M. Larabit n'insista pas sur sa proposition.

MM. François Delessert et Demarçay demandèrent le retranchement du 4e

paragraphe de l'article 14 qui portait que dans les écoles primaires

supérieures, un nombre de places gratuites, déterminé par le conseil

municipal, serait réservé pour les enfants qui, après concours, auraient

été désignés par le comité d'instruction primaire, dans les familles qui

seraient hors d'état de payer la rétribution.» Je combattis ce

retranchement.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_. Il ne s'agit pas ici,

comme pour l'instruction primaire et élémentaire, d'une dette absolue et

générale; il s'agit uniquement de savoir si, parmi le grand nombre

d'enfants qui reçoivent l'instruction primaire élémentaire, lorsqu'on en

remarque quelques-uns qui montrent des dispositions pour une science

plus élevée, vous ne leur en faciliterez pas l'étude, ou plutôt si vous

ne permettrez pas aux villes, aux conseils municipaux, de la leur

faciliter.

On a beaucoup abusé des bourses, on les a beaucoup multipliées; mais le

principe des bourses ne peut pas être absolument attaqué. Il n'est pas

possible de dire que jamais le gouvernement ne tendra la main à un

enfant distingué, pour l'aider à s'élever dans l'ordre de

l'intelligence, dans l'ordre de la société; il n'est pas permis de dire

que ce qui s'est fait constamment depuis que la société existe, nous

allons l'interdire à tout jamais.

L'instruction primaire élémentaire est une dette envers tous ceux qui ne

peuvent pas la payer; mais lorsque, parmi ceux qui ne peuvent pas la

payer, on en remarque quelques-uns qui offrent des dispositions

distinguées, on les admet gratuitement à recevoir cette instruction, au

concours, après examen; et lorsque, parmi ces enfants, vous en

remarquerez quelques-uns qui annonceront des dispositions encore plus

distinguées, vous en admettrez quelques-uns à recevoir l'instruction

classique, et ce nombre ira toujours diminuant; le nombre de bourses

sera toujours plus restreint. Parmi les élèves qui ont été élevés dans

vos colléges, si parmi eux quelques-uns sont remarquables pour les

mathématiques, ils 'peuvent recevoir des bourses très-peu nombreuses qui

existent à l'École polytechnique. Ainsi, vous pouvez parcourir toute

l'échelle de l'instruction publique, depuis le degré le le plus

inférieur jusqu'au degré le plus élevé, vous avez toujours eu la

facilité de tendre la main au mérite rare, pauvre, de l'aider à monter

jusqu'au haut de l'échelle. Voulez-vous renverser tout à fait ces

moyens? Je ne le pense pas.

Le paragraphe fut maintenu avec la substitution des mots _pourra être

réservé_ au lieu de _sera réservé_.

Sur le 3e paragraphe de l'article 15, M. Aroux proposa que la caisse

d'épargne et de prévoyance, en faveur des instituteurs primaires

communaux, fût formée par une retenue annuelle d'un vingtième sur le

traitement, tant fixe que casuel, de chaque instituteur primaire. Je

fis, sur cet amendement, les observations suivantes:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je ne crois pas qu'on

puisse espérer d'assurer le sort des instituteurs dans leur vieillesse

par une épargne obligée qu'on leur imposerait; cela est impossible. Il

faut leur ouvrir une nouvelle voie, leur donner l'exemple de l'économie;

eh bien! en leur imposant une économie qui ne suffira pas sans doute à

pourvoir à tous leurs besoins dans leur vieillesse, on les engage par là

à l'étendre. On crée en même temps, dans chaque département, une caisse

d'épargne qui deviendra très-souvent l'objet de legs, de donations qui

concourront à assurer le sort des instituteurs. Je crois qu'il est

impossible de l'assurer par des pensions mêmes provenant de retenues. Ce

n'est pas au moment où l'État est sur le point d'abandonner ce

système-là, pour l'administration en général, qu'il faudrait

l'introduire dans ce cas particulier.

Je le répète, il faut encourager les instituteurs à faire eux-mêmes des

économies, et inviter la bienfaisance particulière à venir à leur

secours; je ne crois pas qu'on puisse aller au delà. Si vous voulez leur

imposer une économie en imposant une retenue, soit sur le traitement

fixe, soit sur le traitement casuel, pour assurer leur sort dans leur

vieillesse, jamais vous n'en viendrez à bout.

L'amendement de M. Aroux fut rejeté.

_M. le président_.--Sur la phrase qui suit, M. F. Delessert propose la

modification suivante:

Au deuxième paragraphe, après la 5e ligne:

«Le montant de la retenue sera placé soit en rentes sur l'État, soit au

compte ouvert au trésor royal pour les caisses d'épargne et de

prévoyance, d'après l'ordonnance du 3 juin 1829. Les intérêts de ces

fonds seront capitalisés tous les six mois.»

Le reste comme à l'article de la commission.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je n'ai aucune objection

à ce que les fonds provenant des retenues sur les instituteurs soient

placés dans les comptes courants du trésor ou à la caisse d'épargne et

de prévoyance; mais ce qui me paraît difficile, c'est l'alternative qui

est laissée dans cet amendement, à cause des inconvénients qui

pourraient en résulter. Ainsi, par exemple, on pourrait placer une

certaine portion sur l'État et une autre à la caisse d'épargne; cela

diminuerait la sécurité, la tranquillité d'esprit des instituteurs. Je

crois qu'il importe qu'ils sachent positivement par la loi dans quelle

caisse leurs fonds seront versés.

Je ne vois aucun inconvénient à ce que les fonds soient versés aux

caisses d'épargne et de prévoyance. Cela vaut peut-être mieux que de les

employer en rentes.

M. FRANÇOIS DELESSERT.--Je réponds que, d'après les statuts organiques

des caisses d'épargne et de prévoyance, les instituteurs eux-mêmes

prendront part à l'administration sur le placement des fonds. Ainsi les

fonds pourront être placés en rentes ou au trésor suivant le choix de

ces instituteurs eux-mêmes, si cela leur convient mieux; mais si la

Chambre le veut, elle peut décider dès à présent, que les fonds seront

versés au trésor, et je consens volontiers à modifier en ce sens cette

partie de mon amendement.

M. DE LABORDE.--Quand il faudrait vendre les rentes, le prix qu'on en

retirerait serait quelquefois inférieur au capital, tandis qu'en compte

courant, on est toujours sûr de retrouver ce qu'on a versé.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Si M. Delessert consent à

modifier son amendement en ce sens, je répète que je n'ai plus aucune

objection à faire.

_M. le président_.--Alors l'amendement de M. F. Delessert serait rédigé

de la manière suivante:

«Le montant de la retenue sera placé au compte ouvert au trésor royal

pour les caisses d'épargne et de prévoyance, d'après l'ordonnance du 3

juin 1829. Les intérêts de ces fonds seront capitalisés tous les six

mois.»

L'amendement de M. F. Delessert, ainsi modifié, fut adopté.

Quand on en vint à la discussion du titre IV du projet de loi intitulé:

_Des autorités préposées à l'institution primaire_, la formation des

comités appelés à la surveillance des écoles fut l'objet d'une longue

discussion dans laquelle j'intervins pour démontrer l'insuffisance des

comités cantonaux.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.-J'ai quelques

renseignements à donner à la Chambre sur la question qui l'occupe. Il y

a 2,846 cantons; les comités cantonaux ont été institués en 1816. Depuis

plusieurs années, on a mis beaucoup d'activité à l'organisation de ces

comités; on est parvenu à en instituer 1,031, encore ne sont-ils

organisés que sur le papier; il n'y en a guère plus de 200 qui aient une

activité effective; par conséquent, il y a plus de 1,800 cantons dans

lesquels on n'est pas venu à bout d'organiser les comités. Je ne crois

pas qu'il soit utile de maintenir une institution qui n'est en quelque

sorte qu'une ombre. Messieurs, partout où les comités cantonaux existent

réellement, partout où ils sont susceptibles de faire un véritable bien,

ils seront maintenus. L'intention du projet de loi n'est pas de

soumettre l'instruction publique à un régime systématique qui fasse

violence aux faits. La loi n'empêche pas d'établir des comités cantonaux

dans les localités où il y aura possibilité et avantage de le faire.

(Aux voix! aux voix!)

M. ESCHASSÉRIAUX.--Je crois que la question que vient de traiter M. le

ministre, à l'occasion de l'amendement de M. de Jouvencel, est un peu

prématurée. M. le ministre vous a dit qu'il y a un très-grand nombre de

localités où l'on a fait l'essai de comités cantonaux, et que cet essai

n'a pas été fructueux. Je lui dirai que la réponse à cette assertion

existe dans la composition même de ces comités. Un ministre qui siège

aujourd'hui comme député dans cette enceinte, et à qui on doit rendre

justice pour tous les efforts qu'il a faits pour propager l'instruction

publique en France, malgré le mauvais vouloir de la Restauration, M.

Vatimesnil avait proposé les comités cantonaux; ils étaient présidés par

le curé. Aujourd'hui, la composition de ces comités est à peu près la

même, sauf que la présidence n'est pas de droit accordée aux curés.

Messieurs, si vous voulez que l'instruction publique fasse des progrès

en France, il ne faut pas concentrer la surveillance dans le chef-lieu

d'arrondissement. Vous ne parviendrez à répandre l'instruction dans les

cantons qui en sont maintenant le plus dépourvus, qu'autant que vous

utiliserez les excellents matériaux qui existent, c'est-à-dire le juge

de paix, le maire, les membres du conseil municipal et quelques

personnes appartenant à des professions libérales dont on pourra tirer

un très-bon parti. C'est de cette manière que l'instruction se répandra

et s'améliorera. C'est le but que vous voulez atteindre. Eh bien, en

concentrant les comités dans les grandes villes, vous rendrez la chose

impossible, car quelque zèle qu'apportent les membres de ces comités

dans l'exercice de leurs fonctions, comme ils sont presque tous des

fonctionnaires publics, on n'obtiendrait jamais d'eux un dévouement tel

qu'il le faudrait à l'instruction primaire. Je ne fais ici qu'ébaucher

la question. J'y reviendrai tout à l'heure, quand il s'agira des

comités.

M. TAILLANDIER.--En 1816, une ordonnance du roi a prescrit

l'établissement des comités cantonaux, et il est notoire que c'est sous

l'empire de cette ordonnance que l'instruction primaire a fait le plus

de progrès en France.

On a cité M. de Vatimesnil: M. de Vatimesnil a fait beaucoup, sans

doute, pour l'instruction primaire; mais il n'a pas voulu des comités

cantonaux; au contraire, je crois qu'il les a supprimés et qu'il les a

remplacés par des comités d'arrondissement. Il est certain

qu'aujourd'hui ce sont les comités d'arrondissement qui fonctionnent...

(_Interruption._)

Je tiens l'ordonnance du 21 avril 1828, qui porte: Qu'il sera formé dans

chaque arrondissement de sous-préfecture, un comité gratuit pour

surveiller et encourager l'instruction primaire! Ainsi les reproches

qu'on a faits ne s'adressent pas aux comités cantonaux, mais bien aux

comités d'arrondissement.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je ferai remarquer qu'il ne

s'agit ici de rien d'exclusif, qu'il ne s'agit pas d'interdire les

comités cantonaux. Partout où il en existe de bons, on les maintiendra;

partout ou il sera possible d'en former de bons, on en formera; il faut

seulement ne pas faire une loi absolue de l'organisation des comités

cantonaux, quand il est démontré par le fait qu'il ne sont pas possibles

à présent dans tous les lieux, et qu'il y a, au contraire, une foule de

lieux où cette organisation ne serait pas applicable. Il s'agit d'aller

au fait et de créer des institutions d'une véritable efficacité.

L'amendement de M. Jouvencel fut rejeté.

J'avais proposé, dans l'article 17 du projet de loi, que le curé ou le

pasteur fussent, de droit, membres du comité local appelé à la

surveillance de l'école. La commission proposa à la Chambre de retirer

ce droit au curé et au pasteur. Cette disposition donna lieu à un long

débat dans lequel je maintins la proposition du gouvernement.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je demande à présenter

quelques observations sur l'article de la commission.

La seule question véritable qu'il y ait dans cet article, c'est la

question de la présence des curés ou des pasteurs dans le comité local

chargé de la surveillance de l'école établie à côté de lui.

Je n'hésite pas à le dire; si cette question ne s'était pas trouvée

impliqué dans l'article, la commission aurait adopté le comité local et

spécial tel qu'il était proposé par le gouvernement. Mais je crois,

messieurs, que les personnes qui, en thèse générale, ont tenu à écarter

les curés ou les pasteurs de ce comité ne se font pas une idée bien

exacte de ce qu'est l'instruction primaire, et particulièrement

l'instruction morale et religieuse que vous avez admise dans le premier

article du projet, comme faisant partie essentielle et comme étant la

base de l'instruction primaire.

L'instruction morale et religieuse n'est pas, comme le calcul, la

géométrie; l'orthographe, une leçon qui se donne en passant, à une heure

déterminée, après laquelle il n'en soit plus question; la partie

scientifique est la moindre de toutes dans l'instruction morale et

religieuse. Ce qu'il faut, c'est que l'atmosphère générale de l'école

soit morale et religieuse; il s'agit ici d'éducation encore plus que

d'enseignement. L'instruction morale et religieuse n'est pas une leçon,

je le répète, c'est l'atmosphère même dans laquelle les enfants doivent

être élevés. A cette condition seulement, vous aurez dans les écoles une

instruction véritablement morale et religieuse.

Il arrive un âge où l'instruction religieuse devient l'objet d'un

enseignement scientifique qui est donné spécialement; mais, pour la

première enfance, dans les écoles primaires, si l'instruction morale et

religieuse ne plane pas sur l'enseignement tout entier, vous

n'atteindrez pas, messieurs, le but que vous vous êtes proposé quand

vous l'avez mise en tête de l'instruction primaire.

Que fait, que doit faire le maître d'école? est-ce qu'il donne à une

certaine heure une leçon de morale, de religion? Non; il ouvre et ferme

l'école par la prière; il fait dire la leçon dans le catéchisme; il

donne des leçons d'histoire par la lecture de l'Écriture sainte.

L'instruction religieuse et morale s'associe à l'instruction tout

entière, à tous les actes du maître d'école et des enfants. Et par là

seulement vous atteignez le but que vous vous êtes proposé, qui est de

donner à l'instruction un caractère moral et religieux.

Messieurs, prenez garde à un fait qui n'a jamais éclaté peut-être avec

autant d'évidence que de notre temps: le développement intellectuel,

quand il est uni au développement moral et religieux, est excellent; il

devient un principe d'ordre, de règle, et il est en même temps une

source de prospérité et de grandeur pour la société. Mais le

développement intellectuel tout seul, le développement intellectuel

séparé du développement moral et religieux devient un principe

d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et par conséquent de danger

pour la société. (_Assentiment dans plusieurs parties de l'assemblée._)

Est-ce là ce que vous voulez? Voulez-vous développer l'intelligence

seule des enfants sans leur donner en même temps des habitudes morales

et religieuses, sans leur donner ces règles intérieures qui deviennent

des lois pour la conduite, et qui ne sont pas seulement des leçons pour

l'intelligence?...

Je ne suppose pas que ce soit là votre pensée: quand vous avez écrit

dans votre loi que l'instruction serait morale et religieuse, vous

n'avez pas voulu que ce fût un vain mot; vous avez voulu qu'elle le fût

réellement; eh bien! après avoir écrit ce principe dans la loi, vous

iriez, dans un article suivant, déclarer, d'une manière générale, que le

curé, que le pasteur, qui est naturellement le magistrat moral et

religieux de la commune, et qui semble à ce titre faire partie

essentielle du comité chargé de surveiller l'école, sera écarté de ce

comité! J'ose dire que ce serait là un véritable contresens législatif,

et qu'il ne peut être dans l'intention de la Chambre, lorsqu'elle veut

faire donner l'instruction morale et religieuse dans les écoles

primaires, d'exclure de la surveillance de ces écoles le magistrat moral

et religieux de chaque commune.

Cela n'est pas possible, et l'expérience déposerait, aussi bien que la

raison, contre une telle idée.

Quels sont les pays où l'instruction primaire a véritablement prospéré,

où elle a pris un grand développement? Regardez l'Écosse, l'Allemagne,

la Hollande, la Suisse; ce sont les pays où le clergé a exercé une

surveillance, une influence continuelle sur l'instruction primaire,

(_Murmures aux extrémités._)

Permettez, messieurs, je sais très-bien quelle est l'objection que l'on

peut faire à ce que je dis là, et je vais y répondre; je la connais

d'avance.

Je dis que les pays dont j'ai parlé sont ceux où l'instruction primaire

a le plus prospéré, et que le clergé a, dans ces pays, sur l'instruction

primaire, une influence beaucoup plus grande-que celle que lui donnera

la loi que vous faites.

La raison, la véritable raison à laquelle il faut arriver, et qui fait

repousser par quelques personnes l'intervention du clergé dans

l'instruction primaire, c'est qu'on dit que le clergé est hostile à

l'instruction primaire, hostile à notre ordre social nouveau, à nos

institutions.

_Voix à gauche_.--A la révolution de Juillet.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Oui, à la révolution de

Juillet, je ne crains pas plus que vous d'en prononcer le nom. Si vous

voulez introduire le clergé dans nos écoles, c'est un ennemi, dit-on,

que vous donnez à l'instruction primaire, dans le sein même des

établissements destinés à la faire prospérer.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 21 / 119 题