni à elle-même ni à la cause

générale de l'Europe occidentale; et quoiqu'elle ne fût pas seule

intéressée, elle a pris presque seule la direction des événements.

A la suite de cette première action purement diplomatique qui, quoi

qu'on en dise, est fort loin d'avoir été sans effet, la France a joint

le commencement d'une autre action; des vaisseaux sont partis; ils se

sont rendus en Orient; et quoique les sentiments de la France soient

toujours pleinement pacifiques en Orient comme en Occident, sa

diplomatie est aujourd'hui appuyée dans les mers d'Orient par une flotte

capable de la faire respecter partout. (_Sensation._) Il n'est donc pas

exact de dire que la France n'ait pas pris ses mesures, et qu'elle n'ait

pas pressenti, dans les affaires de l'Orient, tout ce qui pourrait en

sortir.

La Chambre me permettra de ne pas en dire davantage. Ces affaires sont

aujourd'hui engagées, elles s'avancent vers leur solution; la France n'y

a point quitté la position qui lui convenait; elle ne s'est point

portée, quoi qu'en ait dit l'honorable préopinant, le défenseur du

sultan contre le pacha d'Égypte; la France a gardé le caractère de

puissance médiatrice, consultant avant tout l'intérêt français, en

Orient comme ailleurs, le ménageant partout où il existe, et travaillant

à faire prévaloir cet intérêt par le maintien de l'ordre européen et de

la paix générale. (_Marques d'adhésion._)

Après ces courtes paroles sur l'état général des affaires en Orient et

la situation que la France y occupe, je prie la Chambre de permettre que

je me renferme exclusivement dans la question grecque, et dans l'affaire

de l'emprunt.

Et d'abord, je remercierai les deux honorables préopinants, MM. Mauguin

et Bignon, d'avoir rendu à cette question sa grandeur. Il y a là sans

doute une question financière, mais la question politique domine, et la

question financière n'est que subsidiaire. La révolution de Juillet,

messieurs, ne nous a pas grandis, à nos propres yeux et aux yeux de

l'Europe, pour que nous méconnaissions la grandeur des situations et des

questions; elle ne nous a pas élevés et ennoblis pour que nous traitions

les affaires générales de notre pays et de l'Europe par des

considérations purement économiques et domestiques, pour ainsi dire. Il

faut aborder ces affaires dans toute leur étendue; il faut les voir à

leur hauteur, et ne s'en dissimuler ni la gravité, ni la difficulté;

c'est le devoir des peuples libres.

Que vous ont demandé les deux honorables préopinants? Ils ne vous ont

pas caché qu'ils vous demandaient d'abandonner la politique qui a été

suivie par la France à l'égard des affaires d'Orient, et

particulièrement des affaires grecques, depuis 1821. Ils ont

formellement rappelé l'un et l'autre l'opposition qu'ils ont formée, dès

1828, à cette politique; ils vous ont répété qu'à cette époque ils

s'étaient opposés à l'occupation de la Morée; l'honorable M. Bignon n'a

nullement démenti le discours qu'il prononça alors, et dans lequel il

établit que la France n'avait rien à faire, ne devait rien faire à

l'égard des affaires d'Orient; qu'elle devait prendre une position

purement expectante, et attendre le moment où elle aurait intérêt

d'agir.

Il s'agit donc bien positivement, vous le voyez, d'abandonner la

politique suivie de 1821 à 1830. Mais, messieurs, cette politique, ce

n'est pas le gouvernement d'alors qui l'a adoptée le premier; elle a été

adoptée par le pays, par le sentiment français; elle a été conseillée,

dictée par l'état général des esprits en France; c'est le pays qui, le

premier, a demandé qu'on soutint la Grèce, qu'on la soutint avec de

l'argent, par la diplomatie, avec des hommes, qu'on l'aidât d'une part à

s'affranchir des Turcs, de l'autre à se constituer en État durable et

indépendant. De 1821 à 1826, qu'a fait le gouvernement? Il faut lui

rendre justice: il a laissé le pays libre d'agir, non-seulement de

manifester ses sentiments, mais de faire lui-même pour la cause grecque

tous les efforts auxquels il était porté; le pouvoir n'est pas

intervenu. De 1826 a 1827, l'intervention du gouvernement a commencé,

intervention d'abord purement diplomatique; le pouvoir a conclu le

traité du 7 juillet 1827; il s'est engagé, de concert avec l'Angleterre

et la Russie, dans les affaires de la Grèce. De 1828 à 1829, il a fait

un pas de plus; son intervention, de diplomatique est devenue militaire;

il a gagné la bataille de Navarrin, il a occupé la Morée; de 1829 à

1830, il a été encore plus loin; il s'est appliqué à déterminer la

délimitation de la Grèce, a régler son existence matérielle; ensuite il

s'est appliqué à régler son existence politique, à lui donner un

souverain; enfin, il a posé la question qui vous agite aujourd'hui: il a

promis un emprunt pour assurer l'établissement du gouvernement nouveau.

Voilà en peu de mots, si je ne me trompe, la politique suivie par la

France de 1824 à 1830, politique suivie au nom du pays, politique dans

laquelle le gouvernement a été approuvé, applaudi toutes les fois qu'il

a fait un pas de plus; politique qu'on vous demande d'abandonner

aujourd'hui.

L'abandonner! et pourquoi, je vous le demande? Qu'y avait-il dans cette

politique de contraire à l'intérêt général de la civilisation, de

l'humanité? Qu'y avait-il de contraire à l'intérêt national, à l'intérêt

français? Je n'hésite pas à l'affirmer: c'était une politique à la fois

morale et française, utile à la cause générale de la civilisation et à

la cause particulière de l'influence, de la puissance de notre pays.

Il ne faut pas, messieurs, passez-moi cette expression, il ne faut pas

faire fi de cette intervention morale que la France a souvent exercée en

faveur de la cause générale de la civilisation, de l'humanité, de

l'affranchissement des peuples.

Je sais que c'est une situation difficile, hasardeuse, dans laquelle on

peut commettre beaucoup de fautes, qui peut entraîner un gouvernement

fort loin; il ne faut pas renoncer cependant à la puissance qu'on peut

très-légitimement en tirer. La France, l'a quelquefois éprouvé dans son

histoire. Le gouvernement français a protégé l'émancipation de la Suisse

contre l'Autriche, de la Hollande contre l'Espagne, des États-Unis

contre l'Angleterre, de la Grèce contre la Turquie. Et cette politique

générale, constamment favorable à la cause de la civilisation et du

progrès, a été pour beaucoup dans les destinées de notre pays et dans

l'empire qu'il n'a cessé d'exercer en Europe et au delà de l'Europe.

Gardons-nous d'y renoncer. (_Mouvement d'adhésion._)

Mais indépendamment de cette cause générale de la civilisation et du

progrès des peuples, à laquelle évidemment la politique qu'on vous

conseille d'abandonner en Orient était favorable, est-il vrai qu'elle ne

fût pas française, qu'elle ne fût pas conforme à l'intérêt national?

N'en croyez rien, Messieurs. Je ne rentrerai pas dans les considérations

générales que plusieurs de mes honorables amis ont mises sous les yeux

de la Chambre; je lui rappellerai seulement un grand fait; c'est que

depuis vingt ans, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre ont acquis dans

la Méditerranée une grande extension de puissance et d'influence.

L'Autriche qui, il y a vingt ans, était à peine un état maritime

commercial et n'avait qu'un petit nombre de bâtiments, couvre

aujourd'hui la Méditerranée de ses vaisseaux et s'est emparée d'une

bonne partie du commerce d'Orient. L'Angleterre possède Malte et les

îles Ioniennes. La Russie s'est évidemment agrandie et fortifiée en

Orient. La France seule n'avait pas fait de semblables progrès. Eh bien!

du moment où il s'est présenté pour elle une occasion de s'établir, de

s'agrandir à son tour dans la Méditerranée, d'y accroître son influence,

sa puissance, le gouvernement français a bien fait de la saisir. Il faut

convenir que l'instinct national a merveilleusement servi en cela

l'intérêt de notre patrie. C'est cet instinct qui a indiqué à la France

qu'il fallait se rapprocher du pacha d'Égypte. C'est cet instinct qui

nous a fait mettre la main dans les affaires de la Grèce, qui nous a

fait sentir que rien d'important ne devait se passer là sans que la

France n'y jouât son rôle et ne grandît, comme les autres puissances.

Il n'est donc pas vrai que, dans l'intérêt français aussi bien que dans

l'intérêt général, la politique qu'on vous conseille d'abandonner n'ait

pas été bonne; elle a au contraire été naturelle, elle a été conseillée

par le sentiment, par le juste instinct du pays; elle a été celle qu'il

convient de suivre, et la France, quoi qu'on en dise, en a déjà

recueilli quelques fruits. (_Sensation._)

Qu'est-il survenu, je vous le demande, depuis la révolution de 1830, qui

doive faire abandonner cette politique? Au dedans, au dehors, qu'y

a-t-il de changé dans notre situation qui doive nous détourner de la

route dans laquelle nous avons marché jusqu'à présent?

Tout au contraire, au dedans et au dehors, tout, à mon avis, nous

conseille de continuer et nous promet, si nous persévérons, que

l'humanité en général, comme la France, s'en trouvera bien. Le

gouvernement de Juillet, messieurs, a un immense avantage; c'est qu'il

peut servir sans hésitation, sans embarras, cette cause générale de la

civilisation, du progrès des peuples, qui, je le répète, est pour nous

une grande source d'influence et de force. La Restauration, qu'il ne

faut pas calomnier, la Restauration, plusieurs fois, a tenté de servir

cette cause; mais elle y sentait un danger pour elle; le mouvement de

progrès, l'activité des esprits l'inquiétait pour elle-même, en sorte

qu'elle était timide et embarrassée quand elle se trouvait engagée dans

une bonne entreprise de ce genre. Le gouvernement actuel n'a rien a

craindre de semblable; le progrès de la civilisation, le bien-être des

peuples, les bonnes institutions, les vraies lumières, tout cela lui est

favorable et le sert; il est le patron naturel, en Europe, de toutes les

bonnes causes, de la cause de l'ordre quand c'est l'ordre qui est

menacé, de la cause des institutions libres, quand ce sont elles qui

sont en péril. Il n'y a, je le répète, dans la situation de notre

gouvernement, tel que 1830 nous l'a donné, aucune cause d'embarras ou de

faiblesse; au contraire, il y a force naturelle au profit de toutes les

bonnes causes, et bien loin de reculer dans la voie où la Restauration

s'est engagée à l'égard de la Grèce, il se doit à lui-même, à son

origine, à sa nature, de s'y engager plus avant. (_Très-bien!

très-bien!_)

Une autre considération me frappe, et je demande à la Chambre la

permission de la lui soumettre. La Chambre sait, et je pourrais me

dispenser de le dire, que je ne suis point favorable à ce qu'on appelle

la propagande (_Léger mouvement_); que je n'ai aucun goût pour

l'insurrection, pour les mouvements révolutionnaires. Je crois qu'il est

non-seulement de l'intérêt, mais du devoir de notre gouvernement de les

combattre, de les réprimer partout où il le peut par son influence.

Mais, messieurs, lorsque indépendamment de toute propagande, de toute

menée révolutionnaire, de tout mauvais esprit antisocial, paraît quelque

part un gouvernement nouveau, capable de devenir régulier, durable, qui

s'y montre disposé, qui ne demande qu'à entrer dans la confédération

générale et régulière de la société européenne, je dis qu'il est dans la

situation de notre gouvernement de Juillet de l'aider, de le seconder.

C'est là la politique qui nous convient; c'est là la politique vraiment

libérale du gouvernement de 1830; qu'il se montre ami de toutes les

tentatives faites pour l'amélioration de l'état des peuples et des

gouvernements; qu'il soit favorable aux gouvernements d'origine légitime

et raisonnable, bien que récente. Il ne s'agit pas de leur imposer nos

idées et nos institutions; il ne s'agit pas de les jeter dans le moule

du gouvernement représentatif tel que nous l'avons pour nous-mêmes; il

s'agit seulement de les aider à se développer, à s'affermir. Ces

gouvernements de la Grèce, de l'Égypte, par cela seul qu'ils sont

nouveaux, sont obligés de recourir aux mêmes idées, aux mêmes moyens de

civilisation et de progrès que nous; ils sont nos alliés naturels, et

nous sommes leurs patrons naturels: nous leur devons appui, protection;

et c'est par là que notre politique extérieure, sans porter le trouble

en Europe, en défendant, au contraire, l'ordre partout où il serait

compromis, se montrera vraiment libérale et distincte de la politique

absolutiste et stationnaire qui ne peut jamais être la nôtre. (_Vive

sensation._)

Il n'y a donc, messieurs, dans ce qui s'est passé en France depuis 1830,

rien qui doive nous faire dévier de la ligne dans laquelle nous avons

marché par rapport à la Grèce.

Si je regarde au dehors, je n'y trouve également que des motifs de

confirmation.

Je demanderai à la Chambre la permission de lui exprimer mon étonnement,

tout mon étonnement, sur ce que j'entends dire. Les Russes se sont

avancés sur le Bosphore; leur influence s'est accrue en Orient; quelque

chose de menaçant se déclare contre l'empire ottoman, et on vient nous

dire que c'est là une raison pour ne pas nous mêler des affaires

d'Orient! On vient nous dire que c'est là une raison de renoncer aux

moyens d'influence que nous avons pu employer jusqu'à ce jour!

Je vous avoue, messieurs, qu'il m'est absolument impossible de

comprendre une telle politique. Ce qui se passe en Orient, cet

ébranlement de l'empire ottoman, ces progrès des Russes, ce sont là, au

contraire, à mes yeux, des raisons décisives pour persévérer, pour

avancer dans la politique que nous avons suivie depuis 1821; politique

déterminée par le désir de contrebalancer toute influence trop

prépondérante, d'être présents au moins sur les lieux où elle

s'exercerait, pour lui susciter, je ne dirai pas des ennemis (un tel

langage ne saurait convenir à des États qui vivent en paix), mais pour

contenir ces tentatives d'agrandissement contre lesquelles nous sommes

en droit de nous défendre. Pensez-y bien, messieurs, ce qui se passe en

Orient confirme la politique que nous avons suivie, et c'est un motif de

plus pour y persévérer.

Notre alliance avec l'Angleterre, depuis 1830, en est aussi un autre.

Pourquoi? parce que c'est une nouvelle chance de succès. Je sais

très-bien qu'à Londres et à Paris il est des esprits qui voudraient

jeter entre les deux peuples des germes de défiance et d'hostilité. Je

sais qu'en Angleterre certaines personnes voudraient inquiéter le pays

sur le séjour de la France à Alger, sur son influence en Égypte; que

d'un autre côté, on voudrait nous faire peur des desseins de

l'Angleterre dans la Méditerranée. Messieurs, ne nous laissons pas

entraîner par ces mesquins sentiments, par ces considérations

secondaires. Notre alliance avec l'Angleterre est aujourd'hui un fait

important dans notre situation. Cette alliance est heureuse, favorable

au progrès, au bon ordre, à la prospérité des deux pays. Elle est pour

nous, dans l'Orient en particulier, une nouvelle chance de succès. La

coopération de l'Angleterre à notre prudente politique nous est assurée.

Nous ne sommes donc pas dans cette position isolée dont on voudrait nous

effrayer. Aujourd'hui plus que jamais il nous est nécessaire de nous

mêler des affaires d'Orient; aujourd'hui plus que jamais il nous est

possible de nous en mêler avec des chances de succès.

J'ai donc beau faire, soit que je regarde au dedans, soit que je regarde

au dehors, à notre état intérieur ou à nos relations avec les puissances

étrangères, je ne trouve que des motifs pour persévérer dans la

politique que nous avons suivie de 1821 à 1830; politique bonne en

elle-même, morale et utile à l'humanité; politique nationale, éminemment

utile aux intérêts de la France.

Que vous propose-t-on à la place? On vous propose ce qu'on vous

proposait en 1828, de vous retirer du théâtre des événements, de laisser

faire les autres, de les laisser s'emparer de tous les moyens naturels

d'influence, de toutes les positions: on vous propose de regarder et

d'attendre; on vous dit qu'il viendra peut-être un moment où vous

prendrez tous vos avantages.

Messieurs, si nous pensions comme les honorables membres qui,

aujourd'hui comme en 1828, donnent ce conseil à la France, je le

comprendrais. Ce conseil suppose que nous regardons l'empire ottoman

comme sur le point de périr, et ses voisins comme tout près de partager

ses dépouilles. Telle n'est pas notre opinion. Nous ne croyons pas que

l'empire ottoman, quelque ébranlé qu'il soit, soit sur le point d'être

partagé. Nous pensons qu'aujourd'hui comme jadis il est d'une bonne

politique pour la France de le soutenir, de l'aider à durer aussi

longtemps qu'il se pourra, et, en travaillant à atteindre ce but,

d'étendre ses moyens d'influence en Orient sur tous les points où elle

pourra agir, afin de n'être pas prise au dépourvu le jour où

éclateraient les symptômes de décadence qui se sont manifestés.

C'est l'intérêt bien entendu de la France de maintenir l'empire ottoman

comme une barrière contre tout agrandissement, aussi longtemps que nous

le pourrons, et de préparer en même temps les États indépendants,

collatéraux, qui pourront se lier à nous, et soutenir notre influence au

jour de l'explosion.

Bien loin donc qu'il y ait, dans cet état nouveau des affaires d'Orient,

rien, absolument rien qui doive nous détourner de la politique suivie

depuis 1821, je pense, au contraire, que tout nous y confirme.

Rappelez-vous, messieurs, dans quelle situation nous nous trouvions en

1828, lorsque l'occupation de la Morée fut décidée, et lorsque le

gouvernement vint demander aux Chambres un emprunt de 4 millions de

rentes. Trouvez-vous que la situation soit différente aujourd'hui? On

nous parle de la marche des Russes sur Constantinople comme si c'était

un fait nouveau, inouï. Mais en 1828 et 1829, les Russes marchaient sur

Constantinople; ils passaient le Balkan; ils entraient à Andrinople.

C'était là une situation analogue à celle où l'on se trouve aujourd'hui;

l'empire ottoman était même plus directement menacé; et vous

abandonneriez aujourd'hui la politique que vous avez suivie alors, que

vous avez suivie avec honneur et succès!

Je ne m'étonne pas que les honorables membres qui l'ont combattue alors

la combattent aujourd'hui; mais je n'hésite pas à le dire, la France

entière comme son gouvernement la trouva bonne en 1828; ce fut en pleine

connaissance de cause, après l'avoir soigneusement discutée, que la

France et son gouvernement s'y engagèrent. Si je remettais sous les yeux

de la Chambre quelques-uns des discours prononcés à cette époque par le

rapporteur de la commission, le général Sébastiani, par l'honorable M.

Laffitte, par plusieurs autres membres de la Chambre, on y verrait

qu'ils comprirent tous que, dans l'état où se trouvait l'Orient, dans le

mouvement des Russes sur Constantinople, il était utile, nécessaire pour

la France d'intervenir plus activement, plus directement que jamais dans

les affaires de l'Orient, que l'occupation de la Morée a été déterminée

surtout par cette considération, par l'intérêt français et non pas

seulement par l'intérêt grec, quoi qu'on en dise.

En 1828 je le répète, messieurs, la situation était la même

qu'aujourd'hui, plus grave même peut-être en apparence; vous avez

sagement adopté alors la politique qu'on vous conseille d'abandonner;

cette politique a porté ses fruits, elle a arrêté les Russes à

Andrinople, elle a ajourné la lutte définitive entre la Russie et

l'empire ottoman. Elle a relevé en Orient le nom français.

Adoptez donc aujourd'hui la même politique, la seule bonne, la seule

raisonnable, et elle portera les mêmes fruits: elle maintiendra la paix,

de l'Europe en accroissant l'influence de notre pays.

Permettez-moi d'ajouter un seul mot. Sans doute, messieurs, je crois que

notre intérêt, l'intérêt national, l'intérêt français doit passer avant

tout; mais il est impossible d'oublier tout ce que nous avons pensé,

tout ce que nous avons dit, tout ce que nous avons fait en faveur des

Grecs; il est impossible de croire que cette cause pour laquelle des

Français, des membres de cette Chambre ont quitté leurs parents, leurs

enfants, pour laquelle nous avons permis que nos femmes et nos filles

allassent quêter de maison en maison, il est impossible, dis-je, que

cette cause nous devienne tout à coup indifférente, et qu'au moment où

nous nous occupons d'une question qui s'y rattache si puissamment, nous

ne persévérions pas dans ce que nous avons fait.

La question de l'emprunt, messieurs, est d'une immense importance pour

la Grèce. Consultez tous les hommes qui connaissent ce pays; ils vous

diront que ce dont le gouvernement nouveau a essentiellement besoin,

c'est de l'argent et du crédit qu'il ne peut pas trouver dans son propre

pays. Il a besoin de l'appui avoué, officiel des gouvernements

européens, et surtout d'un appui désintéressé comme le nôtre. Le lui

refuserez-vous?

Messieurs, il ne faut pas croire que, pour un grand peuple à qui de

grandes destinées sont réservées, tout se résolve en résultats du

moment, et que les bénéfices matériels, immédiats, soient les seuls

qu'on doive rechercher. Non, il y a des avantages lointains que l'on

acquiert par une politique sage et constante, des avantages qui se font

attendre, mais qui n'en sont pas moins certains. En fait de politique

extérieure comme de politique intérieure, pour l'influence au dehors

comme pour la liberté au dedans, il faut savoir attendre, il faut savoir

compter sur les démarches qu'on a faites. A ce prix seulement, vous

établirez en Europe votre gouvernement nouveau. La persévérance et

l'esprit de suite sont le nerf de la politique extérieure, aussi bien

que de la politique intérieure; et si on vous voyait, messieurs,

abandonner aujourd'hui (permettez-moi de le dire) légèrement,

capricieusement, une politique constamment suivie de 1821 à 1830, suivie

selon le voeu du pays qui applaudissait au gouvernement toutes les fois

qu'il s'y engageait, vous affaibliriez votre gouvernement, votre pays,

votre crédit, votre considération, tout ce qui fait la force et la

dignité des nations. (_Une sensation prolongée succède à ce discours._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 47 / 119 题