J'ai entendu madame de Staël elle-même, plusieurs années après, et

lorsque le souvenir devait en être bien affaibli chez elle, raconter

l'impression qu'elle avait ressentie lorsque, le 5 mai 1789, elle

avait vu défiler devant elle les trois ordres des États-Généraux...

Ses yeux scintillaient de nouveau en parlant de ces hommes qui étaient

chargés, disait-elle, de la plus sainte mission, celle de soulager le

peuple, et qui pouvaient tant pour son bonheur.

C'était chez elle, à Paris, avant son exil, lorsque le premier Consul

l'avait frappée de son injuste colère.... Elle rappelait à sa mémoire

tout ce qui lui avait donné la pensée que nous étions un grand et

beau peuple...; elle décrivait avec une parole si animée, si colorée,

la marche des trois ordres: celui de la noblesse avec ses touffes de

plumes, ses habits étincelants d'or, son apparence chevaleresque; et

puis le clergé avec ses rochets de dentelle, ses croix d'or, ses

soutanes rouges et violettes; cette pompe religieuse, soeur du luxe

des gentilshommes, venant contraster avec les six cents manteaux

noirs, l'habit modeste de ce qui pourtant faisait le royaume, lorsque

enfin, réveillée de son long sommeil, la masse se leva tout-à-coup,

et, se voyant si nombreuse et si forte, fit connaître qu'elle avait la

puissance.

--Ce jour-là, disait madame de Staël, les trois ordres allaient

demander à Dieu des lumières pour se guider. C'est le lendemain qui

fut solennel! Ce lendemain révéla un homme à l'Europe, mais surtout à

la France... Cet homme... c'était Mirabeau!

Ah! si vous l'aviez vu traversant la salle pour aller gagner sa

place!... c'était l'ange des ténèbres, sillonné de la foudre, et

orgueilleux dans sa laideur comme s'il eût été le plus beau des

archanges. Lorsqu'on le vit, un murmure accueillit cet homme, à qui sa

conduite tarée avait valu l'exclusion de la bonne société; il avait

abandonné cette société qui l'avait repoussé, mais ses adieux, comme

ceux de Médée, lui promirent vengeance, et une vengeance sanglante.

Il comprit le murmure qui l'accueillit, et lui répondit par un regard

indéfinissable qu'il prolongea pendant tout le temps qu'il mit à

gagner le banc qu'il devait occuper... tandis que mon père... mon père

fut couvert d'applaudissements lorsqu'il parut....

Et en parlant de son père, madame de Staël fondit en larmes. À cette

époque, il vivait encore.

Il est difficile de suivre madame de Staël au milieu des scènes

journalières qui se succédaient chaque jour. Sans doute elle n'était

nullement _révolutionnaire_; mais, comme toutes les personnes dont

l'esprit avait une haute portée, elle prévoyait que la France devait

éprouver un grand changement, qu'une régénération entière allait

s'opérer, et que le spectacle en serait magnifique et touchant.

Active, passionnée, aimant avec toute l'ardeur d'une âme méridionale,

faite pour apprécier tout ce qui est grand et utile, madame de Staël

dut voir la journée du 14 juillet avec enthousiasme; elle prenait la

main de ses amis, la leur serrait avec émotion, en leur disant:

--C'est un mouvement national... Ici nulle faction étrangère; tout se

fait par sentiment de conviction. Rien qui puisse ternir la belle

pensée de la liberté pure et sainte.

Lafayette, Bailly, M. de Lally-Tollendal, qu'elle aimait beaucoup

aussi, étaient proclamés par l'opinion à côté du nom de son père dans

ces jours agités... ils étaient Français, on ne put les éloigner...;

mais M. Necker était étranger, et bien qu'il EUT NOURRI la France de

ses propres deniers, bien qu'il lui eût donné du pain, cette même

France souffrit son exil... Oh! nous sommes ingrats!...

C'est cette noble, cette sublime action que M. de Breteuil osa appeler

un accès de folie.

De toutes les femmes qui ont eu de l'influence sur la société en

France particulièrement, pays plus sensible qu'un autre aux charmes de

l'esprit, madame de Staël est, sans contredit, celle qui a exercé

l'action la plus directe, parce qu'elle parlait aux sympathies. À

l'époque où elle entra dans le monde comme femme mariée, elle y était

connue sous tant de rapports remarquables que sa renommée était déjà

établie, et que ce fut sans peine que son salon fut un point de

réunion où toutes les notabilités du temps vinrent s'éprouver et même

se combattre; car, même dès cette époque, elle pouvait dire comme en

1815: Ma maison est un hôpital politique; on y voit des blessés de

tous les partis.

Son esprit remarquable et lumineux, son talent, son génie même,

donnaient une grande valeur à ce qu'elle décidait, et son blâme ou son

approbation était un malheur ou une joie pour cette foule dans

laquelle se voyaient les chefs élégants du parti de la noblesse, comme

les tribuns du peuple et les hommes penseurs de la science. Cette

foule était autour d'elle; voilà ce qui composait son salon: on y

voyait Mounier le publiciste; Barnave, dont le jeune et sublime talent

fut terni par un mot; Lally-Tollendal, dont l'esprit, aidé de tristes

souvenirs, en fit usage, trop souvent peut-être, pour provoquer

l'intérêt, et dont le tort immense fut de quitter la France et

l'Assemblée: le courage lui manqua; Lafayette, l'ami le plus ardent de

la liberté et le niais politique le plus complet de la Révolution;

Buzot, dont le caractère élevé, l'esprit fier, le bouillant courage,

l'âme ardente, sensible et mélancolique, devaient le porter aux

extrêmes: fait pour la vie privée et jeté malgré lui dans la carrière

politique, il y portait une austère équité et ne savait pas composer

avec le crime[140]; sa figure était noble, et sa tournure, ainsi que

ses manières, d'une extrême élégance. Buzot professait la morale de

Socrate et conservait la politesse de Scipion. Pétion, cet homme que

les uns appellent traître, et les autres, l'ami du peuple et de la

France: ces divers jugements ne sont pas étonnants dans un temps de

révolution, où les hommes impressionnés ne voient que leurs intérêts,

plus ou moins vivement froissés. Pétion n'était pas un traître; il a

pu errer: hélas! qui n'a pas manqué de guide dans cette route

périlleuse qui traversait la Révolution? Pétion avait une extrême

bonhomie, et sa physionomie révélait cette bonhomie: le naturel et la

perfidie vont mal ensemble, et pour moi c'est déjà une garantie pour

juger Pétion. Voici un trait raconté par madame Roland, qui en fut

elle-même témoin:

Elle était un jour chez madame Buzot, où elle dînait (c'était à

l'époque de l'Assemblée Constituante). Buzot revint fort tard et amena

plusieurs députés, entre autres Pétion: ce temps était celui où la

Cour les traitait de factieux et de traîtres, et Pétion était,

disait-on, le chef de ces factieux... Le même jour, en sortant de

l'Assemblée, ils avaient été entourés et presque menacés; après le

dîner, Pétion se jeta sur une très-large ottomane, et là il se mit à

jouer avec un très-beau chien de Terre-Neuve, avec la gaîté et

l'abandon d'un enfant; le jeu dura longtemps, et enfin le chien et

Pétion s'endormirent ensemble et ronflèrent bientôt avec une sorte

d'émulation. Je ne sais pas bien comment on s'y prend pour conspirer;

mais ce que je sais, c'est que si j'étais membre d'un jury, je ne

condamnerais pas un homme accusé seulement par l'opinion en ayant

cette preuve de son caractère insouciant et gai.

[Note 140: Buzot eut la plus noble conduite dans l'Assemblée

Constituante, et fut plus tard un rude adversaire des cannibales dans

la Convention. Quelques hommes de sa force, et la Convention aurait

reçu une autre direction encore plus salutaire dans ses résultats pour

la France et les victimes de cette Convention, qui, se mutilant

elle-même de ses propres mains le 31 mai, porta un coup funeste

non-seulement à sa gloire, mais à ses intérêts, en détruisant la

Gironde.]

--Ceux qui nous ont regardés avec une si grande colère, dit en riant

Buzot en contemplant le groupe de Pétion et du chien, seraient bien

étonnés s'ils voyaient à quoi nous sommes occupés!

J'ai déjà dit ce qu'était Buzot[141].

[Note 141: Ces deux hommes, accusés alors par la Cour comme

Montagnards, périrent peu de temps après comme royalistes et déclarés

traîtres à la patrie.]

Un des hommes de la société de madame de Staël, dans ces temps

orageux, dont les principes et la droite équité furent toujours les

guides, était Thouret, ami de Barnave et de Chapelier, comme eux

ardent ami de la liberté, et comme eux donnant sa vie pour soutenir

ses principes. Quant à Barnave, il est bien connu. On sait quel était

cet homme, à l'âme ardente, au sang bouillant, aux vues élevées, et

dont l'éloquence admirable ne fut ternie dans sa vie parlementaire que

par un seul mot, qui n'était pas même l'expression de sa pensée.

Jeune, beau, ou du moins agréable, et surtout distingué, Barnave

était, de tous les membres des États-Généraux, celui qui devait être

le mieux orateur à la manière anglaise... Le parti royaliste voulait

assez l'adopter, mais ce malheureux mot le perdit[142]... Les journaux

parlèrent contre lui; les discours du côté droit, ceux de l'abbé Maury

surtout, l'accablèrent: on l'irrita; bientôt il fut dans

l'impossibilité de revenir sans s'humilier, et la délicatesse de son

caractère s'y opposait. Quelle triste fin, et quel admirable et beau

courage! Madame de Staël était faite pour comprendre un tel homme.....

aussi l'a-t-elle apprécié.

[Note 142: À la prise de la Bastille, il entendit parler avec

véhémence contre les meurtres qui ensanglantèrent cette journée

vraiment belle, car ce fut peut-être la seule journée où le peuple se

soit battu vraiment pour la liberté. Barnave dit avec humeur: «Eh! le

sang qui a coulé est-il donc si pur?»]

L'abbé Sieyès, dont Mirabeau avait dit: Je le tuerai par son propre

silence... était un des hommes les plus remarquables de cette époque;

fin, rusé, cauteleux, il avait le rare talent d'être, en apparence,

l'homme de tous les partis; mais il ne fut jamais celui d'aucun, et

toute sa finesse ne l'amena, pour clore sa vie politique, qu'à être un

niais vis-à-vis de Bonaparte qui se joua de lui au 18 brumaire.

Guadet, un des esprits les plus brillants de la Gironde, impétueux,

bouillant dans l'attaque et ferme dans la défense, savait être l'homme

parlementaire des temps de trouble, avec cette fermeté qui leur

convient. Lié d'une amitié tendre avec Gensonné[143], aussi froid que

son ami était ardent, leur liaison était peut-être d'autant plus

intime qu'ils se ressemblaient peu. Guadet était orateur, tandis que

Gensonné était logicien: aussi madame de Staël causait-elle davantage

avec Guadet.

[Note 143: Ils étaient tous deux des modèles à citer comme bons pères

et bons maris; leur intérieur avait un parfum de bonheur qui touchait

et attachait à eux.]

--Avant que Gensonné n'ait délibéré avec lui-même ce qu'il va vous

répondre, disait-elle, on a oublié ce qu'on lui avait dit.

J'ai vu un jour madame de Staël bien belle elle-même en faisant

l'éloge de Vergniaud pour le défendre contre je ne sais plus quelle

sotte, ou plutôt je le sais bien, mais je ne veux pas le dire, qui

soutenait que les Girondins étaient des _scélérats imbéciles_...

Madame de Staël fut sublime!... elle s'éleva au-dessus d'elle-même...

mais ce fut surtout en parlant de Vergniaud!... Vergniaud, le plus

brillant orateur de l'Assemblée Constituante!... il n'improvisait pas

comme Guadet, mais son talent était bien beau; toutefois, madame de

Staël ne le pouvait aimer. Il était égoïste et froid, et n'aimait pas

les hommes; son égoïsme était de la nature de ceux qui devaient

surtout déplaire à madame de Staël: elle était bonne, expansive,

généreuse, et surtout une personne dévouée.

Elle en donna des preuves en sauvant M. de Narbonne, lorsqu'il fut

décrété d'accusation après le 10 août. Il fallait du courage pour le

faire; mais elle en montra un remarquable et fut pour tous ses amis

une amie sublime. M. de Narbonne était caché chez elle au moment où

les officiers municipaux vinrent pour y faire une visite

domiciliaire... le coeur battait à madame de Staël, qui, pendant tout

le temps de la visite, affectant une liberté d'esprit bien loin

d'elle, raillait les hommes chargés d'arrêter son ami, et voulait même

les effrayer sur le danger auquel ils s'exposaient en violant l'hôtel

d'un ambassadeur. C'est avec de telles paroles jetées à ces hommes

d'une voix tremblante, le coeur palpitant, que madame de Staël parvint

à les faire sortir de chez elle... Chaque fois qu'ils passaient, dans

leurs recherches, auprès de la porte qui conduisait à la retraite de

M. de Narbonne, alors elle redoublait de gaîté, et pourtant,

disait-elle, je me sentais mourir!... M. de Narbonne fut sauvé, et dut

la vie au courage de l'amie admirable qui exposait la sienne pour

lui!... La retraite libératrice ne fut pas longtemps déserte; M. de

Montesquiou y remplaça M. de Narbonne, et madame de Staël arracha à la

mort deux victimes désignées par les bourreaux de septembre et d'août.

C'est à cette époque que l'on reprochait à madame de Staël de tenir un

bureau d'_esprit public_.

--Elle corrompt l'esprit public! disait aussi plus tard le premier

consul... C'était une étrange manie que de répéter cette phrase...

Hélas! à l'époque où nous sommes arrivés maintenant, il n'était plus

question de corrompre: le mal était fait; tout était produit, et le

génie de madame de Staël, au contraire, venait apparaître comme une

lueur libératrice et bienveillante... Une femme avec son talent et sa

bonté... que ne pouvait-elle opérer en bien! et en effet, que ne

fit-elle pas!...

Le Roi avait accepté la constitution; les Jacobins, les Cordeliers,

toutes les sociétés populaires, étaient formés; Paris se trouvait

transformé: plus de salon où se rencontraient les amis. Les intérêts

de tout genre, une désunion entière, une agitation sourde, annonçaient

l'orage, révélaient ce qui allait suivre. Déjà on pressentait la

Convention...: les Genevois réfugiés, Clavières, Marat, Duroveray,

tous avaient quitté l'Angleterre pour inonder la pauvre France au

moment du paroxysme le plus terrible de sa révolution. La Gironde,

déjà désignée par l'index sanglant de Robespierre et de Danton,

faisait entendre le chant du cygne; Barbaroux, avec sa belle tête

d'Apollon, son regard presque magique lorsqu'à la tribune il tonnait

contre les monstres aux mains sanglantes, Barbaroux et tous ceux qui

lui ressemblaient ne devaient attendre que malheur et proscription.

Et cependant délicat, même dans l'attaque, Barbaroux ne fit jamais un

discours qui pût affliger son antagoniste; sensible, généreux,

brave... quelles belles qualités furent s'éteindre dans le creuset

sanglant de Robespierre!... Ces souvenirs sont affreux!...

C'est ainsi qu'on marchait vers 92, vers le 10 août!... Marat, qui

déjà était à la tête d'une faction, et faisait plus de mal alors,

peut-être, qu'il n'en fit ensuite, était regardé par madame de Staël

comme une de ces apparitions fantastiques envoyées par le génie du

mal. Elle racontait, ainsi que chacun le sait, comme personne. Voici

une anecdote qu'elle nous dit un jour chez le maréchal Suchet, alors

que celui-ci était encore garçon, et qu'il demeurait avec son frère,

rue de la Ville-l'Évêque, dans l'hôtel qu'il n'a pas conservé depuis.

C'était dans ces causeries intimes qu'elle était charmante, et surtout

en racontant ce qu'elle avait vu à une époque si frappante et si vive

d'émotions.

On sait que Marat était effroyablement laid. Cette laideur était

encore augmentée par une manière de se mettre tout-à-fait

absurde.--Une femme de Marseille, que je ne nommerai pas, car elle est

toujours vivante, avait un cousin en prison et voulait l'en faire

sortir. Elle va chez Marat et lui demande une audience. Admise

seulement dans une première pièce, elle est d'abord refusée; elle

insiste, et Marat, entendant la voix d'une femme, vient lui-même la

prier d'entrer dans son cabinet. Il la fait s'asseoir et se place près

d'elle sur un sopha fort élégant, contrastant avec la toilette de

Marat, qui, pour le dire en passant, était curieuse. Il portait une

chemise fine, mais crasseuse, et qui avait au moins une semaine de

service... Cette chemise était ouverte et laissait voir une poitrine

velue et jaunissante; des ongles longs et noirs se dessinaient au bout

de ses doigts, qu'ils faisaient paraître crochus... Ses pieds, sans

bas, étaient dans des bottes mal cirées, et une culotte blanche

complétait cette toilette bizarre, en si grande opposition avec

l'élégance de la pièce où il se trouvait. Ce salon était meublé en

fort beau damas bleu; des rideaux très-amples et relevés en

draperies[144], un beau lustre, et de magnifiques vases en porcelaine

remplis de fleurs naturelles très-rares pour la saison, composaient un

ameublement bien étrange autour d'un tel homme.

[Note 144: Il paraît positif que Marat, dans les différents

appartements qu'il a occupés, avait cette recherche dans une partie de

son logement; et celle-là n'était ouverte qu'à peu de monde.]

La jeune Marseillaise était jolie. Marat s'assit à côté d'elle, prit

sa main, la lui déganta, la baisa avec une sorte de respect et

d'émotion; ensuite cet homme étrange demanda à la jeune femme ce

qu'elle voulait de lui; elle le lui dit: Marat sourit, en la regardant

avec une expression singulière.

--C'est que la jeune femme en avait bien peur, disait madame de Staël;

et en vérité, d'après ce qu'elle m'a dit, je crois que la liberté du

cousin aurait pu lui coûter cher. Mais heureusement que le monstre

n'avait pas faim, et qu'il était dans un de ces moments de repos où sa

nature atroce ne criait pas: _Sang et luxure!_ Et la pauvre enfant

sortit pure de l'antre de la bête féroce!...--Le soir même, la jeune

femme reçut la mise en liberté de son cousin... Cette mise en liberté

envoyée par l'ami du peuple lui fut remise par une personne pour

laquelle Marat demandait un service au mari de la jeune Marseillaise.

Mais quelle étude à faire, disait madame de Staël, que cet homme

méditant le massacre de la moitié de la France et grandissant chaque

jour dans son impudence sanguinaire et son impureté physique et

morale!... Il se vautrait dans sa bauge d'où il lançait sur la France

mort et malheurs... Et ce fut une femme qui seule eut le courage de

frapper le monstre!... C'est un type d'une étrange espèce... C'est

ainsi qu'il nous a conduits au 10 août et au 2 septembre.

Quelque courageuse que fût madame de Staël, elle pouvait rarement

parler de cette journée de septembre sans frissonner à son souvenir...

M. de Narbonne était en sûreté: c'était un grand point pour madame de

Staël. Le docteur Bolmann, le même qui, depuis, voulut sauver M. de

Lafayette lorsqu'il était dans les prisons d'Autriche, le docteur

Bolmann, Hanovrien, homme de cette nature d'élite qui devient plus

généreuse devant le péril, avait sauvé M. de Narbonne: il était à

Londres.--De tous les amis de madame de Staël, c'était peut-être alors

un des plus précieux pour elle. Mais, je l'ai dit plus haut, M. l'abbé

de Montesquiou avait remplacé M. de Narbonne dans la retraite

hospitalière. Il fallait le sauver aussi! et comment le faire au

moment d'une tempête comme celle qui était suspendue sur Paris?

C'était le 31 août 1792!...

Madame de Staël, ayant obtenu des passe-ports pour la Suisse, faisait

ses préparatifs de départ, et se disposait à emmener avec elle l'abbé

de Montesquiou comme un des hommes de sa livrée, lorsqu'on vint lui

annoncer que deux autres de ses amis, M. de Jaucourt et M. de

Lally-Tollendal, venaient d'être arrêtés et mis à l'Abbaye...

On ignorait la tragédie que les monstres devaient jouer les jours

suivants. Mais une vapeur sinistre enveloppait Paris, et tout malheur

ordinaire dans un autre temps devenait menaçant au bruit de l'orage

qui grondait déjà sourdement sur nos têtes.

--Ah! s'écria la généreuse femme, en se tordant les mains et marchant

à grands pas dans l'appartement, comment les sauver?...

Tout-à-coup elle se rappelle que Manuel vient de publier des lettres

de Mirabeau, avec une préface de lui. Il s'occupait aussi de

littérature... «Il avait, disait madame de Staël, la bonne volonté de

montrer de l'esprit...» Elle lui écrit aussitôt pour lui demander une

audience. Manuel était alors syndic de cette terrible commune de

Paris, sanguinaire souveraine dont la puissance éphémère devait

marquer son passage par des ruisseaux de sang!

Manuel indiqua sept heures du matin à madame de Staël, alors

ambassadrice de Suède. L'heure était matinale, mais madame de Staël

n'y fit aucune attention. Manuel n'était pas levé... En l'attendant,

madame de Staël remarqua le propre portrait de Manuel dans son

cabinet.

--Il est vain, se dit-elle; il doit être facile à prendre par la

louange.--Il entra dans ce moment dans le cabinet et fut parfaitement

poli et homme du monde; madame de Staël lui parla de la position

fâcheuse et même terrible de ses amis...

--Votre position est précaire, lui dit-elle: ne connaissez-vous pas la

faveur populaire? aujourd'hui sur le trône, demain aux Gémonies...

Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt, et réservez-vous un appui.

Manuel était un homme passionné, mais susceptible aussi de bons

sentiments, et même de sentiments honnêtes... Il comprit madame de

Staël.

--Je ferai ce que je pourrai, lui dit-il... Et le 1er septembre au

matin il lui écrivit que Condorcet avait fait sortir M. de Lally[145],

et qu'à la prière de madame de Staël il venait de faire mettre M. de

Jaucourt en liberté.

[Note 145: Ce qui fit sortir M. de Lally-Tollendal de l'Abbaye au

moment où les assassins allaient y porter la mort, fut sa noble

défense en faveur d'un de ses compagnons d'infortune; le courage qu'il

témoigna désarma les monstres. Tant il est vrai que tout ce qui est

grand frappe toujours juste!]

Tranquille sur le sort de ses deux amis, madame de Staël put alors

organiser la fuite de l'abbé de Montesquiou; il devait revêtir l'habit

d'un de ses gens, sortir de Paris avant elle, et l'attendre hors de la

barrière de Charenton, derrière une haie, jusqu'au moment où elle

passerait.

Elle devait partir le 2 septembre au matin.

La prise de Longwy et de Verdun venait d'être annoncée, et le peuple

était dans une telle agitation, que les plus affreux malheurs étaient

à redouter. Madame de Staël, émue, agitée dans la nuit qui précédait

son départ, se levait par intervalles, car elle ne pouvait dormir...

Tout-à-coup elle entend sonner le tocsin!... C'était un horrible

son... et le 10 août était trop près pour que le souvenir des heures

cruelles de cette journée fût effacé.--Madame de Staël réunit tous les

moyens de sûreté qu'elle avait préparés; ils étaient nombreux, et elle

persista à partir, quoi qu'on pût lui dire.

Le matin venu, madame de Staël rassemble toutes ses forces, voit

partir l'abbé de Montesquiou pour l'endroit où il doit l'attendre, et

ordonne à ses gens de se mettre en grande livrée. Elle fit mettre six

chevaux à sa voiture, et dans cet extraordinaire gala, elle sortit de

son hôtel pour traverser Paris, croyant imposer au peuple par sa

magnificence; mais elle se trompa.--C'était mal vu, car frapper

non-seulement l'attention du peuple, mais réveiller son attention

envieuse et haineuse, c'était une maladresse.

Il y parut bientôt... À peine la voiture de madame de Staël fut-elle

en marche, qu'une foule de femmes, vieilles mégères, aussi cruelles

que hideuses dans ces jours de sang et de deuil, l'entourèrent en

criant qu'elle emportait l'or de la nation. Aux cris de ces furies

accourut tout le peuple du quartier. Ils se jetèrent sur les

postillons, en criant qu'il fallait que l'on conduisît la voiture _et

la femme_ à l'assemblée de la section... ce qui fut exécuté. Madame de

Staël descendit de voiture, et eut la présence d'esprit de dire au

domestique de l'abbé de Montesquiou d'aller avertir son maître...

--Vous êtes accusée d'emmener avec vous des proscrits, lui dit le

président...

On examina les domestiques. Il s'en trouva un de moins: c'était celui

qu'avait renvoyé madame de Staël, pour mettre en sa place l'abbé de

Montesquiou...

--Il faut que vous alliez à la commune, dit le président. Et en effet

elle y fut conduite.

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 20 / 21 段