Je ne crois pas que j'affaiblisse l'objection. (_Non, non! c'est cela!_)

Il y a du vrai dans cette objection, et cependant tout n'est pas vrai.

Avant de discuter les conséquences du fait tel qu'on le décrit, je

demande la permission de le réduire à ses véritables limites.

Depuis quinze ans, le clergé a beaucoup fait pour l'instruction primaire

en France. (_Rumeurs négatives à gauche._) Il a beaucoup fait, je le

répète.

_Un membre de l'extrême gauche_.--Il a beaucoup empêché,

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Vous répondrez.

Le nombre des écoles primaires, fondées ou entretenues par le clergé,

s'est beaucoup accru depuis quinze ans; le nombre des élèves s'est aussi

beaucoup accru; de meilleures méthodes y ont pénétré.

Il y a un exemple connu de tout le monde: ce sont les écoles des frères

de la doctrine chrétienne; ces écoles sont des écoles ecclésiastiques,

placées sous l'influence ecclésiastique; cependant il est impossible de

dire qu'elles ne se sont pas beaucoup multipliées en France, qu'elles

n'ont pas fait beaucoup de bien, qu'elles n'ont pas adopté de bien

meilleures méthodes; qu'elles n'ont pas, en un mot, joué un rôle

important dans les progrès de l'instruction primaire.

Vous direz, je le sais, que ce n'est pas du clergé qu'est venue cette

impulsion, que ce n'est pas lui qui a commencé, qu'il n'a fait que

suivre, que l'impulsion est venue d'ailleurs, peut-être contre son gré.

Quand j'en conviendrais, quand le clergé n'aurait fait que se croire

obligé de soutenir la concurrence, ce serait déjà beaucoup. Ne

serez-vous pas toujours là, vous philanthropes, amis des institutions et

des idées nouvelles? Ne serez-vous pas là pour contrôler l'influence du

clergé, pour prendre votre part dans la dispensation de l'instruction

primaire? C'est de vous que le clergé recevra toujours l'impulsion; il

sera obligé de devenir l'instrument de vos vues, de concourir à un bien

que peut-être il n'eût pas fait de son propre mouvement. Pourquoi

voulez-vous l'en empêcher?

Savez-vous quel serait le résultat de cette exclusion qu'on vous propose

de prononcer? Ce serait une déclaration de suspicion générale prononcée

contre le clergé en France en matière d'éducation et d'instruction

primaire. (_Mouvement et bruits divers._) Je ne crois pas qu'il soit

dans intention de la Chambre de prononcer une pareille déclaration.

Entrons un peu plus avant dans le détail des faits.

Indépendamment des frères de la doctrine chrétienne, il y a beaucoup

d'ecclésiastiques, de curés, de pasteurs bienveillants pour

l'instruction primaire, et qui concourent avec activité à sa

propagation. Je puis en rendre témoignage, car je sais chaque jour ce

qu'ils font à ce sujet.

Eh bien, la déclaration générale que vous porteriez en adoptant

l'amendement, cette déclaration offenserait les bons comme les mauvais;

elle les confondrait dans une même suspicion; et comme elle serait

prononcée sans distinction, elle blesserait le corps tout entier.

(_Bruits dans plusieurs parties de la salle._)

_M. le président_.--Cette question est une des plus graves que le projet

soulève. J'invite la Chambre au silence.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--L'esprit de corps règne

avec ses avantages et ses inconvénients; il faut le prendre tel qu'il

est. Les bons se trouveront offensés comme les mauvais, les

bienveillants comme les hostiles; vous vous priverez par là du concours

des bons; et quant aux mauvais, à ceux qui seraient hostiles,

enlèverez-vous, détruirez-vous leur influence? Prenez garde, vous ferez

tout le contraire.

Par le projet du gouvernement, le comité local de surveillance est

composé du maire, du curé ou du pasteur et de trois conseillers

municipaux désignés par le conseil municipal. Il y a donc quatre laïques

contre un ecclésiastique. Si l'ecclésiastique n'est pas bon, s'il n'est

pas bienveillant pour l'instruction primaire, il sera dans une minorité

évidente, il sera annulé par le comité même au sein duquel il siégera.

Voulez-vous le mettre en dehors du comité? Qu'arrivera-t-il? Il reprend

toute son indépendance, il est étranger à toutes vos affaires, il ne s'y

mêle en aucune façon; mais il demeure à côté de vous; il profite de la

liberté que vous avez avec raison écrite dans la loi, et que le

gouvernement a lui-même proposée; il fonde une école rivale de la vôtre.

Il décrie la vôtre par tous les moyens dont il dispose.

Messieurs, en pareille matière, il vaut cent fois mieux avoir la lutte

en dedans qu'en dehors. S'il doit y avoir lutte, que le curé

malveillant, hostile, soit obligé de venir dans vos comités, de prendre

part à l'administration de l'instruction primaire. S'il n'y vient pas,

il se met dans son tort aux yeux de tous les honnêtes gens, de tous les

pères de famille sensés; et c'est à vous qu'appartient le bon côté de la

question; c'est vous qui avez été libéraux, modérés, raisonnables; c'est

le curé qui est violent, intolérant, exclusif.

Par l'autre système, vous perdez tous les avantages de cette position.

Vous manquez, permettez-moi de le dire, vous manquez au principe

fondamental de votre gouvernement qui, dans les petites comme dans les

grandes choses, dans les écoles comme dans les Chambres, en matière

d'instruction primaire comme en matière de gouvernement, désire amener

toutes les opinions, toutes les influences, tous les intérêts à vivre à

côté les uns des autres, à se connaître, à traiter ensemble, à

transiger; cette vie commune de tous les intérêts, de toutes les

influences, de toutes les opinions, c'est le principe de la Charte, de

la liberté, de la discussion, de la publicité; principe respecté,

consacré par le projet de loi tel qu'il vous a été présenté par le

gouvernement et qui, si je ne me trompe, est méconnu, énervé par le

projet de votre commission.

Je persiste dans la proposition du gouvernement. (_Nombreuses marques

d'assentiment._)

La modification proposée par la commission à l'article 17 du projet du

gouvernement fut adoptée.

Séance du 2 mai 1833.

En discutant la formation des divers comités appelés à surveiller les

écoles primaires, plusieurs membres manifestèrent le désir que cette

surveillance fût exclusivement municipale, et que les autorités

universitaires y demeurassent étrangères. Je pris la parole à ce sujet.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Le préopinant se méprend

sur le principe de la loi; j'ai eu soin cependant de l'exposer dans les

motifs. Le principe fondamental est de n'attribuer rien d'exclusif, ni à

l'État, ni au département, ni à la commune, relativement à la direction

de l'instruction primaire.

Le principe de la loi, c'est de s'adresser aux différents pouvoirs, aux

différentes associations plus ou moins étendues, de demander à chacune

d'elles ce qu'elle peut utilement pour l'instruction primaire: à la

commune une part des dépenses et des attributions de surveillance, au

département et à l'État d'autres droits, d'autres soins. Il n'est pas

exact de dire, et je ne pouvais pas laisser passer sans réponse, que

l'instruction primaire est purement municipale, que tout pouvoir exercé

hors de la municipalité est une usurpation. Une telle assertion est

contraire au principe de la loi. J'aurai l'honneur de faire observer au

préopinant qu'indépendamment du comité municipal dont il s'agit, il y a

d'autres comités, des comités cantonaux ou d'arrondissement, qui ne sont

pas des comités municipaux, des comités purement communaux, mais des

comités correspondant à certaines circonscriptions administratives. Pour

ces comités, comme pour d'autres, il est impossible que le ministre

n'ait pas le pouvoir, non-seulement de les convoquer lorsqu'il le jugera

convenable, mais d'y envoyer un inspecteur général qui les présidera

dans telle ou telle occasion particulière.

Je prie la Chambre de remarquer qu'une chose qui m'est continuellement

demandée, c'est une inspection active et spéciale de l'instruction

primaire. Il y a une multitude de conseils généraux qui ont demandé des

inspecteurs généraux spécialement chargés de surveiller l'instruction

primaire, de se rendre dans les départements, de présider les comités.

Ce voeu a été formellement émis. Des inspecteurs de l'instruction

primaire, soit généraux, soit particuliers, ne peuvent pas ne pas

dépendre du ministre de l'instruction publique. Il est impossible qu'il

n'ait pas le pouvoir de convoquer les comités de surveillance, et d'en

confier la présidence à des inspecteurs désignés par lui.

Sur l'article 20 du projet, M. Laurence demanda que les délégués du

ministre de l'instruction publique ne fussent pas membres des comités

chargés de la surveillance des écoles et n'eussent pas droit de les

présider, ni de les convoquer. Je repoussai cette proposition.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Le préopinant (M.

Laurence) se trompe sur la nature de cette délégation et des hommes qui

seront envoyés; il est nécessaire d'envoyer des hommes spéciaux qui

soient chargés, non pas de corriger des abus, de faire aucune

réquisition, mais de faire connaître les bonnes méthodes, de répandre

les progrès que fait l'instruction dans la sphère supérieure. C'est à

cela que les inspecteurs des études et les inspecteurs généraux sont

employés.

Vous avez créé, dans l'instruction primaire, des écoles supérieures où

vous avez placé des notions élémentaires sur les sciences, les

mathématiques, l'histoire naturelle, et sur leur application aux usages

de la vie. Il est nécessaire que des hommes spéciaux aillent visiter ces

écoles, voir la manière dont elles sont dirigées, et leur faire

connaître les bonnes méthodes d'enseignement. Ce n'est pas

l'administration ordinaire, ni les préfets, ni les sous-préfets qui

pourront remplir cette mission; il y a une foule d'occasions où cette

délégation d'hommes spéciaux, et leur incorporation momentanée avec les

comités, seront les seuls moyens de faire faire des progrès à

l'instruction primaire.

La proposition de M. Laurence fut adoptée,

Séance du 3 mai 1833.

A propos de l'article 22 du projet de loi présenté par le gouvernement,

qui portait que les instituteurs primaires, nommés par le comité

d'arrondissement sur la présentation du comité cantonal, seraient

institués par le ministre de l'instruction publique, M. Taillandier

demanda la suppression de cette dernière condition. Je combattis cet

amendement qui devint l'objet d'un long débat.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Le principe de la loi,

comme la Chambre le sait, est de faire concourir les divers pouvoirs

pour atteindre ensemble le but. L'instituteur est présenté par le

conseil municipal, nommé par le comité, et institué par le ministre de

l'instruction publique. Vous avez fait de l'instituteur un fonctionnaire

public, vous l'avez exempté du recrutement. Quand on accorde de pareils

avantages, il faut bien savoir quels sont les hommes auxquels on les

accorde.

L'administration ne nomme pas, elle ne fait qu'accorder ou refuser

l'institution; c'est une espèce de veto qu'elle exerce. D'ailleurs les

instituteurs se forment pour la plupart dans les écoles normales. Le

concours de l'administration me paraît donc naturel, et même nécessaire.

MM. Eschassériaux, Laurence et Eusèbe de Salverte, ayant appuyé la

proposition de M. Taillandier, je repris la parole pour la combattre.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Le but du projet de loi,

comme je l'ai déjà dit, a été d'imprimer aux instituteurs primaires un

caractère public; cela est tellement vrai que vous leur avez imposé

l'obligation de prêter serment; vous les avez assimilés aux avoués, aux

notaires, aux huissiers et à tous les officiers ministériels qui ne sont

admis à entrer en fonctions qu'après avoir reçu de la puissance publique

le caractère public. Voilà l'assimilation que vous avez voulu établir,

voilà quel est l'objet du serment, et c'est ce que vous détruiriez si

vous supprimiez le paragraphe.

J'ajouterai que c'est dans l'intérêt des instituteurs surtout que cette

demande vous a été faite. Quelle est la cause des plaintes de la plupart

des instituteurs? C'est qu'ils sont isolés, abandonnés, livrés à

l'influence purement locale, dans une dépendance souvent déplorable à

l'égard des petits pouvoirs qui sont à côté d'eux. Ils ont besoin de se

sentir rattachés à une corporation, soutenus par la puissance publique.

Ils se plaignent constamment de leur faiblesse, de leur isolement;

lorsqu'ils auront été institués par la puissance publique, qu'ils en

auront reçu un caractère public, ils seront relevés à leurs propres yeux

et aux yeux de la population en général.

M. JOUVENCEL.--Je propose que l'institution leur soit donnée par les

préfets. (_Appuyé, appuyé!_)

M. AROUX.--Je demanderai à M. le ministre de l'instruction publique s'il

accède à l'explication qui vient d'être donnée par M. le rapporteur, qui

a dit que, lorsqu'un instituteur sera suspendu ou destitué de ses

fonctions, ou décédé, l'exécution provisoire sera accordée aux

nominations faites par le comité cantonal et d'arrondissement.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Il ne peut y avoir de

véritable caractère conféré à l'instituteur, et il ne peut entrer

définitivement en fonctions que lorsqu'il a prêté serment. Après cela,

lorsqu'il faudra ouvrir une nouvelle école, il n'y aura aucun

inconvénient à ce que cette ouverture soit retardée de quinze jours ou

trois semaines. Quand il s'agira, au contraire, de la substitution d'une

école à une autre, l'ancien instituteur restera en fonctions jusqu'à ce

que le nouveau soit nommé.

_Plusieurs voix_.--Et en cas de décès.

M. LE MINISTRE.--En cas de décès, le nouvel instituteur exercera

provisoirement; l'école ne sera pas fermée pour cela, mais il n'aura le

caractère définitif que quand il aura prêté serment.

Conformément au sous-amendement proposé par M. de Jouvencel,

l'institution des instituteurs primaires par le préfet fut substituée

par la Chambre à leur institution par le ministre de l'instruction

publique.

M. Taillandier demanda que, dans l'article 23 du projet de loi, il ne

fût fait aucune mention du conseil royal de l'instruction publique dont

il ne voulait pas que l'existence parût ainsi indirectement confirmée.

Je repoussai cette demande.

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--La Chambre a fait voir,

en diverses occasions, qu'elle était ennemie de l'anarchie en

administration comme en politique. Or, il n'y a rien de plus anarchique

que de considérer les institutions qui sont en vigueur comme si elles

n'existaient pas; il n'y a rien de plus anarchique que de croire qu'on

fait toujours table rase et qu'on a tout à recommencer. Messieurs, les

institutions doivent être considérées comme existantes tant qu'elles ne

sont pas abrogées par la loi; et, s'il m'est permis de le dire, il ne

serait pas digne de la Chambre de croire qu'elle se lie par le maintien

ou la suppression d'un mot dans la loi. Les pouvoirs public conservent

toujours le droit de modifier les institutions existantes, et ce serait,

je le répète, une sorte d'anarchie que de ne pas vouloir mentionner dans

la loi une institution qui existe réellement, et qui est journellement

en vigueur.

Après une vive et longue discussion, les mots _conseil royal_ furent

maintenus dans l'article.

A propos du titre V du projet de loi, article 26, M. François Delessert

exprima le regret que ce projet n'eût pas institué et réglé en détail

les écoles de filles comme les écoles de garçons. Je répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_. J'ai déjà eu l'honneur de

le dire à la Chambre, en lui présentant le projet de loi; je me suis

trouvé dans l'impossibilité de mettre dans ce projet les dispositions

relatives aux écoles de filles, parce que je n'avais pas une

connaissance suffisante des faits à cet égard. Je ne crois pas qu'il

soit possible de faire de bonnes lois, quand n'a pas une pleine

connaissance des faits qui s'y rapportent. Eh bien, le régime des écoles

de filles est tellement divers; elles ont été soumises à des autorités

si différentes, si incohérentes, et les faits ont été si mal recueillis

que, pour mon compte, je me déclare complètement hors d'état de

soumettre, quant à présent, à la Chambre un ensemble de dispositions

raisonnables à ce sujet.

Je me suis occupé et je m'occupe assidûment de recueillir les faits;

quand je me croirai suffisamment instruit, je mettrai sous les yeux de

la Chambre les dispositions qui me paraîtront devoir en résulter. Les

faits, je ne les sais pas à présent, et il me serait impossible de

prendre un engagement précis sur l'époque à laquelle je pourrai

présenter à la Chambre le résultat des travaux que je prépare depuis

quelque temps.

M. FRANÇOIS DELESSERT.--M. le ministre pourrait s'engager à présenter

une loi à cet égard dans la prochaine session.

_M. le ministre_.--Je le ferai si la chose est possible, mais je ne puis

prendre aucun engagement à cet égard.

M. Vivien demanda alors la suppression complète de cet article 26 comme

inutile. Je répondis:

GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Je ne vois aucun

inconvénient à la suppression de l'article. Il avait été mis plutôt

comme une promesse de ce qu'il y avait à faire que comme contenant des

dispositions précises.

J'adhère à la suppression totale.

L'article, mis aux voix, est supprimé.

M. SENNÉ (_de sa place_).--J'ai besoin de demander une explication à M.

le ministre.

Dans le moment actuel, il y a une foule de communes où il n'y a pas

d'instituteurs distincts pour les garçons et d'institutrices pour les

filles.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Je n'entends pas.

M. SENNÉ (_descendu de quelques bancs_).--Je disais qu'il y a beaucoup

de communes où les instituteurs reçoivent en même temps les garçons et

les filles, parce qu'il n'y a pas un assez grand nombre et des uns et

des autres, pour faire vivre un instituteur et une institutrice. Je

demande si dans ces communes, les instituteurs ne pourront pas continuer

à recevoir encore des filles, sous la condition de les recevoir, comme

cela existe, dans un local séparé.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--Il n'y aura rien de changé.

L'administration veillera à ce que l'usage ne dégénère pas en abus; mais

jusqu'à ce qu'une législation spéciale soit intervenue pour les écoles

de filles, l'usage dont parle M. Senné subsistera.

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 22 / 119 题