l'Hôtel-de-Ville. Sa voiture allait au pas au travers d'une foule ivre
de rage encore plus que de vin, et dont la fureur redoublait en voyant
une grande dame dans une voiture armoriée et une riche livrée. Madame
de Staël, réellement effrayée, s'adressa plusieurs fois aux gendarmes
qui devaient la protéger; mais ils ne lui répondaient que par des
menaces. Enfin, il était temps qu'elle arrivât, lorsque sa voiture
atteignit le perron de l'Hôtel-de-Ville... Elle descendit de voiture
au milieu d'une foule encore plus menaçante que celle qu'elle avait
traversée... Elle était grosse cependant; mais cette situation si
intéressante, même parmi les sauvages, ne fut chez des Français qu'une
raison d'indécentes railleries... et ne les désarma pas...
En montant, elle se trouva sous une voûte de piques...: comme elle
était à moitié de l'escalier, un homme ivre dirigea le bout de la
sienne contre le sein de madame de Staël; le gendarme qui
l'accompagnait plus spécialement détourna le coup avec son sabre... Si
elle était tombée en ce moment, c'était fait d'elle...
La commune était présidée ce jour-là par Robespierre, ayant pour
adjoints Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois... Le bureau qui leur
servait étant plus élevé, il fut possible de la placer à côté de ces
hommes, et là du moins elle put respirer!... Là, à côté de Robespierre
et de Collot-d'Herbois!... oh! il devait y avoir une odeur de sang
dans cet air qu'on respirait près d'eux!...
C'est ici le lieu de placer un trait de rusticité égoïste digne d'être
connu. On avait arrêté, en même temps que madame de Staël, le bailli
de Virieu, envoyé de Parme... Comme elle reprenait ses sens, voilà cet
homme qui se lève et déclare, avec toute la poltronnerie possible,
qu'il ne connaît pas madame la baronne de Staël... En ce moment,
Manuel arriva; il fut un peu surpris de trouver dans cet horrible
lieu, et un tel jour, une femme comme madame de Staël... Son premier
soin fut de répondre d'elle et de s'établir sa caution. Alors il la
prit sous le bras et l'emmena dans son cabinet, où il l'enferma avec
sa femme de chambre.
Pendant six heures elle demeura dans ce cabinet, ne pouvant appeler,
ne l'osant pas!... mourant de soif, de faim, mais surtout
d'inquiétude: le bruit du tocsin, les cris des victimes, les
hurlements des meurtriers, le tumulte du massacre, tout parvenait
jusqu'à elle d'une manière confuse, et lui donnait un mortel effroi...
Hélas! il était fondé! pendant ce temps on massacrait à l'Abbaye!... À
de fréquents intervalles, des groupes d'assassins revenaient de
l'Abbaye et de la Force, les bras nus et sanglants, et poussant des
cris de cannibales.
La voiture toute chargée de madame de Staël, gardée seulement par
quelques domestiques, était demeurée au milieu du peuple, qui se
disposait à la piller. Aucune force humaine ne la pouvait sauver,
lorsque, de la fenêtre du cabinet de Manuel où elle était, madame de
Staël vit tout-à-coup un grand homme en habit de garde national
s'élancer sur le siége, et de là ordonner au peuple de ne toucher à
aucune chose appartenant à l'ambassadrice de Suède. Cette lutte,
très-vive et soutenue, dura plus de deux heures... Le soir, cet homme
entra avec Manuel dans la chambre où on l'avait enfermée. Il avait été
témoin des approvisionnements de blé donnés par M. Necker, et le
souvenir de ces choses fut pour cet homme un motif de défendre la
fille de celui qui avait nourri le peuple.
Lorsque Manuel entra dans la chambre, il était vivement ému...
--Ah! s'écria-t-il, combien je suis heureux d'avoir mis vos deux amis
en liberté!
Il était pâle et tremblait fortement... Quoique le jour fût presque
tombé, madame de Staël put distinguer le bouleversement de ses
traits... Hélas! on égorgeait alors des vieillards et des femmes!...
Lorsqu'il fut nuit, Manuel ramena madame de Staël chez elle. Les
réverbères n'étaient pas allumés, les rues étaient sombres et
désertes... le massacre planait sur Paris... Quelle journée!... quelle
nuit!... quelle époque, grand Dieu!...
Le lendemain, Tallien vint chez madame de Staël, et lui dit qu'un
gendarme l'accompagnerait jusqu'à la frontière, et que, quant à lui,
il aurait l'honneur de la suivre jusqu'à la barrière pour veiller à sa
sûreté... Il y avait plusieurs personnes dans la chambre de madame de
Staël qui pouvaient être compromises si l'autorité avait connu leurs
noms... Madame de Staël demanda à Tallien de ne les pas nommer.--Il
donna sa parole de garder le silence, et il l'a tenue. Honneur à
lui!... Cette conduite était rare dans ces jours d'affreuse
mémoire!... Madame de Staël partit enfin et traversa Paris au milieu
des hordes d'assassins, qui donnaient la mort à tant de victimes
innocentes, et frappaient avec joie sur le prêtre, le vieillard, la
femme et l'enfant!... Arrivée à la barrière, elle se sépara de Tallien
pour aller chercher une terre plus amie où elle pût enfin trouver le
repos... et lui... rentra dans Paris... pour aller de nouveau
distribuer des poignards et ranimer le courage des bourreaux fatigués
en leur désignant de nouvelles victimes.
FIN DU TOME DEUXIÈME.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE DEUXIÈME VOLUME.
Pages.
Salon de madame Roland. 1
Salon de madame de Brienne et du cardinal de Loménie. 67
Salon de madame la duchesse de Chartres, au Palais-Royal. 109
Salon de madame la comtesse de Genlis. 163
Salon du marquis de Condorcet. 201
Salon de madame la comtesse de Custine (femme du général). 239
L'atelier de madame de Montesson, à Bièvre. 323
Salon de madame de Staël, ambassadrice de Suède. 359
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.
[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
Les lettres supérieures unusuelles sont entourées de parenthèses.]