M. DE LABORDE.--Je ne partage pas l'opinion de M. le ministre.

L'amendement de M. Aroux porte sur les villes de 6,000 âmes qui n'auront

pas les fonds suffisants pour deux établissements, tandis que l'art. 10

porte sur les villes de 6,000 âmes en général qui auront une école

primaire supérieure; Celles qui n'auront pas les fonds suffisants

n'auront qu'une école qui pourra tenir lieu de deux degrés

d'enseignement.

M. JACQUES LEFEBVRE.--M. le ministre de l'instruction pense qu'en

rejetant les mots _en outre_, la Chambre a déjà décidé la question. Je

crois qu'il est dans l'erreur. En effet, supposez que la Chambre ait

rejeté les mots _en outre_....

_M. le président_.--Elle ne les a pas supprimés.

M. LEFEBVRE..--Je dis que, quand bien même elle les aurait supprimés,

cette suppression ne serait pas l'équivalent de l'amendement proposé par

M. Aroux. La suppression de ces mots ne laisserait pas moins subsister

dans son entier l'art. 9 qui oblige toutes les communes à avoir une

école primaire du premier degré. En sorte qu'en supprimant les mots _en

outre_.... (_Le bruit couvre ici la voix de l'orateur._)

M. DUBOIS (de la Loire-Inférieure).--Je crois que vous affaiblissez

précisément l'obligation que vous voulez imposer aux villes en état de

faire les frais d'un enseignement supérieur. Je crois qu'en leur donnant

la facilité de dire que leurs finances les mettent dans l'impossibilité

de supporter ces frais, vous leur offrez les moyens de reculer devant

l'obligation que vous voulez imposer.

M. Aroux a dit qu'un maître ne sacrifierait pas l'enseignement supérieur

à l'enseignement inférieur, et réciproquement. Eh bien! c'est une

question de temps. Il est évident que, lorsque le même homme sera obligé

de donner à la fois deux natures d'instruction, l'une des deux

souffrira; mais lorsque le travail sera divisé, quand la dépense pourra

être supportée par les villes, il y aura avantage à avoir deux écoles

distinctes. Par ce moyen, vous arriverez à avoir de meilleurs maîtres et

des élèves plus instruits.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je vais ajouter un mot qui

lèvera la difficulté.

Le gouvernement est investi par la Chambre des fonds nécessaires pour

donner des secours aux villes qui ne sont pas assez riches pour fonder

ces établissements. Eh bien! les villes les moins riches obtiendront une

plus large part dans ce fonds commun, et le but que se propose M. Aroux

sera atteint.

M. Jouvenel (député de la Corrèze) demanda que les départements ne

fussent pas tous tenus d'avoir une école normale primaire, et qu'ils

pussent entretenir, dans des écoles normales primaires extérieures, des

bourses en nombre proportionné à leurs besoins présumés. Je combattis

cet amendement.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, l'amendement

de l'honorable préopinant est tout à fait contraire au principe de la

loi.

Suivant ce principe, l'instruction primaire est donnée d'abord aux frais

des communes, ensuite des départements, et aux frais de l'État seulement

lorsque les communes et les départements n'y peuvent suffire.

Le préopinant renverse ce principe en mettant ces frais à la charge de

l'État, tandis que l'État ne fournit qu'un fonds commun, destiné à

combler les lacunes que laissent les fonds des communes ou des

départements.

L'amendement est contraire au principe de la loi; et comme je crois ce

principe fondé en raison, je repousse cet amendement.

L'amendement ne fut pas appuyé.

M. Falguerolles (député du Tarn) demanda que les secours accordés par le

gouvernement aux écoles primaires fussent proportionnés au nombre de

leurs élèves, et que les écoles privées fussent admises à en recevoir.

Je combattis son amendement en expliquant l'intention du projet de loi.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Le premier but de

l'amendement du préopinant est atteint par l'amendement de M. Coulmann,

que la Chambre a adopté. J'ajoute qu'il y aurait inconvénient dans

l'amendement de M. Falguerolles, car il statue que les secours du

gouvernement seront répartis dans les diverses écoles, selon le nombre

d'élèves, et leur importance relative. On ne peut pas admettre que le

nombre des élèves sera la règle de répartition des secours; ce sont les

besoins des écoles qui doivent servir de règle, et non pas le nombre des

élèves. Si les écoles se suffisent, quel que soit le nombre des élèves,

il sera inutile de leur donner des secours.

Quant à la partie de l'amendement relative aux écoles privées, je ferai

remarquer que, quand il est évident qu'une école privée rend des

services, elle reçoit quelquefois des secours. Le projet de loi ayant

pour objet d'assurer l'établissement d'écoles publiques, les secours

donnés aux écoles privées s'affaibliront à mesure que des écoles

publiques s'établiront; mais là où une école privée rend vraiment

service, et où il n'existe pas d'école publique, elle reçoit des

secours.

L'amendement fut retiré.

M. de Salverte ayant proposé, à l'article 14 du projet de loi, une

modification qui semblait poser en principe l'instruction primaire

gratuite, je la repoussai en ces termes:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Le but de la loi est de

rendre l'instruction primaire universelle, mais l'instruction primaire

gratuite n'est pas le principe de la loi. Le principe, c'est que

l'instituteur reçoive un traitement fixe de la commune et de tous les

élèves qui peuvent payer; ce n'est que par voie d'exception que les

élèves qui ne peuvent pas payer sont admis dans l'école, en sorte que la

gratuité en faveur des indigents est l'exception. Je pense donc que,

logiquement, le principe doit être placé dans la loi avant l'exception.

Après avoir institué le traitement fixe, on établit une rétribution des

élèves; ensuite on dit; seront néanmoins admis les élèves pauvres. Il me

paraît important de ne pas poser le principe de la gratuité de

l'instruction primaire; je le crois faux en raison et mauvais dans

l'application. La gratuité n'est qu'une exception à laquelle ont droit

tous les pauvres.

La proposition de M. de Salverte fut rejetée.

M. Félix Real (député de l'Isère) demanda le rejet de la disposition de

l'article 14 du projet de loi qui ordonnait que la rétribution mensuelle

due aux instituteurs primaires serait perçue dans la même forme et selon

les mêmes règles que les contributions publiques directes. Le président

de la Chambre, M. Dupin, quitta le fauteuil pour appuyer cet amendement.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Il s'en faut beaucoup que

le présent article ait été dicté par une théorie; c'est la pratique, au

contraire, c'est l'expérience, la nécessité qui ont guidé

l'administration. Cette nécessité n'a pas existé seulement en France;

elle a existé dans tous les pays où l'instruction primaire est arrivée à

un grand développement. En Écosse, en Hollande, en Allemagne, partout où

l'instruction primaire est devenue universelle, la règle que nous vous

proposons est établie.

Remarquez qu'il y a une grande raison pour qu'elle soit établie; c'est

par là que l'instituteur primaire public est distinct de l'instituteur

primaire privé. L'instituteur privé traite de gré à gré avec les

parents, il court les chances du payement ou du non-payement; celui qui

a rang d'instituteur public, celui qui reçoit son institution de la

commune, du département et de l'État, revêt à l'instant un nouveau

caractère, et l'État intervient, pour lui, entre lui et les parents,

afin de lui maintenir ce caractère de fonctionnaire public, de

magistrat, qu'il a voulu lui imprimer.

C'est précisément pour faire cesser les collisions entre l'instituteur

et les parents, pour éviter les procès, les réclamations scandaleuses,

que nous avons établi cette disposition, et qu'on l'a établie partout.

Si elle avait l'inconvénient qu'a signalé M. le président, d'empêcher

ces conventions qui permettent de payer les denrées à un prix agréé,

elle serait grave; mais il n'en est rien, l'instituteur sera le maître

de recevoir dans son école les enfants avec les parents desquels il aura

fait une convention. Le principe de la rétribution est posé, mais rien

ne s'oppose à des arrangements particuliers; les moeurs ne seront pas

dérangées, il n'y aura pas de troubles apportés dans les relations;

seulement l'instituteur sera placé dans la situation légitime de

fonctionnaire public. Je le répète, c'est le seul moyen d'éviter les

scandales, les procès, les collisions, d'éviter un scandale plus commun

qu'on ne pense, c'est-à-dire que les enfants des parents qui payent

soient bien traités, tandis que les enfants de ceux qui ne payent point

le sont moins bien. Cette disposition tend à la dignité du maître, à la

bonne tenue de l'école. Si vous voulez faire une institution

universelle, efficace, adoptez une disposition qui a pour elle les

raisons que je viens de donner, et l'expérience, car elle est en usage

dans tous les pays où l'instruction primaire est avancée.

Après quelques explications sur le sens et le mode d'exécution de

l'article 14, l'amendement de M. Félix Réal fut rejeté et l'article

maintenu.

M. Larabit demanda que les élèves admis gratuitement dans l'école

communale élémentaire, fussent portés sur une liste annuelle dressée par

le conseil municipal. Je répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je n'ai aucune objection

grave à élever contre ce voeu; cependant il ne faut pas interdire aux

conseils municipaux la faculté de désigner, dans le courant de l'année,

un certain nombre d'enfants indigents à admettre dans les écoles. Il ne

faut pas que la liste annuelle exclue ceux qui n'y ont pas été compris.

M. LARABIT.--Il faudrait alors mettre «seront désignés dans chacune de

leurs sessions.»

_M. le ministre_.--Cela pourrait avoir lieu.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 20 / 119 题