Son premier ouvrage est peu connu; on croit assez généralement que

c'est sur Rousseau, tandis que ce sont trois nouvelles. Ce genre avait

été mis à la mode par Arnaud et madame Riccoboni; mademoiselle Necker

le perfectionna, et elle fit trois nouvelles remplies d'intérêt et

surtout de sensibilité. Puis vinrent les _Lettres sur Rousseau_. À

leur apparition il y eut un étonnement général. Mademoiselle Necker

n'avait que vingt ans, et cet ouvrage était vraiment prodigieux. Il

précédait, d'ailleurs, l'époque de la Révolution, époque qui fit

madame de Staël ce que nous l'avons connue. Lorsqu'elle écrivait ses

_Lettres sur Jean-Jacques_, elle n'avait encore traversé aucune des

tempêtes qui ont bouleversé sa vie. Il règne même dans cet ouvrage une

sorte de calme et de sérénité qui est ensuite étrangère aux ouvrages

qui suivirent. La douleur devait révéler le génie de madame de Staël.

On a beaucoup parlé de la figure de madame de Staël; je ne conçois pas

qu'il y ait eu jamais une seule voix qui se soit élevée pour dire

qu'elle était laide. Des yeux admirables, des épaules, une poitrine,

des bras et des mains à servir de modèle, en voilà certes bien assez

pour accompagner le plus étonnant talent: aussi le nombre des

aspirants à la main de mademoiselle Necker fut-il grand; mais le choix

était difficile. Madame Necker ne voulait qu'un protestant; M. Necker

voulait un homme intact de tous points, et leur fille désirait

rencontrer un homme avec lequel ses goûts fussent en rapport. Il y

avait là dedans bien des intérêts à concilier; tous ne pouvaient être

remplis. Mademoiselle Necker le comprit avec cette bonté de coeur qui

presque toujours dans sa vie lui fit sacrifier son intérêt personnel;

et lorsque M. le baron de Staël, ambassadeur de Suède, se présenta

pour obtenir sa main, elle y consentit, parce que ce mariage convenait

surtout à ses parents. Le baron de Staël était protestant; il était

ami de Gustave III, d'une haute et belle naissance, d'une loyauté

parfaite, et professant pour elle une profonde admiration.

J'ai beaucoup connu M. de Staël; il venait habituellement chez ma

mère, et je le voyais journellement chez mon tuteur M. Brunetière;

dont il était, à l'époque où je l'y rencontrai, l'ami et surtout

l'obligé.

M. de Staël était beau, mais beaucoup plus âgé que mademoiselle

Necker: c'était déjà une grande dissemblance entre elle et lui; mais

il avait peu d'esprit, et je n'ai jamais compris cette union par cette

seule raison, qui pour madame de Staël devait être immense.

C'était surtout dans son salon qu'elle dut souvent regretter d'avoir

un auxiliaire aussi peu _à elle_. Ambassadrice, maîtresse d'une grande

fortune, femme supérieure et parfaitement spirituelle, madame de Staël

dut comprendre la vie sociale comme elle la comprit en effet. La vie

de conversation devint pour elle un besoin; naturellement

bienveillante et prévenante, elle inspirait facilement de l'amitié:

aussi a-t-elle eu beaucoup d'amis.--Aussitôt qu'elle fut mariée et que

le roi de Suède (Gustave III) eut promis de laisser M. de Staël

ambassadeur en France aussi longtemps qu'il le voudrait, madame de

Staël, libre alors d'assurer ses relations, en forma de choix qui

devaient embellir sa vie; mais avant d'arriver à ce bonheur, elle

devait éprouver bien des déceptions, recevoir bien des blessures. Que

d'ingrats elle a faits!

Le moment où elle parut dans le monde était propice au projet formé

par elle d'avoir, non pas une _académie_ ni un _bureau d'esprit_ chez

elle, mais un lieu de réunion où chacun se rencontrerait avec plaisir,

sûr de s'y retrouver le lendemain. Cette vie intime n'avait pas encore

de répulsion dans son sein pour exclure la paix, ainsi qu'elle le fit

plus tard lorsque les discussions politiques devinrent les maîtresses

envahissantes de tous les salons de Paris: à l'époque du mariage de

mademoiselle Necker[134], au contraire, on discutait, et les esprits

lumineux comme celui de madame de Staël trouvaient un grand charme à

entrer en lice et à soutenir quelques-unes de ces thèses qui ont placé

madame de Staël, quelques années plus tard, au rang des premiers

publicistes de l'Europe.

[Note 134: Un an avant l'Assemblée des Notables, en 1786.]

Madame de Staël n'avait aucune malveillance pour les femmes, mais elle

n'aimait pas leur société, et cela était simple: on le conçoit surtout

lorsqu'on l'a connue. Facile, et même entraînée par l'attrait que lui

inspirait une personne qu'on lui présentait, elle ne tardait jamais à

tendre la main en signe de pacte d'amitié aussitôt qu'on lui plaisait,

et cela était prompt, car son jugement ne voulait aucun délai.

--Un jour ou dix ans, disait-elle à madame Necker de Saussure, voilà

ce qu'il faut pour connaître les hommes; les intermédiaires sont

trompeurs.

À l'époque de l'Assemblée des Notables, tout ce que la France avait de

remarquable comme talent militaire, littéraire ou savant, se levait en

foule pour assister au grand drame qui se préparait; toute la jeune

France de l'époque précédente, c'est-à-dire celle de la guerre

d'Amérique, revenue du Nouveau-Monde avec les idées de liberté qui

germaient en leur âme, était arrivée à ce point de sacrifier sa vie

pour la régénération de la patrie... de la patrie avilie par une suite

de jours corrompus sous un long règne sans gloire, et résolue à donner

des preuves des sentiments du dévoûment qu'ils consacraient au pays.

De ce nombre étaient une foule de grands noms: c'étaient Mathieu de

Montmorency, Alexandre et Charles de Lameth, Charles de Noailles[135],

le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte Louis de Narbonne, M. de

Talleyrand, M. de Voyer d'Argenson, Lally-Tollendal, l'abbé de

Montesquiou, et le marquis de Montesquiou... et puis venaient les

hommes à la tête et au courage de lion, au coeur de feu, au caractère

de bronze, comme Barnave, Vergniaud, Buzot, Guadet, et tant d'autres

qui ne sont plus, mais qui jamais ne seront oubliés.

[Note 135: Celui qui fut depuis le duc de Mouchy. Au moment de la

Révolution, il était parfaitement beau et très-distingué.]

Madame de Staël forma sa société, non-seulement à l'époque de son

mariage, mais dans les années qui suivirent, et qui furent pour elle

une mine où elle put choisir les esprits qui lui convenaient; le comte

Louis de Narbonne fut distingué par elle comme l'esprit le plus

charmant de cette époque où il fallait en même temps prouver qu'on

avait de l'esprit, de la loyauté dans les relations, de la fidélité

dans le commerce de la vie, et cette sûreté dont on ne s'occupait même

pas attendu qu'elle était obligatoire. M. de Narbonne remplissait à

ravir toutes les conditions voulues par le monde d'alors; sa grâce

légère et tout aimable avait fait dire de lui qu'il était léger en

tout. Cela n'est pas vrai: il avait du coeur, et une âme profondément

aimante pour ceux qu'il aimait; son affection n'avait rien de banal.

Madame de Staël a eu à s'en plaindre, m'a-t-on dit; cela m'étonne

beaucoup, car M. de Narbonne, je le répète, avait une âme élevée et un

coeur dévoué: que ne fait-on pas avec de telles qualités[136]?

[Note 136: Je parlerai plus tard de M. le comte Louis de Narbonne avec

plus de détails, ainsi que de sa famille. M. de Narbonne a été pour

moi un ami, un père, et _un ami et un père aimé_.]

Les autres amis de madame de Staël étaient alors M. de

Clermont-Tonnerre, Mathieu de Montmorency, les Lameth, Barnave et les

hommes de talent de l'époque, qui étaient admis dans son salon, ainsi

que les gens dont l'esprit apportait un charme de plus à ces réunions

plus regrettables pour ceux qui ne les ont pas entendues, qu'aucune de

ces conversations du siècle de Louis XIV que j'ai entendu bien souvent

regretter.

C'était en effet une ravissante chose qu'une conversation entre madame

de Staël et des hommes tels que Vergniaud, Mirabeau, Barnave, Cazalès,

et une foule de talents oratoires: le choix seul est embarrassant...

Madame de Staël devait jouir de ces sortes de combats, car son

esprit, tout étincelant de feu et de lucidité, était bien fait pour

briller comme un météore au milieu de toutes ces merveilles du talent;

elle avait elle-même un intérêt puissant à suivre la marche des

événements qui se pressaient en foule autour de cette malheureuse

France que madame de Staël aimait autant, et même plus, que sa propre

patrie.

--J'aime la France, me disait-elle un jour, je l'aime avec une telle

passion, que si le premier Consul m'ordonnait une bassesse pour y

demeurer, je crois que je la commettrais!...

Mais elle se trompait en disant cette parole; car son âme était trop

élevée pour comprendre seulement ce qui n'eût pas été la plus noble et

la plus généreuse pensée. Sa vie entière l'a prouvé. Madame de Staël

est en tout une femme à part.

J'ai déjà dit qu'elle n'aimait pas la société des femmes chez elle, et

je le comprends. Madame de Staël concevait de grandes choses; sa

parole avait un retentissement éclatant lorsqu'elle parlait sur un des

grands sujets qui alors occupaient l'Europe. Sa conversation n'avait

rien d'attrayant pour les autres femmes, et elle-même, sachant ne

produire aucun effet sur elles, éprouvait pour les personnes qui

l'écoutaient alors cette sorte de répulsion qui est bien naturelle

certainement, lorsqu'elle est produite par l'effet que j'ai signalé.

Madame de Staël bornait donc sa société à fort peu de femmes qu'elle

avait connues chez sa mère, et dont l'attrait, le caractère, lui

plaisaient, comme la duchesse de Grammont, madame de Lauzun, madame de

Beauveau, madame de Poix, dont l'esprit ravissant formait à lui seul

tout l'attrait d'une famille... Ensuite madame de Staël voyait

beaucoup de femmes à cette époque, comme ambassadrice de Suède, mais

qu'elle ne regardait pas comme sa société intime: le nombre en est

grand; c'est ainsi que beaucoup de femmes disent aujourd'hui:

_J'allais chez madame de Staël_; et lorsqu'en 1815 ces mêmes femmes se

nommaient à madame de Staël et voulaient la contraindre à la

reconnaître, madame de Staël, toujours naturelle et charmante,

répondait négativement à toutes les grâces et à toutes les prévenances

qu'elles lui apportaient avec d'autant plus de naïveté que ces mêmes

femmes, devenues depuis vingt-cinq ans laides et vieilles, ne lui

présentaient que des femmes ennuyeuses dont la jeunesse et la beauté

ne fardaient plus la nullité.

C'était surtout lorsqu'il n'y avait que huit ou dix personnes dans le

salon de madame de Staël, qu'il fallait l'entendre et même la voir...

C'est alors qu'elle était pleine de charme; ses manières étaient

parfaitement simples; et dans ces mêmes manières il régnait une telle

insouciance apparente, que même les plus insignifiants personnages se

trouvaient à l'aise. Que de fois j'ai entendu des femmes plus

qu'ordinaires dire après avoir entendu et vu madame de Staël pour la

première fois:

«Ce n'est que cela? en vérité, j'en dirais bien autant!» Rien ne

déplaisait autant à madame de Staël que _les choses arrangées_; elle

aimait l'imprévu en toutes choses. Cela s'accorderait peu, en

apparence, avec l'esprit d'ordre qu'elle portait dans la vie

matérielle, et pourtant cela était. Ce qu'elle imposait, et sa loi

était douce, c'était une grande liberté sans licence, la demande faite

par elle-même de se regarder chez elle comme si on était chez

soi.--Travaillez, disait-elle à monsieur de Clermont-Tonnerre,

travaillez à vos belles lois!

Et M. de Clermont-Tonnerre, charmé et séduit par cette personne si

captivante, suspendait jusqu'à sa pensée pour dévorer la sienne.

Madame de Staël avait une grâce toute à elle dans ses mouvements. Je

l'ai souvent observée, et j'ai trouvé, je crois, la raison de cette

aisance dans la conviction qu'elle développait en elle une grande

partie de ses avantages. Ses bras et ses mains, ses épaules, son port

de tête, gagnaient beaucoup à être agités tandis qu'elle parlait, et,

comme toutes les femmes, elle ajoutait cette manière de plaire aux

yeux, au charme captivant de la parole dans une telle bouche!... On a

prétendu que souvent elle était presque assoupie. Cela est vrai, et

avait lieu surtout lorsqu'elle était chez elle au milieu de plusieurs

personnes qui lui déplaisaient ou plutôt qui ne lui plaisaient pas,

différence immense: alors elle se recueillait, elle rentrait en

elle-même. Mais arrivait-il une personne aimée, ou seulement qui

l'intéressât: alors ses paupières pesantes se relevaient

instantanément avec une rapidité venant de l'âme; le feu éclatait

aussitôt dans son regard, qui s'allumait pour annoncer une noble

pensée, ou bien une parole du coeur.

Elle se mettait fort mal; je n'ai jamais pu en deviner la cause, parce

qu'elle avait trop d'esprit dans tout ce qui regardait la vie

habituelle, pour ne pas suivre assez régulièrement la mode, et obéir

par-là à la parole parfaitement juste de M. le cardinal de Bernis: La

mode est notre souveraine et le sera toujours,

....La suivre est un devoir, la fuir un ridicule, etc.

et il est de fait que madame de Staël se mettait ridiculement; mais

cela tenait à sa nature: elle attachait si peu d'importance à ces

choses, que, peu de temps après son mariage, faisant des visites, elle

trouva que le bonnet qu'elle portait lui faisait mal à la tête, elle

l'ôta et le tint à côté d'elle dans sa voiture. Arrivée chez la

personne où elle allait, qui, je crois, était la princesse d'Hénin,

madame de Staël monta chez elle sans remettre son bonnet, et cela sans

affectation, tout naturellement, et sans une prétention qui eût été

ridicule. Pour madame de Staël, la véritable existence, sa vie, _à

elle_, était celle du coeur.

Le salon de madame de Staël, en 1789, comme en 1795, en 1800 et en

1814, c'était _elle-même_. Rien qu'elle n'y apparaissait: elle

neutralisait tout avec une si grande supériorité, qu'à côté de sa

voix, toutes faiblissaient et tout devenait inerte et pâle. Cependant,

elle ne neutralisait pas avec intention; elle s'emparait de la parole

lorsque le sujet lui plaisait, et elle allait avec une naïveté sublime

qui inspirait à nous autres, pauvres simples qui l'écoutions, une

telle admiration, que le silence lui répondait seul presque toujours.

À propos de cet esprit qui chez elle n'était qu'une partie de son

génie, il me revient à la pensée une histoire qui prouve l'opinion

d'elle-même sur son esprit et sur la force qu'elle pouvait lui donner

pour qu'il agît vivement _comme action_.

C'était pendant le séjour à Coppet. M. Necker avait envoyé chercher à

Genève madame Necker de Saussure, sa nièce, avec ses enfants. La

voiture de M. Necker, conduite par son propre cocher, eut le malheur

de verser sur le chemin de Coppet, et madame Necker donna ce motif

pour excuser son retard à madame de Staël qui était venue au-devant

d'elle. En l'écoutant, madame de Staël pâlit, s'arrête... et lui dit:

--Vous avez versé avec vos enfants?

--Oui.--Comment êtes-vous venus?--Mais dans la voiture de votre

père.--Eh! je le sais... mais qui donc vous menait?--Richel[137].--Ah!

mon Dieu! Richel!... Ah! mon Dieu! il aurait pu verser mon père, et à

son âge!... Quant à vous, à celui de vos enfants... ce n'est rien.

Tout se raccommode... Mais mon père! avec sa taille! sa grosse

taille!...

[Note 137: C'était le cocher de M. Necker.]

Et se lançant à la sonnette et sonnant à tout rompre, elle donne ordre

de faire venir Richel à l'instant...

Il dételait. Il fallut attendre.

Pendant ce peu de temps, elle fut dans la plus violente agitation...

elle était tour à tour pâle et pourpre... de grosses larmes coulaient

de ses yeux... Il était évident qu'elle souffrait beaucoup... de

temps en temps on l'entendait prononcer quelques mots qui révélaient

toute son inquiétude soulevée par le danger auquel l'imprudence d'un

cocher exposait son père.

--Verser!... là... dans un fossé... y demeurer peut-être la nuit

entière!... appeler... inutilement peut-être!... Ah! mon Dieu!...

Et elle reculait alors comme devant un spectre, une image terrible...

Enfin, Richel arriva; c'était un homme simple, mais bon, et dévoué à

M. Necker et à sa fille comme les esclaves l'étaient jadis à leurs

maîtres, mais du reste stupide. On conçoit le plaisant de la

conversation qui dut suivre dès que Richel fut dans l'appartement.

Madame de Staël était parfaitement bonne avec ses inférieurs; mais en

ce moment un sentiment si passionné la dominait qu'elle n'était plus

elle-même. Aussitôt que Richel fut dans la chambre, elle alla droit à

lui, marchant avec une dignité froide en apparence qui démentait le

mouvement de son sein. Elle ne pouvait parler... Sa voix était

tremblante et étouffée.

--Richel, dit-elle à l'homme, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit?

Richel ouvrit d'énormes yeux.

--Richel, savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je?

Richel devint encore plus muet qu'habituellement.

--Eh bien! apprenez donc que j'ai de l'esprit... beaucoup d'esprit...

prodigieusement d'esprit... Eh bien! voyez-vous, tout l'esprit que

j'ai, je l'emploierai à vous faire enfermer pour le reste de vos jours

dans un cachot, si jamais vous avez le malheur de verser mon père.

Madame Necker de Saussure a par la suite bien souvent cherché à

l'égayer par le souvenir de cette aventure; mais madame de Staël, si

facile à rire d'elle-même, ne put jamais donner un sourire à

l'histoire de Richel... Alors la colère et l'émotion revenaient de

nouveau l'animer.

--Et de quoi voulez-vous donc que je menace, disait-elle tout émue, si

ce n'est de mon pauvre esprit[138]?...

[Note 138: Lorsqu'on connaît la bonté parfaite de madame de Staël, ce

mot paraît alors ce qu'il est, plus touchant que tout ce qu'on

pourrait dire.]

Son père était pour elle autre chose qu'un père: c'était un culte.....

un amour qui n'avait aucun nom... c'était comme pour Dieu!... Aussi,

lorsqu'en 1788 M. Necker fut rappelé au ministère, quelque danger

qu'il y eût, madame de Staël en fut heureuse, parce que la gloire de

son père allait en recevoir un nouveau lustre... Cependant il y avait

péril; M. Necker lui-même ne voyait sa nomination qu'avec une sorte de

crainte, et ce ne fut que par honneur qu'il accepta en 1781. Lors de

sa retraite, il était certain de faire beaucoup de bien, et laisser là

le pouvoir au moment où son usage allait être utile lui causait une

vive peine. Mais les temps étaient bien changés.--L'archevêque de Sens

avait détruit tous ses plans, tout était bouleversé: aussi, lorsque sa

fille vint lui annoncer à Saint-Ouen qu'il était nommé ministre:

--Ah! s'écria-t-il, que ne m'a-t-on donné ces quinze mois de

l'archevêque de Sens!... Maintenant il est trop tard.

Il venait alors de publier son ouvrage sur l'importance des opinions

religieuses. Le jour où il parut, madame de Staël parlait de cet

ouvrage le soir chez elle avec un talent qui fit dire à Mathieu de

Montmorency:

--Nous devons remercier M. Necker d'avoir fait un ouvrage qui inspire

de si belles choses à sa fille.

Madame de Staël n'était pas aimée de la Reine, et je ne sais pas

pourquoi. Il y avait dans madame de Staël une telle supériorité, que

la Reine ne pouvait admettre une rivalité d'esprit,... de beauté,

encore moins: comment se trouvaient-elles donc en contact? Je

l'ignore; mais le fait est que la Reine avait pour elle plus que de

l'indifférence. Ce qui prouve la bonté inépuisable du coeur de madame

de Staël, c'est que la Reine a trouvé en elle au jour du malheur un

appui, un défenseur, une amie grande et généreuse...

M. Necker avait été nommé quelques jours avant la Saint-Louis, et

l'archevêque de Sens renvoyé au milieu des huées et des malédictions

de la France, au bruit des coups de fusil tirés pour le venger sur le

peuple de Paris, ce peuple, le même qu'au 14 juillet 1789 et dans les

trois journées immortelles de 1830, où, pour la seconde fois depuis le

commencement de la Révolution, il se leva terrible pour reconquérir sa

liberté, en disant: _Mais c'est moi qui suis la nation!_... ce peuple,

enfin, qu'une fois levé on ne fait taire qu'en le tuant... Cette fête

de la Saint-Louis fut triste. Madame de Staël alla faire sa cour, et

le soir chez elle, au milieu de son cercle d'amis et d'admirateurs,

elle raconta comment la Reine avait reçu la nièce du ministre

_renvoyé_ beaucoup mieux que la fille du ministre _rentrant_... La

foule était nombreuse chez madame de Staël: on l'écoutait, comme

toujours, avec ce charme que l'harmonie de ses phrases apportait à

l'oreille; mais cette fois il s'y joignait un nouveau sentiment lié à

un grand intérêt. On voyait enfin que la Reine regardait l'opinion

comme une chose parfaitement existante, il est vrai, mais on voyait en

même temps qu'elle voulait la braver, puisque M. Necker, nommé par

l'opinion, était repoussé par elle, tandis que l'archevêque de Sens,

repoussé par cette même opinion, était favorisé de sa bonté la plus

intime.

Il restait 250,000 francs au Trésor royal le jour où M. Necker rentra

au ministère. Le lendemain, tous les banquiers de Paris ayant des

fonds les apportèrent en foule _à M. Necker_, mais non pas au Trésor.

Le moment le plus lumineux pour la conversation dans le salon de

madame de Staël fut celui qui précéda les États-Généraux... Fallait-il

les convoquer? C'était une immense question... Tout ce qui allait chez

madame de Staël faisait alors partie de ce que Paris, et même la

France, possédait de plus remarquable... Les discussions étaient

vives... madame de Staël y était sublime: c'est alors qu'elle était

véritablement Corinne, la Corinne du Capitole, la Corinne triomphante,

agitant ses beaux bras et formant presque le tableau de Gérard,

lorsque, appuyée sur une table de marbre ou debout contre la cheminée,

elle improvisait une riche et éloquente philippique contre cette

vieille aristocratie qui perdait à la fois elle-même et le trône.

--Rendez-nous 1614, criait-elle...: voilà nos modèles et nos

maîtres!...

C'était toujours avec une grande clarté que madame de Staël réfutait

d'absurdes prétentions. Parfaitement instruite de la législation

anglaise, elle la rapportait à la nôtre, non pas pour obtenir des

résultats de ce rapprochement, mais pour montrer au contraire combien

nous pouvions tirer un grand bien des exemples que non-seulement

l'Angleterre, mais l'Europe, nous donnait. J'ai souvent entendu les

plus intimes amis de madame de Staël raconter les merveilles qu'elle

opérait avec la parole; une fois entre autres elle se montra sous un

jour tellement brillant que tous les hommes qui l'entouraient

demeurèrent en adoration, bien qu'on sût qu'elle était publiciste

autant et mieux peut-être que Raynal et Montesquieu. Elle démontra que

le système de la France était mauvais, et qu'en Europe il en existait

beaucoup d'autres; et elle cita la Suède, où se trouve un quatrième

ordre, qui est celui des paysans. C'est une belle idée; mais qu'elle

fut belle entre les mains de madame de Staël!... comme elle la rendit

lumineuse et rapide!... elle allait s'inculquer dans la pensée des

autres avec une force que la conviction intime n'aurait pas donnée...

C'est au milieu de ces conversations graves et profondes que madame de

Staël passait sa vie, et cette vie lui plaisait; elle avait, d'ailleurs,

un rapport intime avec sa vie d'affection, et cette faute est peut-être

à lui reprocher dans son existence sociale. Je ne me permettrais pas

d'aborder un sujet qui, étant de sa vie privée, n'appartient pas à

l'histoire; mais l'une tient à l'autre ici d'une manière trop inhérente

pour l'en séparer: il faut s'y soumettre. Je dirai donc qu'il est

malheureux que les amis intimes de madame de Staël se soient trouvés

précisément les mêmes hommes dont elle combattait les opinions. Alors il

arrivait ce que nous avons vu: c'est que l'affection l'emportait sur la

conviction antérieure. Souvent, dans la conversation d'un jour, on

trouvait un changement qui était produit par le motif que je viens de

dire. C'est ainsi que madame de Staël, après avoir aimé et admiré

Napoléon, le prit en _détestation_...

Les États-Généraux avaient été conseillés par M. Necker; et dans le

fait, madame de Staël dit avec raison qu'ils s'annonçaient sous les

auspices les plus heureux... Chaque matin, le salon de madame de Staël

était rempli d'une foule immense qui venait autour d'elle chercher non

pas des nouvelles, mais des avis et une direction de conduite. M. de

Talleyrand, qui n'en recevait de personne, alors surtout, était

pourtant déjà son esclave, quoiqu'il ne le soit devenu que quelques

années plus tard; mais le comte Louis de Narbonne, M. de Lafayette,

des hommes qui par leur naissance et leurs noms pouvaient beaucoup,

furent dirigés et influencés par elle. Madame de Coigny[139], qui

était en opposition avec la Reine, entra dans les vues de madame de

Staël, et elle se mit aussi à prêcher une sorte de croisade qui devait

nécessairement avoir une grande influence.

[Note 139: Mademoiselle de Conflans.]

Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 19 / 21 段